Abécédaire Ella Fitgzerald (1ère partie)

avril 24th, 2017

À l’occasion du centenaire de la naissance d’Ella Fitzgerald, TSFJAZZ diffuse toute cette semaine un abécédaire consacré à cette chanteuse d’exception… En voici la première partie, de la lettre « A » comme  Apollo à « M » comme Marilyn:

A comme Apollo. Elle devait danser au concours de l’Apollo Theater d’Harlem, ce 21 novembre 1934, mais lorsqu’elle devine qu’elle va affronter les Edwards Sisters, deux terreurs de Chicago en mode tap-dance, Ella Fitzgerald opte pour le chant. Elle ne paye pas de mine, pourtant, l’orpheline de 16 ans, avec ses bottes pour hommes, mais dès les premières notes de Judy et The Object of my Affection, futurs succès de la chanteuse Connie Boswell, le charme agit. Ce soir là, Ella remporte le 1er prix, à savoir 25 dollars, mais pas la semaine d’engagement qui va avec. Le gérant de l’Apollo ne la trouvait pas assez clean. Ce n’est qu’au printemps suivant qu’elle est repérée par Chick Webb, qui sera son premier mentor.

B comme BebopMy Baby likes to Be-Bop, chantait-elle en 1948…  Le swing avait son impératrice, le bop aura sa passeuse avec déjà, en octobre 1945, une reprise remarquée du Flying Home de Lionel Hampton. Mais c’est surtout en 1946, au côté de Dizzy Gillespie, qu’Ella Fitzgerald réinvente son tempo en fonction des instruments. En imitant les solos de trompette, elle fait franchir à l’art du scat une étape légendaire synthétisée notamment par ses versions de Oh, Lady Be Good et How High The Moon. Une passion pour le bebop qui ne fut pas seulement d’ordre musical, à l’instar de son union avec le contrebassiste Ray Brown

C comme Cigales. C’est inouï, ce que fait Ella Fitzgerald, ce 29 juillet 1964, au festival d’Antibes-Juan-Les Pins… A la fin du concert qui se tient dans la pinède Gould, le chant des cigales vient perturber un morceau de bossa qu’elle était en train de chanter. Qu’importe ! Tenant à remercier ses nouveaux partenaires, Ella improvise sur le champ, et au gré des bruyants grillons, une Cricket Song passée depuis à la postérité… Au même titre, certainement, que son Mack The Knife donné à Berlin en 1960 lorsque, suite à un trou de mémoire, elle avait alterné scat et paroles improvisées…

D comme Duke.  »Tout le monde t’a adorée, mais personne ne t’a appréciée autant que moi car j’avais la meilleure place »… Quelques mois après ce télégramme du 12 février 1959 que lui a adressé Duke Ellington après un concert, Ella reçoit son premier Grammy Award pour l’album Ella Fitzgerald Sings the Duke Ellington Songbook enregistré deux ans plus tôt sous les auspices de Norman Granz. Il voulait être peintre, elle sera son aquarelle. Il va même jusqu’à lui dédier une suite en quatre mouvements, Portrait of Ella Fitzgerald…  D’autres albums viendront illuminer cette relation exceptionnelle, parmi lesquels deux grands live de l’an 66 à Stockholm et à Juan. À l’enterrement du maître, elle chantera Solitude.

E comme Enfance. Contrairement à Billie HolidayElla Fitzgerald n’a jamais chanté Gloomy Sunday. Son enfance et sa jeunesse sont pourtant jalonnées d’épisodes bien sombres. Son père disparaît trois ans après sa naissance, elle n’a que 14 ans lorsque sa mère succombe à une hémorragie cérébrale et son beau-père aurait abusé d’elle. Pour lui échapper, elle se réfugie chez sa tante avant d’être internée dans une maison de correction à Harlem. Lorsqu’elle s’en échappe, elle n’est plus qu’une SDF s’efforçant de trouver, quand elle le peut, un lit dans des maisons d’amis de passage. Rien à voir avec la gamine délurée au panier jaune de A-Tisket, A Tasket, son premier tube dans l’orchestre de Chick Webb.

