Rodin

mai 25th, 2017

De l’art d’inverser la hiérarchie des matériaux. Avec Rodin, ce n’est plus l’or, le bronze, la pierre, le bois et la terre. Chez le sculpteur, « c’est la terre qui vient en premier ». Les métaux lourds, cela n’a jamais été non plus le credo de Jacques Doillon. Sa terre à lui, c’est l’âme qu’il fouaille dans tous les sens. Couples en crises, gamins en devenir… Avec toujours cette façon de faire advenir l’authenticité en rendant visible le labeur qui la féconde. Si la virtuosité fait écran, c’est fichu.

De cet atelier-cinéma à celui d’Auguste Rodin, le spectateur ne sera guère dépaysé. Saisi au faîte de sa notoriété, le sculpteur reste en avance sur son temps. Plutôt que de représenter Balzac avec plume et encrier, il en fait une force de la nature enrobée dans un contour à la fois informe et puissant qui, selon les mots de Rilke, semblait « préfiguré dans les pierres tombales de peuples archaïques ». À ce côté brut de chair fait écho l’avidité sexuelle de l’artiste.

Camille Claudel est cependant une proie moins malléable. Aux antipodes de la vision hystérisée qu’en avait donnée Adjani il y a 30 ans, Jacques Doillon revisite cette passion entre Rodin et sa sculptrice préférée sans pathos ni boursouflure. Piquante et sensuelle, Izia Higelin campe une Camille qui ne s’en laisse pas compter et que son amant semble autant vouloir respecter que posséder. Le fait qu’elle disparaisse à la moitié du récit marque cependant les limites du film, tout comme l’ellipse brutale sur le début de ses errances.

La prestation de Vincent Lindon reste également en deçà des attentes. C’est qu’on le voit d’avantage, en fait, que son personnage. Et surtout, aucune alchimie particulière -ou alors c’est une alchimie avec sa barbe- ne vient cette fois-ci transcender les potentialités de cet acteur étonnant comme avaient réussi à le faire, en leur temps, Alain Cavalier et Stéphane Brizé.

La projection, dés lors, tend irréversiblement vers la soirée Thema sur Arte. Comme si, près de 25 ans après La Pirate, le cinéaste peinait à retrouver ardeur et vivacité. Autant il excelle à filmer Rodin au travail, malaxant la glaise et habité par son art, autant le moteur parait en panne quand il s’agit de prendre la mesure d’une vie d’homme avec ses prouesses et ses frustrations. Rodin disait qu’il y avait « trop de vie » dans ses sculptures. Peut-être en manque-t-il un peu dans la mise en scène de Jacques Doillon, même si la finesse et la sensibilité qu’on lui connait restent au rendez-vous.

Rodin, Jacques Doillon (Sortie en salles ce mercredi)


Les Fantômes d’Ismaël

mai 22nd, 2017

De quels combats le cinéma d’auteur à la française peut-il encore se prévaloir lorsque l’un de ses principaux chefs de file valide un film mutilé ? Arnaud Desplechin a donc tranché, dans tous les sens du terme. Version longue pour les rares salles qui en font la demande, version courte amputée de 20 minutes à Cannes et dans la plupart des cinémas, de manière à rajouter une séance supplémentaire. S’il y a bien, dès lors, une « hantise » qui traverse Les Fantômes d’Ismaël, c’est celle de l’abdication dans l’exigence de soi.

Trois souvenirs de ma jeunesse, dans sa dégénérescence en bluette adolescente, en avait déjà constitué un indice. Ici, c’est plutôt le nébuleux qui prime. Ismaël, alter ego de l’auteur campé par un Mathieu Amalric de moins en moins surprenant, écrit un film sur son frère (Lou Garrel, comédien passe-partout de tout ce fleure bon le nombrilisme et la préciosité…), agent diplomatique échoué au fin fonds du Tadjikistan. Parallèlement, le voilà revisité par le fantôme de son premier amour -Marion Cotillard- alors qu’il a refait sa vie avec une astrophysicienne campée par Charlotte Gainsbourg.

