Trois souvenirs de ma jeunesse

On en était resté à Jimmy P. Un ranch au milieu de la prairie, des chevaux au galop, la douceur d’un regard entre un Français et un Amérindien… Le film le moins bavard d’Arnaud Desplechin, d’une certaine manière. Le plus adulte, également…  Et le voilà qui retombe en enfance.

Ce n’était pas une bonne idée, après tout, ce prélude morcelé à Comment je me suis disputé (Ma vie sexuelle), l’œuvre fondatrice. Car autant Paul Dédalus, joué par Mathieu Amalric, savait parler, à l’époque, à nos 29 ans et des poussières -surtout avec comme égéries Marianne Denicourt, Jeanne Balibar et Emmanuelle Devos -autant la transposition en planète ado de ses peines de cœur et autres marivaudages aplanit un univers qui était jusqu’à présent bien ancré dans notre ADN cinéphilique.

La forme-fragments du récit pouvait pourtant laisser présager du meilleur. La révélation, au détour d’un interrogatoire par la DGSE, d’un double de Paul Dédalus dont ce dernier va porter le deuil à son insu, ou encore le voyage scolaire à Minsk où, avec l’un de ses camarades, il tente d’aider des Juifs soviétiques à fuir le pays, sont plutôt plaisants à suivre. Dopée au thriller politico-existentiel, la mise en scène fait joliment raccord avec quelques-uns des meilleurs moments de La Sentinelle.

Le naufrage survient avec la volumineuse partie teen movie ou comment Paul, à force de se décrire comme un séducteur bien lourdingue, parvient à conquérir et à se déchirer avec Esther qui passe, de manière fort elliptique, du statut de marie-couche-toi-là celui de l’amoureuse tragique. Brutalement enterrée, la tonalité politique du récit ne trouve comme seul écho que la séquence un peu ridicule où, face aux images télévisées de la chute du Mur de Berlin, Paul fait la gueule parce que, dit-il, son enfance est morte. Crédibilité zéro, rafale de clichés, longueurs, casting mal ajusté… Les acteurs parlent comme chez Eric Rohmer, fraîcheur, fantaisie et émotion en moins.

Trois souvenirs de ma jeunesse s’effondre, dés lors, dans une préciosité insupportable essaimée de pseudo-pénétrants regards-caméra au gré des lettres que s’échangent les jeunes amants, sans oublier de vieux tics truffaldiens (voix-off enveloppée de musique comme dans Les Deux Anglaises et le Continent...) qui donnaient si bien le change autrefois mais qui, cette fois-ci, sonnent complètement creux.

Pire encore, le parfum de démagogie… A l’instar d’Olivier Assayas dans Après Mai et Céline Sciamma dans Bande de Filles, on sent désormais, chez Desplechin, l’envie de vouloir séduire un plus large public sous le vernis djeuns. Est-ce vraiment un hasard s’il donne autant d’interviews, lui qui est réputé si secret? Manque de confiance en soi, sans doute… La nôtre n’est plus au rendez-vous.

Trois souvenirs de ma jeunesse, Arnaud Desplechin, présenté en section parallèle (Quinzaine des Réalisateurs) à Cannes. Sortie en salles le 20 mai.




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