F comme Flanagan. D’Oscar Peterson à Joe Pass, en passant par Roy EldridgeElla Fitzgerald a déniché des accompagnateurs en or, à commencer par le pianiste Tommy Flanagan. « Un discret monsieur Wagner de Castafiore », écrira à son propos le journaliste Francis Marmande. Discret mais décisif. C’est à partir de 1963, même s’il l’avait accompagné une première fois à Newport en 1956, que ce natif de Detroit déjà crédité sur deux albums historiques -Saxophone Colossus de Sonny Rollins et Giant Steps de John Coltrane- va mettre son élégance au service de la diva. Une collaboration qui se poursuivra jusqu’en 1978, date à laquelle Flanagan retourne à des configurations plus modestes mais non moins scintillantes, à l’instar de son duo de pianos avec son vieux complice Hank Jones.

G comme Gershwin. De la version boppisante de Oh, Lady Be Good en 1947 au Porgy & Bess qu’elle co-signe avec Louis Armstrong en 1957, Ella Fitzgerald a souvent réservé une place de choix à George Gershwin dans sa dette immémoriale au grand Song Book américain. Deux autres disques aux tonalités très marquées vont en témoigner: Ella Sings Gerswhin, en 1950, où la voix à nu de la chanteuse est uniquement accompagnée par le pianiste Ellis Larkins, et le monumental Ella Fitzgerald Sings the George and Ira Gershwin Songbook de 1959 où, la quarantaine triomphante, elle fait véritablement office de cantatrice dans l’écrin doré conçu par Nelson Riddle tandis que le peintre Bernard Buffet signe la pochette du disque. Le titre But Not for Me vaudra à Ella le Grammy de la meilleure performance vocale féminine.

H comme How High the Moon. C’est l’hymne d’Ella, ce standard de Morgan Lewis créé à Broadway en 1940 et dont Benny Goodman fut le premier à pressentir le potentiel jazzistique… How High the Moon, elle en donnera au moins une quinzaine de versions à commencer par celle du Carnegie Hall, le 29 septembre 1947, avec l’orchestre de Dizzy Gillespie. On est en pleine ruée bop, Charlie Parker s’est lui aussi jeté sur les accords de How High the Moon pour arranger son fameux Ornithology, mais c’est Ella Fitzgerald qui scatte et tourbillonne avec le plus d’imprévisibilité dans ce thème. Jusqu’au live historique de sa quarantaine rugissante, à Berlin, en 1960… Cet aigu de folie, à la fin… Le sommet absolu.

I comme Ink Spots. En 1943, Ella Fitzgerald est au creux de la vague, l’après-Chick Webb se passe mal, et en plus, les musiciens du pays sont en grève. C’est alors que son label, Decca, décide de l’associer à un groupe vocal en pleine ascension, The Ink Spots, tout en obtenant des syndicats une autorisation express permettant de retourner en studio. Résultat: un hit d’enfer, Cow Cow Boogie, avec son thème western et son rythme boogie. De quoi revitaliser dans la presse l’image d’une Ella Fitzgerald pleine de gaieté et pas prétentieuse pour un sou. Martin Scorsese reprendra ce morceau dans deux de ses films: Raging Bull et Aviator

J comme Joute. La joute comme déclinaison du jazz. Celle qui oppose Ella Fitzgerald à Billie Holiday ce 16 janvier 1938 au Savoy Ballroom est restée gravée dans les annales d’Harlem. Chacune a son orchestre: Chick Webb pour Ella, Count Basie pour BillieWebb joue à domicile. Le Savoy, c’est son QG. Les big bands chauffent la salle.  »Un feu d’artifice de cuivres et de roulements de batterie », écrit le journaliste Philippe Broussard avant d’évoquer l’arrivée des amazones. Ella est rieuse, toute de blanc vêtue. Elle chante Bei Mir Bist Du ShoenBillie Holiday sourit moins, préfère le bleu au blanc et s’empare du My Man de Mistinguett. La revue Downbeat désignera comme vainqueur l’orchestre-maison. Les amoureux de Billie Holiday auraient pourtant juré du contraire.