Le triangle amoureux parvient relativement à tenir debout. Avec roublardise mais efficacité, Depleschin recycle  les gros plans à la Bergman pour arracher à ses deux comédiennes une vérité d’âme qui pourrait être propice à d’avantage d’émotion si le propos était plus aéré, à l’image de cette très belle scène de danse de Cotillard sur le It Ain’t Me Babe de Bob Dylan. Ce segment du film n’en demeure pas moins plombé de courbatures, peinant à réinventer un discours amoureux ou à l’adapter à des personnages qui n’ont plus l’âge de Comment je me suis disputé

Si peu d’énergie finit évidemment par faire chuter l’échafaudage en entier lorsque le propos bascule dans le méta-film. Le personnage de Lou Garrel se met alors à envahir l’écran, Amalric psychote avec lourdeur, Hippolyte Girardot surgit en producteur survolté… Il est aussi question de la peinture de Jackson Pollock et du judaïsme, le tout étant émaillé de références à Joyce, Hitchcock, Lacan et Claude Lanzmann dans une soupe intello-saumâtre où surnagent quelques grumeaux de burlesque.

La faiblesse du texte (« Je n’ai pas envie de me survivre ») contribue à l’échec du film, et si la version courte en accentue l’incohérence et l’abyssal manque de fluidité, c’est bien l’ensemble de l’œuvre qui témoigne désormais de l’asphyxie cinématographique d’Arnaud Desplechin. Nous l’avons bel et bien perdu dans ses propres labyrinthes, ses patchworks ultra-référencés et ses obsessions finalement plus nauséeuses que vertigineuses.

Les Fantômes d’Ismaël, Arnaud Despelchin, ouverture hors-compétition du 70e festival de Cannes. Le film est sorti le 17 mai.


Scènes de boxe

mai 19th, 2017

Les vrais boxeurs n’aiment pas la boxe, ils préfèrent le jazz. On n’exagère pas forcément en résumant ainsi la prose d’Élie Robert-Nicoud. Destins cabossés, tempos bluesy… « Un combat de boxe est un standard qui se joue et se rejoue sans cesse et qui raconte la vie de celui qui se bat », écrit l’auteur dont le père, ancien boxeur devenu peintre, s’était lié d’amitié avec Sidney Bechet. De quoi enchaîner, entre souvenirs personnels et destins édifiants, des chorus pugilistiques gorgés de verve et de sensibilité.

Car ce n’est pas tant les guerriers que les maudits du ring qui sont ici célébrés avec une bande-son bien stimulante. L’ère du swing est incarnée par Barney Ross, personnage à la Dickens qui boxe pour gagner assez d’argent afin de sortir ses frères et sœur de l’orphelinat. Mascotte du Yiddishland de Chicago (« La boxe est toujours le sport du dernier arrivé » -Irlandais, Juifs, Italiens ou Noirs…), il devient héros de guerre à Guadalcanal. Soigné pour ses blessures, il tombera dans l’addiction à la morphine et dans l’oubli.

Côté be-bob, c’est Archie Moore, le Dizzy Gillespie de la boxe (il porte le même béret…), qui fait des étincelles. Après ses combats, ce mi-lourd souvent opposé à Rocky Marciano allait tâter de la basse en club avec son ami Oscar Pettiford. Difficile, à ce stade du récit, de ne pas croiser Miles Davis et sa passion pour Sugar Ray Robinson et Jack Johnson. On apprend au passage que c’est le pianiste Red Garland, ancien poids welter de Philadelphie, qui servait de sparring-partner au trompettiste.

Et Mohammed Ali dans tout ça ? Disons qu’il encaisse, sous la plume d’Élie Robert-Nicoud, une série d’uppercuts spectaculaires. Un style trop voyant (lorgnant plus vers la soul que le jazz pur, en somme), un personnage trop calculateur… L’auteur préfère plutôt rendre justice à ses adversaires: Sonny Liston, Joe Frazier… Dépeints comme des brutes illettrées ou des Oncle Tom indignes de la cause des droits civiques, ils étaient en réalité bien plus authentiques, au cœur de ce qui fait l’identité de la boxe: douleur, rage et rédemption.

Scènes de boxe, Élie Robert-Nicoud (Ed. Stock). Coup de projecteur avec l’auteur, mercredi 24mai, sur TFSJAZZ (13h30)


Ces années-là (chroniques cannoises)

mai 15th, 2017

Ces projections dès potron-minet, ces délires collectifs parfois bien téléphonés, ces assassinats à l’emporte-pièce… On adore le festival de Cannes, mais à distance. Le Tree of Life de Terrence Malick, par exemple, palme d’or en 2011. Comment l’appréhender à 8h du mat’ après une fiesta bien arrosée alors qu’en 2e séance, le soir même, à Paris, vous en ressortez complètement secoué, regardant votre montre, constatant qu’il est minuit pile. C’est là, dans ce décalage exquis et mystique, que Cannes vous explose vraiment en pleine gueule.

