Henry VI

Ce n’est pas une quelconque dévotion au Théâââtre qui nous a fait couper le portable deux fois neuf heures à la mi-mai pour voir Henri VI en entier. Juste le constat que cet art, parfois, peut réenchanter un monde jusqu’à créer en nous une faille spatio-temporelle. Ce pari, on le doit à un lutin de metteur en scène, Thomas Jolly, et à l’allant de sa troupe, la Piccola Familia. C’est aux ateliers Berthier de l’Odéon que leur inventive allégresse a fait vibrer Shakespeare, là où, il y a tout juste dix ans, l’acteur-metteur en scène Patrick Pineau signait une autre assomption du théâtre de troupe avec un Peer Gynt gorgé de magie et se dispensant de tout gourou façon Patrice Chéreau. Pour Thomas Jolly aussi, l’état de fête vaut bien l’état de grâce.

Shakespeare, donc, mais un Shakespeare de cape et d’épée, désacralisé comme dans un joyeux carnaval. Des batailles prennent des allures de rave party,  les rebelles qui incendient Londres ressemblent à des rockers punk, la cour de Louis XI semble s’être échappée d’un film des Monty Python…. Un pur terrain de jeu, ce Henry VI ! Le sépulcral n’est pas pour autant jeté aux orties, surtout quand la guerre des Deux-Roses vient supplanter la guerre de Cent Ans. En témoigne l’entrée en lice de Richard Plantagenêt dans une tonalité austère qui en renforce d’autant l’intensité.

La fantasmagorie de Thomas Jolly n’occulte pas non plus la dimension la plus mystérieuse d’Henri VI. Car plus que sa durée-fleuve, la postérité de cette pièce a d’abord souffert du caractère si peu shakespearien de son personnage principal. Voilà, en effet, un souverain naviguant entre pleutrerie, lâcheté et bigoterie. Le futur Richard III en sera à la fois l’assassin et l’antithèse. Shakespeare offre en même temps à ce roi falot une séquence magnifique, toute en transcendance pastorale. Assis sur une taupinière pendant que d’autres s’entretuent sur un énième champ de bataille, Henry rêve de « s’asseoir sur quelque butte à graver des cadrans ouvragés, fignolés, sur lesquels peut se lire la course des minutes ».

L’horlogerie tout aussi cadencée -avec plusieurs entractes- de Thomas Jolly ne souffre d’aucun temps mort. Aérée d’humour (Le « tagada, tagada » des Français chevauchant des chaises, le caniche chevillé au ridicule cardinal Winchester, l’oratrice au visage blafard qui salue régulièrement la persévérance du public…), elle est surtout rythmée par de ténébreux climax, de Jeanne d’Arc au bûcher jusqu’aux ultimes batailles dont d’habiles faisceaux au laser modèlent la scénographie. Pas besoin de vidéo, ni de son et lumière. Le plus souvent, c’est fait avec trois bouts de ficelle (ou plutôt de ruban…) et porté par  d’innombrables trouvailles faisant fresque à visage humain. Une économie du spectacle vivant se dessine, là, sous nos yeux. Elle n’est pas incompatible avec la démesure.

Henri VI, de Shakespeare, mise en scène Thomas Jolly. C’était à l’Odéon, ateliers Berthiers, du 2 au 17 mai.




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