K comme Kilos. Toute maigrichonne à 15 ans, un mois de repos et de cure lui fait perdre 17 kilos au printemps 1957. Ainsi Ella Fitzgerald doit-elle composer avec ses régimes jamais suivis et sa boulimie de scènes et de studios. « J’ai pris partie de ce grand poids, dira-t-elle un jour, j’ai l’impression qu’ainsi, les gens me voient plus facilement ». À ses débuts, paraît-il, Chick Webb et sa femme lui apprennent à se pomponner. Mais Ella est déjà ailleurs, prodiguant de nouvelles rondeurs à ce naturel et à cette disponibilité qui ont tant fait craquer son public.  « C’est musicalement qu’elle a ses élégances », écrira pour sa part Alain Gerber. Du coup, ajoute-t-il, « la brave dame qu’on croise chez le crémier se retrouve anoblie par sa voix ».

L comme Louis Armstrong. Ella Fitzgerald a enregistré dans les années 50 trois albums avec Louis ArmstrongElla & Louis, Ella & Louis again et Porgy & Bess. La voix pure de la chanteuse, le timbre rauque de Satchmo, l’amitié mais aussi le sentiment de vénération d’Ella pour Armstrong… Autant d’éléments qui ont contribué à la légende. Ces deux là s’étaient déjà rencontrés en 1946 sur deux titres, parmi lesquels You Won’t Be Satisfied. C’est le manager d’Ella, Norman Granz, qui engagera Armstrong à jouer les prolongations, le mettant par la même occasion en contact, pour la première fois, avec une nouvelle génération de musiciens à travers le pianiste Oscar Peterson, dont le rôle fut décisif dans l’album Ella & Louis.

M comme Marilyn. C’est l’une des rencontres les moins attendues dans le parcours d’Ella FitzgeraldMarilyn Monroe aura en effet été l’une des grandes fans de la chanteuse. Lorsque Marilyn prend des cours des chant, c’est l’enregistrement d’Ella en duo avec le pianiste Ellis Larkins sur Oh, Lady Be Good qui lui sert de modèle. Et lorsque Ella Fitzgerald, parce qu’elle est Noire, se voit refuser la scène du Mocambo, c’est Marilyn qui intervient directement, appelant le patron du club de Los Angeles et promettant d’être chaque soir au premier rang pour applaudir Ella… Un geste que la chanteuse n’a jamais oublié.


I Am Not Your Negro

avril 22nd, 2017

Cette indéniable prestance quand le corps est tout maigrichon, ce regard exorbité recelant on ne sait quelle insondable tristesse, ce phrasé legato oscillant entre tendresse, ironie et rage… Qui connait encore James Baldwin, ce Frantz Fanon des droits civiques disparu il y a 30 ans ?

Et voilà qu’un Haïtien ayant grandi au Congo lui consacre un mémorial à haute intensité filmique, faisant résonner cette voix d’outre-tombe dans un documentaire-manifeste dont les collisions d’images et d’époques rappellent inévitablement un certain Chris Marker. Avec Raoul Peck, effectivement, le fond de l’air est noir.

Tout part d’un requiem inachevé. En 1979, Baldwin entame un essai consacré à Malcolm X, Martin Luther King ainsi qu’à une troisième figure moins connue de la cause africaine-américaine, Medgar Evers, assassiné lui aussi avant 40 ans. Ce livre, l’écrivain veut également en faire un réquisitoire définitif contre l’oppression de son peuple, mais il n’ira pas plus loin que la trentième page.

I Am Not Your Negro reprend le flambeau là où Baldwin s’est arrêté, puisant à cette source mais remontant aussi d’autres courants. Ce qui ruisselle dés lors à l’écran au travers d’archives rares, c’est à la fois l’Amérique ségréguée et le mordant inouï, façon médecin-légiste, de Baldwin à partir du moment où il décide, après un exil à Paris, de revenir dans son pays suite aux événements de Little Rock en 1957. Le « nègre » est une invention de l’Américain blanc aliéné et perturbé psychologiquement, nous dit l’écrivain, apparemment fin lecteur de Sartre et de ses Réflexions sur la question juive.

Aliénation à laquelle fait écho un certain cinéma américain: John Wayne pourchassant les Indiens (jusqu’à ce que le jeune Baldwin découvre que l’Indien, c’est lui !), Sidney Poitier incarnant le Noir « acceptable » aux yeux des Blancs, l’innocence sirupeuse d’une Doris Day que le montage confronte à la profondeur de Ray Charles… Une longue chaîne, d’un siècle à l’autre. Montgomery, mais aussi Ferguson et Baltimore. La case de l’oncle Tom, mais aussi un extrait d’Elephant, de Gus Van Sant, la question du port d’armes étant inséparable de tout un passé racial.