Les insiders réunis dans Ces années-là par les deux pontes de la Croisette, Pierre Lescure et Thierry Frémaux, témoignent évidemment d’un autre ressenti. « Nous avons tous en nous quelque chose du Festival de Cannes, une montée des marches, une larme de joie, un chef d’œuvre inédit, une ovation très longue, une Palme qui tremble », écrit ainsi la prestigieuse vigie du Masque et la Plume Danièle Heymann à-propos de l’édition 1987 que devait ponctuer le point levé de Maurice Pialat lors du sacre tumultueux de Sous le soleil de Satan.

Ils sont en tout 58 critiques, français et étrangers, à raconter une année du festival. Récit indirect jusque, disons, les années 60; vécu intime sur les décennies suivantes. Les meilleurs textes ne sont pas forcément les plus glamours. L’ouvrage, d’ailleurs, ne comporte aucune photo. Sur l’année 1960, par exemple, Jean-Luc Douin va droit à l’essentiel. La Dolce Vita contre L’Avventura. La palme à Fellini, « qui renvoie le réel à ses apparences, son fantastique, sa poésie... », le Prix spécial du jury pour la « conflagration » Antonioni avec sa nouvelle façon de filmer « la fin des sentiments, la rupture du lien social, la pétrification des rapports humains ».

Autre marqueur, l’accueil glacial réservé à La Peau Douce, en 1964. « La chasse au Truffaut est ouverte », écrit Thierry Chèze. Taxé de traître à la Nouvelle-Vague, le réalisateur ne reviendra plus jamais en compétition même s’il a peut-être été consolé sur le moment par ces mots de Jean-Luc Godard: « J’ai  revu ‘La Peau douce’ hier soir sur le grand écran de l’Olympe. Il était encore plus grand que l’écran. »

On attendait le récit de l’an 68. Vu que c’est Éric Neuhoff qui s’y colle, on n’est pas déçu. On partage le trouble de Jean-Pierre Lavoignat lorsque son premier festival, en 1977, voit triompher le bien austère Padre Padrone. Roberto Rossellini, qui présidait le jury, sera emporté par une crise cardiaque alors qu’il rédigeait une note pour défendre le palmarès.  Réécrire sur Cannes, c’est aussi faire preuve d’indulgence, à l’instar de Jean-Marc Lalanne sur l’édition 1983. « Trente ans plus tard, la postérité n’a toujours pas redonné son lustre aux rêveries peinturlurées de cette ‘Lune dans le caniveau’ un peu bringuebalante » , écrit-il à-propos du si beau et décrié film de Jean-Jacques Beineix.

Les scribes du festival entretiennent bien la légende, finalement… Peut-être sont-ils autant essentiels que les films et les stars pour résumer la vitalité cannoise et rappeler, au-delà de l’agitation et de la frivolité ambiantes, à quel point, comme le disait Fellini interviewé par Danièle Heymann, Cannes est le « port naturel où doit accoster un film. »

Ces années-là-70 chroniques pour 70 éditions du Festival de Cannes (Editions Stock). Coup de projecteur avec Danièle Heymann, mercredi 17 mai, jour d’ouverture de la 70e édition, sur TSFJAZZ (13h30)



Les batteurs

mai 12th, 2017

Au départ, il y a cette commande du Théâtre de la Bastille. Comment représenter, via les enjeux politiques du moment, ce qu’était autrefois le chœur antique ? La réponse d’Adrien Béal swingue comme une caisse claire puisqu’il a choisi de représenter un chœur de batteurs.

C’est ainsi que l’instrumentiste le plus solitaire, longtemps cantonné en fond de scène au simple rôle de « gardien-protecteur » du tempo, le voilà multiplié par six : deux femmes, quatre hommes. Et pas question, pour eux, comme dans le vieux théâtre grec, de commenter les actions d’autres protagonistes joués par des professionnels. Nos six batteurs, qui justement ne sont pas rodés à l’art d’Hamlet, se veulent d’abord les agents d’eux-mêmes, cherchant et portant leur propre voix.