Certains reprocheront peut-être à Raoul Peck de minorer l’homosexualité de James Baldwin qui rendait notamment impossible toute jonction avec les Black Panthers. Il y aurait tant à dire également sur la sensibilité jazz de cet écrivain dont Nina Simone, entre autres, devait profondément s’imprégner. Il faut bien admettre, en même temps, que la construction dramatique de I Am Not Your Negro et sa frénésie intrinsèque, avec en renfort la narration pénétrante de Samuel L. Jackson (Joey Starr dans la version française…), touchent en plein cœur. James Baldwin nous est enfin rendu, sans filtre. Nous en aurons longuement besoin.

I Am Not Your Négro, Raoul Peck, nommé à l’Oscar du meilleur documentaire. Diffusion sur Arte mardi prochain en première partie de soirée. Sortie en salles le 10 mai. Le réalisateur sera prochainement l’invité des Lundis du Duc, sur TSFJAZZ.


Rusty James

avril 18th, 2017

Un pur joyau crépusculaire, ce film de Coppola. Un étalon-or, également, dans ces années 80 qui tentaient, à travers des œuvres comme La Lune dans le caniveau ou encore Boy Meets Girl, de rallumer les derniers feux de l’expressionnisme face à l’affadissement d’une certaine veine narrative. La vogue du vidéo-clip magnétisait encore d’avantage, à l’époque, un tel parti-pris dont la relecture nous coupe en deux: côté pile, une fascination intacte. Côté face, le sentiment d’avoir pris un sacré coup de vieux.

Une autre génération -celle des Kéchiche, Dumont et autres Arnaud Desplechin- a su, depuis, remettre de l’épaisseur dans sa façon de raconter l’époque même si les derniers opus de ces trois cinéastes ont déçu. Rusty James procède, dés lors, d’un tout autre envoûtement. Celui que génèrent ces œuvres-fantômes d’un autre temps dans lesquelles un synopsis sciemment rachitique donne d’autant plus d’espace à l’élaboration d’un univers en trompe-l’œil. Des nuages qui bougent à toute allure, une horloge sans aiguilles… Dans le laboratoire de Coppola, observait Serge Daney« Le monde, au fond, n’existe presque pas. Le cinéaste n’en triture la matière que pour récupérer un peu de son âme ».

Triturer, diffracter… L’effort se paye au prix fort. Tout le monde est exténué dans ce film, à commencer par Coppola lui-même, contraint, après l’échec de Coup de cœur, de vendre les studios Zoetrope, sanctuaire de son cinéma électronique. Le personnage principal, ensuite, jeune voyou en quête de bastons viriles mais auquel ses potes n’accordent guère de crédibilité. Et que dire de son grand frère, chef de bande mieux étoffé à première vue mais qui lui aussi est revenu de tout. Ainsi font écho aux grimaces de Matt Dillon (qui ont mal vieilli…) le sourire d’ange suicidaire et le timbre mezzo voce de Mickey Rourke.

Ce lyrisme de la lassitude, cet appel désespéré aux mythologies passées (Dennis Hopper en père destroy) ou extra-cinématographiques (Tom Waits en barman philosophe) pour tenter d’adoucir la noirceur du propos, cette érotisation pas très éloignée de l’impuissance dans la relation avec le personnage de Diane Lane ou encore ces percussions hypnotiques de Stewart Copeland qui tournent en boucle sur elles-mêmes avec ce bruit incessant du marteau-pilon brisant tout espoir…  La chorégraphie funèbre est de haute volée.

Sans oublier ce noir et blanc ciselé qui absorbe la seule incrustation colorée que s’autorise Coppola, ce fameux rumble fish qui se bat contre son semblable et se cogne aux parois de son aquarium sitôt qu’il aperçoit son reflet. Une rivière en guise de suaire, un océan comme ultime échappatoire… On ne refera plus Rusty James.

Rusty James, Francis Ford Coppola (1984). Sortie en DVD chez Wild Side Vidéo.


Django

avril 14th, 2017

Il n’est jamais inutile de rappeler, pour ceux qui continuent encore à disserter sur l’interdiction du jazz dans Paris occupé, cette annonce d’un quotidien allemand destiné aux officiers nazis de passage dans la capitale. On est en février 1942 et voilà que ce journal encourage vivement ses lecteurs à se rendre au cabaret Le Nid pour applaudir le « Der Weltberuehmte Django Reinhardt und dass Quintett des Franzoesischen Hot Club », autrement dit le « mondialement célèbre Django Reinhardt et le quintette du Hot Club de France ». On est cinq mois avant la rafle du Vel d’Hiv.

C’est bien ce hiatus si finement observé par l’historien Gérard Régnier entre l’âge d’or de Django et la nuit nazie qu’Étienne Colmar appréhende de front dans son biopic sur le génial guitariste.  Comme dirait l’autre, Django Reinhardt n’a jamais été aussi libre que sous l’Occupation. Les Juifs, les gaullistes, les communistes… Pour lui, tout ça est une histoire de gadjé, de non-Tziganes.

Il lui reste pourtant un instinct vital. Jamais, non, jamais il n’ira jouer à Berlin. Surtout si cela l’amène à passer sous les fourches caudines de ceux qui, du moins sur le sol allemand, se cramponnent d’avantage à leurs théories sur l’art dégénéré, noyant swing et improvisation sous des salves de « Hartoun ! » aussi raides que stupides.

Le film évoque avec beaucoup de justesse cette trajectoire à la fois ambivalente et inéluctable d’un musicien rattrapé par son intégrité, prenant peu à peu conscience que son peuple est lui aussi voué aux enfers par le IIIe Reich et débarquant finalement à Thonon-les-Bains pour tenter l’évasion en Suisse. Très belle présence de Reda Kateb à l’écran même si l’acteur n’a pas forcément le profil aiguisé de son modèle. Cécile de France possède également une classe folle dans le rôle fictif de la maîtresse belge de Django jouant de ses relations avec l’Occupant pour mieux le protéger.

La mise en scène, pour sa part, reste quelque peu formatée et peut-être aussi un peu molle dans le premier tiers du film. Elle a au moins le mérite de ne pas étouffer les parties musicales que Stochelo Rosenberg et Claude Tissendier développent avec brio et clarté, au cœur de ce que la « djangologie » a pu receler historiquement de plus trouble.

Django, Étienne Colmar (Sortie en salles le 25 avril)


Le Prophète

avril 10th, 2017

Dans Le Prophète, une malheureuse chèvre finit dévorée par des hippies. Le film, lui, fait surtout figure de brebis galeuse dans la filmographie de Dino Risi. Reniée par son réalisateur, mais aussi par son scénariste, Ettore Scola, ainsi que par son acteur-vedette, Vittorio Gasmann, cette farce écolo typiquement soixante-huitarde se revisite pourtant avec délectation grâce une nouvelle collection DVD, Edizione Maestro consacrée à des comédies italiennes inédites en vidéo.

Débarquant de sa montagne, Gasmann y interprète le rôle  d’un ermite ayant rompu avec la civilisation mais qui doit à nouveau revenir en ville pour apurer ses dettes fiscales devant la justice. L’occasion, pour lui, d’affronter une nouvelle fois les horreurs de la pollution et du consumérisme, mais aussi les charmes irrésistibles de la révolution sexuelle, surtout lorsqu’elle est incarnée par une rousse délurée (Ann-Margret est à croquer…) comme l’épopée Flower Power savait tant nous en dénicher.

Dino Risi chez les hippies, donc… Mais des hippies qui sont ici bien ridiculisés, à l’instar de cette étonnante scène de baston où Gasmann, aucunement amadoué par la fleur que brandit devant lui l’un de ces malheureux pacifistes, règle leur compte à la manière d’Astérix face aux Romains. On reconnait là le trait parfois brouillon et appuyé du réalisateur du Fanfaron, mais aussi sa sidérante tonicité.