Ils prennent aussi divers masques au gré des fictions qu’ils sont amenés à transposer: bricoleurs de son, guérisseurs, chercheurs d’or… À un moment, ils se paient même le luxe de danser sur scène. Autant dire que la vivacité du spectacle rend accessoire l’absence d’une trame précise. L’essentiel, c’est la façon dont ça circule sur le plateau, en bi-frontal ou alors en front line. La fixité des batteries n’y résiste pas, le sextet n’hésitant pas à désassembler les différentes parties de l’instrument. Quelle interactivité, au final ! À ce titre, Les Batteurs, c’est l’anti-Whiplash. Jusqu’à citer Kenny Clarke plutôt que Buddy Rich.

Jeu tout en naturel chez les six instrumentistes parmi lesquels on identifie Louis Lubat, le fiston de notre Bernard Lubat national. Pour le reste, la troupe voltige dans l’allégresse, enchaînant les chorus (pas seulement instrumentaux) avant que le chorus ne devienne chœur. Ils sont peut-être là, les vrais « insoumis », sans nul coryphée les menant à la baguette.

Les Batteurs, Adrien Béal, Compagnie du Théâtre Déplié. Jusqu’à dimanche au Théâtre de la Bastille, à Paris, dans le cadre du cycle « Notre chœur ».


Quand sort la recluse

mai 8th, 2017

Araignée tueuse dans le nouveau Fred Vargas. Non pas la veuve noire au patronyme si effrayant mais plutôt la timide « recluse », pas velue pour un sou, cloîtrée pour ainsi dire dans son monde intérieur comme ces femmes qui, au Moyen-Âge, s’emmuraient pour offrir leur vie à Dieu.

Et la voilà qui sort de son antre, la recluse, prenant dans sa toile le lunaire commissaire Adamsberg dont Fred Vargas a fait son ambassadeur lorsqu’il s’agit de traquer la cruauté des hommes. Ici, le mal se niche d’abord dans un orphelinat d’après-guerre dont les garnements ont continué à sévir à l’âge adulte. Tortionnaires, violeurs… Qu’une simple morsure vengeresse finisse par abréger les vieux jours de ces « blaps » (scarabées puants) n’en finit plus de perturber le commissaire, d’autant plus que la vue -ou le nom- de cette fameuse recluse réveille en lui des traumas qui n’ont rien d’arachnéen.

Voltiges lexicales, tendresses d’écriture… Fred Vargas n’a rien perdu de ses talents dans ce nouvel opus qui voit Adamsberg conduire son équipe comme un Magellan à la conquête du détroit décisif. Encore faut-il éviter « l’étoc » (crête de rochers immergés sur lesquels s’éventrent les bateaux) et savoir dénicher l’anguille sous roche comme « la murène sous rocher », sans parler du cas Danglard, le célèbre adjoint d’Adamsberg auquel la romancière confère ici un rôle bien ingrat. S’agirait-il de lui faire payer les ardeurs robespierriste de Temps glaciaires.

Mais qu’importe que Danglard morde comme une recluse. Après lui avoir réglé son compte au kärcher (« J’ai fracassé la posture dans laquelle mon adjoint était empêtré »), Adamsberg s’abandonne à ses « proto-pensées » et autres « bulles gazeuses » pour élucider l’énigme. Jusqu’à ce que les bulles dansent ensemble et retombent comme des flocons de neige sur le lecteur à nouveau comblé.

Quand sort la recluse, Fred Vargas (Flammarion). En librairie le 9 mai.


Turn Up The Quiet

mai 4th, 2017

Étrange conjonction que celle qui, inopinément, nous fait craquer pour le disque d’une chanteuse qui paraissait jusqu’ici si routinière. Et soudain, cette assomption, cette voix à nu, ce répertoire de standards comme on en rêve.

Bon, OK, on prend de l’âge… Il n’empêche, c’est comme si ce producteur de légende qu’était Tommy LiPuma, aux manettes pour cet ultime album, nous soufflait à l’oreille: « Eh guy ! Ça me gave un peu que lorsque j’étais encore de ce monde, tu ne te sois jamais intéressé à Diana Krall ! »

Désolé, Tommy… C’est vrai qu’il y a de la sublime épitaphe dans l’air au travers de ces chansons veloutées où respire un swing haut de gamme et une authenticité de tous les instants. On craque d’abord pour le versant minimaliste, cette ouverture à fleur de peau en duo avec la contrebasse de l’immense Christian McBride sur Like Someone In Love avant que la chanteuse ne vire claviériste. La guitare de Russell Malone n’a plus qu’à enrober le tout.