Le Prophète remplit ainsi son trépidant cahier des charges en démolissant toutes les modernités autoproclamées, hippies mais aussi société de consommation avec à la clé une magnifique séquence à la Jacques Tati lorsqu’il s’agit de brocarder une société aliénée par la bagnole et le travail. Le dénouement du récit, nimbé d’une surprenante amertume par rapport à ce qui a précédé, parait anticiper Parfum de femme, joyau inégalé dans la carrière du réalisateur.

Le Prophète, Dino Risi (1968), sortie DVD chez ESC Editions. Coup de projecteur, le vendredi 14 avril, avec Stéphane Roux, historien du cinéma et spécialiste du 7e art transalpin.


Jusqu’à l’impensable

avril 6th, 2017

Réintégré, suspendu, mis à la retraite… et à nouveau reprenant du service ! Harry Bosch est décidément un sacré bout de scotch dans l’univers de Michael Connelly. Tant mieux. D’avantage patiné par le temps et la contingence de ce qui l’entoure (cette vieille Harley qu’il restaure au début du récit, comme s’il essayait d’oublier le fardeau de l’inactivité…), le célèbre inspecteur de Los Angeles gagne en épaisseur et en empathie. Surtout lorsqu’il accepte de passer de l’autre côté du miroir.

C’est son demi-frère avocat, le toujours très roublard Mickey Haller, qui l’attrape au vol pour contribuer à innocenter son dernier client, un black accusé d’avoir sauvagement assassiné l’épouse d’un flic. Un ex du LAPD faisant cause commune avec un avocat ? Au départ, Bosch s’y refuse. Pour lui, c’est comme passer du côté des ténèbres. « Tu sais comment on appelle un mec qui passe du côté de la défense aux Homicides ? On appelle ça un ‘Jane Fonda’. C’est comme quelqu’un qui aurait traîné avec les Nord-Vietnamiens. Tu comprends ? ».

Il est pourtant très bon, Harry Bosch, dans le rôle de Jane Fonda. Étudiant scrupuleusement le murder book qui résume l’enquête déjà effectuée, il repère dans les photos une légère décoloration sur le poignet gauche de la victime. Une montre manque à l’appel. Aucun de ses ex-collègues ne s’y est apparemment intéressé… Il y a, certes, cette signature ADN accablante pour le suspect, mais on sait ce que Connelly pense de ce type de preuves depuis Volte-face où le duo Bosch/Haller était déjà en piste, cette fois-ci du côté de l’accusation.

Deux autres flics de L.A, bien « ripous » comme il faut, contribuent à rendre cette nouvelle enquête aussi passionnante que les précédentes. Le jazz est lui aussi au rendez-vous, et les goûts d’Harry Bosch en la matière nous sont de plus en plus précieux. Surtout lorsqu’il se met à écouter Kamasi Washington et qu’un morceau de Wynton Marsalis, d’une certaine manière, lui permet d’avoir la vie sauve.

Jusqu’à l’impensable, Michael Connelly (Calmann-Lévy)


Corporate

avril 2nd, 2017

Au nirvana des chasseurs de têtes, Émilie Tesson-Hansen confine au jackpot. A la fois corporate, autrement dit entièrement calquée sur les intérêts de sa boîte, mais également proactive, ce qui signifie qu’elle parvient à anticiper le moindre accroc.

Jusqu’au jour où les deux termes font collapse. Lorsque la DRH « killeuse » fait face au suicide d’un employé acculé à la démission et qu’une inspectrice du travail met son nez dans ses méthodes de management, le côté proactif d’Émilie prend le dessus sur son ardeur corporate. Il lui faut d’abord sauver sa peau, quitte à compromettre sa hiérarchie.

Corporate et proactive, la mise en scène de Nicolas Silhol l’est tout autant, et ce n’est pas la moindre vertu de ce premier long-métrage. Corporate, la façon dont il maîtrise les codes du thriller d’entreprise avec ses espaces striés, ses géométries inquiétantes et, en guest star, un Lambert Wilson particulièrement ténébreux derrière sa « cooltitude » de façade.