D’autres formations entourent la Canadienne au gré des plages sans que jamais l’auditeur ne s’en trouve désarçonné. Un quintet avec violon, notamment, sur un No Moon At All si joliment enlevé ou encore sur Moonglow avec en prime les cordes toujours vague-à-l’âme de Marc Ribot. Dans un registre plus orchestral, une troisième équipe entre sur le terrain, réunissant le guitariste Anthony Wilson, le bassiste John Clayton Jr et le batteur Jeff Hamilton. Résultat: une version langoureuse de Sway ponctuée d’un final carrément symphonique.

Jamais enfin l’alerte Blue Skies n’a autant atteint les tripes. Est-ce parce que la contrebasse de McBride y fait à nouveau des merveilles ou bien parce que Diana Krall, contrairement aux versions les plus connues, choisit d’entamer ce morceau non pas avec le refrain habituel mais en le faisant précéder, sur un tempo délibérément ralenti, par le fameux couplet « Never saw the sun shining so bright. Never saw things going so right… » ? Jamais, à vrai dire, elle n’a autant rayonné. Jamais elle n’a autant vibré.

Turn Up The Quiet, Diana Krall (Label Verve)


L’ordre du jour

avril 30th, 2017

L’Histoire, décidément, ne sera jamais cette « statue figée au milieu de la place des Fêtes, avec pour tribut, une fois l’an, des gerbes séchées de pivoines… » Non, l’Histoire, c’est autre chose pour Éric Vuillard: des visages dans la foule, comme l’avait montré l’été dernier son récit haletant de la prise de la Bastille, mais aussi des masques, de la petitesse et des bouffonneries d’arrière-cuisine.

C’est dans ce registre, à présent, que l’auteur excelle en évoquant la montée du nazisme dans les années 30 et, sous couvert de « politique d’apaisement », toutes les lâchetés en face. Écriture acérée, implacable, culminant avec l’Anschluss et les manœuvres d’Hitler, entre circonvolutions et humiliations, pour transformer une agression en invitation. On oscille entre l’effroi et la farce, notamment lorsque la Wehrmacht, se rêvant déjà en mode Blitzkrieg, se paye la panne du siècle à la frontière autrichienne.

Chapitre après chapitre, un défilé de gugusses… Ces 24 patrons allemands tout décrépis qui financent Hitler (« vingt-quatre machines à calculer aux portes de l’enfer »…), le président Lebrun qui rend des décrets sur la loterie, sourd au bruit des bottes, ou encore ce repas surréaliste, à Londres, lorsque le Premier ministre, Chamberlain, informé de l’invasion de l’Autriche, n’ose même pas interrompre la logorrhée volontairement niaiseuse de Ribbentrop, lequel vient d’être nommé ministre des Affaires étrangères du Reich…

Saynètes seulement grotesques ? « Les plus grandes catastrophes s’annoncent souvent à petit pas », écrit Eric Vuillard dont la plume bouleverse lorsqu’il évoque ces opposants à l’Anschluss qui se donnent la mort ou encore le journaliste et essayiste juif Günther Anders contraint de gagner sa vie aux Etats-Unis en cirant des bottes nazies dans un magasin des accessoires à Hollywood. Il y avait déjà un magasin des accessoires dans 14 juillet. Les Parisiens s’y ravitaillaient en fausses épées. La réalité dépouillait la fiction. Ici, c’est l’inverse. Avant même la campagne de France, « la guerre est déjà là, sur le rayonnage du spectacle ».

Cauchemars et fictions d’hier, fantômes d’aujourd’hui. Le vieux Gustav Krupp qui versait son obole aux nazis au début du récit, devenu incontinent et gâteux, croit apercevoir dans les ténèbres les cadavres de travailleurs forcés que les SS lui fournissaient pour ses usines. Bayer, Opel, Siemens… Les entreprises ont survécu à leurs mandataires de l’époque. Vous avez dit dédiabolisation ? À l’orée d’un incertain 7 mai, certains ordres du jour procurent toujours les mêmes angoisses.