Proactif son art de l’échappée avec ses extérieurs « enjazzés » par le beau travail du pianiste Alexandre Saada . Autre belle idée du film, la confrontation entre deux types de féminités aussi séduisantes qu’antagoniques, l’agressivité peu à peu démaquillée de la DRH  s’accordant au final avec la présence de plus en plus charnelle de l’inspectrice du travail pourtant bien acariâtre au départ…

Violaine Fumeau donne une humanité du tonnerre à ce personnage d’inspectrice tandis que Céline Sallette, déjà si craquante dans L’Apollonide de Bertrand Bonello, a des expressions qui rappellent l’âge d’or d’une certaine Annie Girardot, surtout dans un film aussi corrosif sur le plan socio-politique. On tient là la promesse d’une grande actrice populaire.

Corporate, de Nicolas Silhol. Sortie le 5 avril. Coup de projecteur, le même jour (13h30) sur TSFJAZZ avec le réalisateur.


Des hommes sans femmes

mars 29th, 2017

On s’était surpris, l’an passé, à se trouver si bien dans l’atelier d’Haruki Murakami. Ecoute le chant du vent et Flipper, ses deux premières œuvres de jeunesse longtemps interdites de publication, résonnaient comme les fragments des grands chocs littéraires à venir. Éclats fugaces, diamants en soi. Cette même joaillerie du fragment aurait pu se prolonger dans le format court de la nouvelle auquel a déjà eu recours, dans le passé, l’écrivain japonais.

Déception à l’arrivée. La première, à vrai dire, depuis qu’on s’est entiché de MurakamiDes hommes sans femmes. Le titre, comme le thème de ces nouvelles, paraissait pourtant prometteur. Masculinités esseulées, cruauté du revers amoureux, perte d’un corps ou d’une âme qui vous ont fait grimper au rideau. Sauf que l’auteur, en la matière, tombe dans les clichés « adulescents », son écriture paraissant du même coup beaucoup moins cristalline.

La première nouvelle parvient encore à faire illusion. Un comédien veuf embauche comme chauffeur une femme aussi mystérieuse qu’attentive aux tourments de son nouveau patron. Une angoisse diffuse imprègne leurs relations. Le chirurgien hédoniste qui tombe en enfer en devenant amoureux est moins intéressant malgré l’allusion dans le récit à une scène de Baisers Volés dont Murakami -ou alors sa traductrice- offre une étrange retranscription. Là où Truffaut évoquait les nuances entre tact et politesse, l’auteur disserte, ici, sur la différence entre courtoisie et esprit d’à-propos.

Il est bien question, ailleurs, de Billie Holiday et de musiques d’ascenseur, mais c’est visiblement dans ce deuxième registre que Murakami préfère épiloguer sur une solitude masculine dont il ne donne jamais à voir la dimension existentielle, voire résiliente. Ce versant pleurnichard culmine dans le souvenir, par l’un des narrateurs, d’une femme follement aimée qui a mis fin à ses jours. « Tous les marins du monde et toutes leurs paroles douces n’avaient pu la délivrer du royaume des morts ». On espérait retrouver les poignantes ciselures de La Ballade de l’impossible, on se retrouve avec du sous-Jacques Demy.

Des hommes sans femmes, Haruki Murakami (Editions Belfond)


Félicité

mars 25th, 2017

Dans Kinshasa à ciel ouvert, elle accélère le pas. Elle court, presque. Félicité est chanteuse de bar, mais c’est un autre blues qui la tenaille à l’idée que son fils, victime d’un accident, ne puisse être opéré à temps. Il lui faut de l’argent, il lui faut quémander, quitte à ravaler sa droiture et sa fierté, deux paravents de solitude qu’il est si facile de lui renvoyer à la figure au moment où elle a besoin d’aide.

Mise en scène très musicale de la part d’Alain Gomis, jeune réalisateur franco-sénégalais fan de Thelonious Monk et de Nina Simone. Il donne le thème en première partie, avec une narration serrée qui éclaire avec une indéniable vivacité les ressorts dramatiques du récit. C’est comme la main droite au clavier.

Et puis vient la main gauche, non pas en accompagnement mais en variations hypnotiques. Le film bascule vers la transe, s’enfonce un peu plus dans les nuits alcoolisées de Kinshasa, au rythme du Kasai Allstars, un collectif congolais aux sonorités particulièrement enivrantes.