L’Ordre du jour, Éric Vuillard, Actes-Sud (Sortie le 3 mai). Coup de projecteur avec l’auteur le lundi 15 mai, sur TSFJAZZ, à 13h30


La Chose commune

avril 27th, 2017

On a connu scène moins guindée que l’Espace Cardin, mais il faut s’y faire. Le Théâtre de la Ville étant en travaux, c’est ici que le dramaturge David Lescot et l’organiste Emmanuel Bex s’attellent à un projet aussi atypique que stimulant: ressusciter la Commune en jazz, nous faire swinguer une bonne fois pour toutes Le Temps des Cerises sans oublier de faire slammer les espoirs enflammés des Parisiens, en mars 1871, quand la France -« celle dont Monsieur Thiers a dit qu’on la fusille », dixit Jean Ferrat- se rêvait déjà « insoumise ».

Croisements de styles, de traditions… Les deux maîtres d’œuvre ont soigné leur line-up: Simon Goubert et ses cymbales alertes, Géraldine Laurent et sa vivacité à l’alto, Élise Caron dont les assomptions vocales ne cesseront jamais de nous hypnotiser ou encore Mike Ladd qui, dans la langue de Shakespeare, rend la Commune si universelle…

David Lescot lui-même est comme un poisson dans l’eau au milieu d’une telle équipe. Son monologue échevelé du 18 mars à Montmartre, mi-témoin mi-acteur de la Commune naissante après le siège de Paris, donne immédiatement son rythme à un spectacle qui a aussi le don de ressusciter de belles figures féminines, à l’instar d’Elizabeth Dmitrieff, cette mystérieuse ambassadrice de Karl Marx auprès des insurgés parisiens.

Il faut les entendre, ces « jazz poets » de La Chose commune, notamment dans un morceau comme Les oeuvresDavid Lescot, avec une sacrée intensité littéraire, ressuscite les doléances de la Commune en duo avec Élise Caron. De quoi apprendre par coeur, lorsqu’on l’entend ainsi scandée, articulée et désarticulée, la première phrase du texte: « Il est juste que la propriété fasse sa part de sacrifices »

Des textes de Paul Verlaine, Louise Michel et Jean-Baptiste Clément précèdent le dénouement tragique. Semaine Sanglante: 23 000 morts. De quoi inspirer nappes lyriques et climats incendiaires à l’Hammond d’Emmanuel Bex. L’organiste au groove rouge peut vraiment être fier de ce beau projet.

La Chose commune, Espace Pierre-Cardin (Théâtre de la Ville) jusqu’au 29 avril. CD Le Triton/L’autre distribution.


Abécédaire Ella Fitzgerald (2ème partie)

avril 25th, 2017

À l’occasion du centenaire de la naissance d’Ella Fitzgerald, TSFJAZZ diffuse toute cette semaine un abécédaire consacré à cette chanteuse d’exception… En voici la seconde partie, de la lettre « N » comme  Norman Granz à « Z » comme Zen.

N comme Norman Granz. Organisateur de concert, agent et producteur blanc farouchement engagé contre le racisme, Norman Granz aura été, après Chick Webb, le 2e pygmalion d’Ella Fitzgerald. Présentée au producteur par son mari de l’époque, le contrebassiste Ray Brown, la chanteuse brille tout d’abord sur le mode All Stars au sein du JATP, les tournées Jazz at the Philharmonic de Norman Granz. Et quand ce dernier décide, en 1956, de créer le label Verve, c’est naturellement Ella Fitzgerald qui en devient l’icône alors que son contrat avec Decca Records était quelque peu erratique, aussi bien sur le plan artistique qu’au niveau pécunier. La suite, ce sera les fameux Songbooks dédiés aux compositeurs de Broadway, les duos d’anthologie avec Louis Armstrong et Duke Ellington ou encore, dans les années 70, l’épopée du label Pablo dont Oscar Peterson, avec lequel Ella s’entendait à merveille, fut l’autre artiste-phare.

O comme Obsèques. Baltimore, juin 1939. Chick Webb avait 34 ans. Aux obsèques de celui qui ne fut pas seulement le premier employeur d’Ella mais aussi son orfèvre et son père adoptif, elle chante My Buddy puis éclate en sanglots. Quatre ans plus tôt, le bossu tuberculeux lui avait offert sa première robe de scène, et ensuite son premier tube, Mister Paganini. C’était la grande époque du Savoy Ballroom, à Harlem. Le chef d’orchestre et batteur faisait alors rayonner son swing, offrant ce que le poète Jacques Réda appellera un « bondissant cortège à cette voix alors fraîche comme la jonquille, et qui gardera dans le cycle de ses saisons quelque chose de la force ingénue des premiers commencements ».

P comme Pablo. 1973 marque le grand retour de Norman Granz à la production avec la création du label Pablo Records. Pablo en référence à Picasso. Ella Fitzgerald sera évidemment de l’aventure. 34 disques au total, parmi lesquels une belle rencontre avec Oscar Peterson, des retrouvailles avec son ancien mari, Ray Brown, et surtout la rencontre inoubliable avec le guitariste Joe Pass, un mélodiste hors-temps surnommé, au travers de son art du solo, le Art Tatum de la guitare… À ses côtés, Ella Fitzgerald développera encore d’avantage une capacité d’écoute qui a toujours été l’un de ses meilleurs atouts.

Q comme Quintessence. Boris Vian est l’un des premiers à lâcher le mot « quintessence » au sujet d’Ella Fitzgerald. « Quelque soit la chanson qu’elle interprète, écrit-il, sitôt que cela passe par ses cordes vocales, cela devient de la quintessence de jazz; il n’est rien de plus dansant, rien de plus plaisant, rien de plus excitant ». Quintessence, effectivement, de tout ce  qu’une chanteuse de jazz se doit de posséder. Tour à tour surnommée First Lady of Swing, puis First Lady of Song, Ella Fitzgerald conjugue la clarté du timbre pour mieux ensuite le moduler, puissance et virtuosité rythmiques, vitalité et art de la nuance… Dans son Odyssée du Jazz, Noël Balen évoquera, pour sa part, « l’éclat du cristal ».

R comme Ray Brown. De ses trois mariages, le seul qui compte à ses yeux, c’est ce jeune contrebassiste qu’elle rencontre dans l’orchestre de Dizzy Gillespie. Ray Brown a 20 ans, Ella en a 28 ans. « C’était un beau mariage, dira Ella Fitzgerald, mais c’est difficile d’avoir une vie conjugale harmonieuse quand on est toujours sur la route ». Ray Brown n’a pas le temps, il s’apprête à intégrer le trio d’Oscar Peterson. Ella n’a pas le temps.  Pas même d’être enceinte. Elle préfère adopter un enfant. Le mariage a lieu en décembre 1947, le divorce en juin 1953. Au final, la chanteuse s’est résolue, comme l’a écrit Francis Marmande, à « mettre dans son chant tout l’art amoureux qu’elle eut cent fois préféré glisser dans sa vie ».

S comme Scat. Des mots qui deviennent des syllabes, ou alors des onomatopées de pure fantaisie… Le Scat comme outil de transgression. En découvrant, au côté de Dizzy Gillespie, comment sa voix peut se fondre dans le jeu des cuivres et devenir un instrument à part entière, Ella Fitzgerald ne prolonge pas seulement la géniale invention d’Armstrong. Il s’agit d’abord pour elle de ne plus être une simple diseuse et de se libérer de la contrainte des mots en jonglant avec, en les « concassant » comme l’écrit l’un de ses biographes, Alain Lacombe, jusqu’à les vider de tout sens repérable pour mieux épouser le vrai rythme du vrai jazz. Ou alors pour en prolonger l’inépuisable liberté.

T comme Toile. Pablo Picasso aurait pu signer une belle toile d’Ella Fitzgerald… si elle avait daigné le rencontrer. L’occasion, à vrai dire, s’est présentée en 1970 lorsque, de passage à Juan, la chanteuse se voit proposée par son manager, Norman Granz, de partager le thé avec le maître du cubisme. Mais Ella refuse. « J’ai autre chose à faire, je doit repriser mes bas, et puis je dois faire de la couture, je ne peux pas me libérer »… Lorsqu’on lui rapporte cette réponse qui ne pêche guère par flagornerie, Picasso part dans un énorme éclat de rire…  À défaut de toile, il signera tout de même un dessin représentant la chanteuse.