Un orchestre symphonique se fait également entendre. Le réalisateur le conçoit à la fois comme un chœur antique et comme une porte ouverte sur un autre monde, peut-être la part des anges de Félicité (formidablement incarnée par Véronique Mbeya Mutu, toute en vaillance et en renoncement…), cet espace-temps qui, tel une soupape, l’autoriserait enfin à craquer pour le garagiste au grand cœur venu réparer son frigo et ses tourments.

Ne reste plus dés lors qu’à se laisser subjuguer par un chant qui résonne comme le ventre et de la terre au milieu du volcan, qui transcende toute cette pression économique dont les femmes sont les premières victimes; ce Kinshasa Blues, on y revient, qui procure autant de frissons qu’un morceau de Billie Holiday.

Félicité, Alain Gomis, Ours d’Or au festival de Berlin. Sortie le 29 mars. Coup de projecteur, le même jour, sur TSFJAZZ (13h30) avec le réalisateur.


Une histoire amusée des promesses électorales

mars 21st, 2017

À ceux qui s’interrogent sur les sources de Benoît Hamon au regard de sa taxe-robot et de ses digressions sur la fin du travail, le catalogue de promesses exhumées par Bruno Fuligni apporte une réponse. C’est ainsi que dés 1848, le citoyen Muré, candidat du Club des Amis fraternels, proposait de remplacer les travailleurs exploités par des chiens savants: « Il faut que l’homme, au lieu d’appliquer ses bras aux métiers, soit entouré d’agents mécaniques qui, sur un signe de sa main, enfantent des prodiges ». Une prose bien plus avenante, en vérité, que le jargon de l’actuel candidat du Parti socialiste.

Prolongeant avec l’érudition savoureuse qui le caractérise un travail entamé il y a 10 ans avec Votez Fou !, l’auteur, haut fonctionnaire à l’Assemblée nationale, dessine ainsi toute une évolution des mentalités depuis le 19e siècle. Et les plus fantasques ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Les candidats qui promettent le droit de vote pour les femmes passent pour des zozos à une certaine époque. À contrario, le très sérieux Gambetta proposait, en 1869, de supprimer « les armées permanentes »…

Promesses de Gascon, donc, mais aussi de Seine-et-Marnais, à l’instar de ce Abel Géromini qui, aux législatives de 1956, s’exclamait « Donnez moi un siège à l’Assemblée,  je ferai jaillir du pétrole du Gâtinais ! »…  Un certain comte Gaudron candidat aux municipales d’Angers en 1935 n’est pas mal non plus. « Propriétaires: je ne vois pas d’inconvénient à ce que vous releviez vos loyers. Locataires: je ne vois pas non plus d’inconvénients à ce que vous ne les payiez pas non plus ». Recalé au suffrage universel, l’aristo ! Il avait pourtant également promis, durant sa campagne: « Guignolet gratuit et obligatoire avant chaque repas »

Bruno Fuligni a également porté son regard sur les professions de foi ou comment tel ou tel candidat fait de lui-même une promesse. Peu au fait de la politique, Alexandre Dumas propose ainsi une vision atypique de son œuvre lorsque, en quête de députation, il rappelle que ses « drames et livres, en moyenne, ont soldé le travail de 2160 personnes ». Pas toujours facile, à vrai dire, de sensibiliser un électorat populaire quand on vient d’un autre milieu. Ou alors il faut oser, comme ce futur Premier ministre aux législatives de 1978 à Rouen: « Laurent Fabius est socialiste. C’est dire qu’il partage les difficultés de chaque jour auxquelles les travailleurs doivent faire face pour eux-mêmes et pour leur famille. »

On aimerait parfois en savoir plus sur certains profils méconnus que l’auteur cite à plusieurs reprises dans son récit. Ils sont bien plus passionnants que les Chirac, Rocard et autres Hollande dont Bruno Fuligni rappelle par ailleurs les hauts faits d’armes: se baigner dans la Seine, combattre la finance… On sait ce qu’il est advenu de ces engagements. Le « grand meeting rétrospectif » qui nous est ici proposé fourmille de colères et d’espoirs bien plus authentiques, même si leur expression peut apparaître aujourd’hui quelque peu déjantée.

Une histoire amusée des promesses électorales de 1848 à nos jours, Bruno Fuligni (Éditions Tallandier), coup de projecteur avec l’auteur, sur TSFJAZZ, ce mardi 21 mars, à 13h30.