U comme USA. Ella Fitzgerald symbole des Etats-Unis d’Amérique ? Elle aura en tous cas été célébrée par de nombreux présidents, depuis cette soirée du Madison Square Garden de mai 1962 où elle tient elle aussi à souhaiter un bon anniversaire à JFK (même si Marilyn lui vole la vedette…) jusqu’à la Médaille présidentielle de la liberté, la plus haute distinction civile aux Etats-Unis, qui lui est attribuée par George Bush père en 1992. Autre passion typiquement américaine chez Ella: le base-ball ! Elle collectionnait d’ailleurs les autographes des joueurs évoluant dans des équipes comme the Los Angeles Dodgers ou encore the San Francisco Giants.

V comme Vaughan. Elle aussi, elle remporte un concours de chant à l’Apollo Theater, en avril 1943,  et Ella Fitzgerald est l’une des premières à la féliciter. Sarah Vaughan sur les traces de son aînée… Tout comme Ella, elle va elle aussi rencontrer la crème du bebop, notamment dans l’orchestre de Billy Eckstine. Pour le reste, le style diffère. Le swing d’Ella Fitzgerald est résolument alerte, printanier, gorgé de vivacité, emportant paroles et musiques. Celui de Sarah Vaughan est d’avantage instrumental. D’après la chanteuse Sara Lazarus, son scat est moins articulé que celui d’Ella mais le son qu’elle produit est plus ouvert. Au final, deux Jazz Ladies incontournables formant, avec Billie Holiday, ce qu’il est convenu d’appeler la « sainte trinité » du jazz vocal féminin.

W comme What’s Going On. Parfois mise en cause pour la légèreté de certaines de ses chansons, Ella Fitzgerald ne va pas hésiter pourtant à reprendre, au début des années 70, le fameux manifeste de Marvin Gay, What’s Going On, dans lequel le chanteur-star de la Motown évoque la crise morale que traverse la société américaine sur fond de guerre de Vietnam. Ce morceau, dans lequel elle est entourée par l’orchestre de Count Basie, figure en bonne place dans l’album live Jazz at Santa Monica Civic’ 72 dont le succès-surprise incite le manager de la chanteuse, Norman Granz, à fonder le label Pablo Records. La chanteuse donnera une autre version de What’s Going On au Carnegie Hall, en 1973, dans le cadre du Newport Jazz Festival.

X comme Malcolm X. Qu’une chanteuse comme Ella Fitzgerald figure dans la B.O. de Malcolm X peut surprendre à-priori. Dans le film de Spike Lee, on l’entend chanter Azure de Duke Ellington. Curieux décalage entre un titre aussi élégiaque et un film aussi militant. Le racisme, la chanteuse en a pourtant souvent fait les frais, notamment à Houston, au Texas, en 1955. Norman Granz, son manager, venait de décoller lui-même dans la salle de concert les étiquettes des sièges séparant Blancs et Noir. Ce qui n’empêche pas plus tard la police d’embarquer Ella, Dizzy Gillespie, Illinois Jacquet et d’autres musiciens sous prétexte qu’ils jouaient une partie de dés dans la loge de Dizzy, ce qui était interdit à l’époque. Norman Granz les fera libérer sous caution.

Y comme Yonkers. Bien qu’elle soit née en Virginie, c’est dans le quartier italien de Yonkers, au nord du Bronx, qu’Ella Fitzgerald a grandi. Enfance et jeunesse précaires. Elle gagne quelques cents en jouant des claquettes. Plus tard, la voici prise dans l’engrenage des loteries clandestines, faisant le guet derrière la fenêtre d’un bordel où ont lieu ces loteries et prévenant les joueurs dés que surgit une voiture de police. Le soir, à la radio, elle écoute les sons de Harlem. Bientôt, elle franchira le Rubicon.

Z comme Zen. Elle ne fume pas, elle ne boit pas, elle ne se drogue pas. Même à son zénith, Ella Fitzgerald est résolument zen. Ou en tout cas elle fait semblant de l’être. Sur scène, elle donne tout. En dehors, elle reste indéchiffrable, masquant ses fêlures, exposant une surface polie qui a parfois irrité ceux qui ne juraient que par les bleus à l’âme plus ou moins exhibés de Billie Holiday. Toute en pudeur et en modestie, hermétique au strass et paillettes, sereine jusqu’à la dernière note, Ella Fitzgerald s’éteint le 15 juin 1996 à Beverley Hills. Elle avait 79 ans.