Philip Roth, venin et tendresse…

mai 23rd, 2018

Du roman national américain il avait exploré toutes les déviances, qu’elles soient religieuses, sociales ou politiques. Un vrai de travail de sape tant Philip Roth fut d’abord un orfèvre en démythifications et en anticipations. Donald Trump et ses préquels, il les flairait, il les subodorait… Un grand écrivain est d’abord un écrivain vaincu.

Mais c’est comme le serpent. La plume a déjà lâché son venin. Des morsures à la pelle, avec dans le viseur le glacis du Maccarthysme dans J’ai épousé un communiste, l’engrenage de la guerre du Vietnam avec Pastorale américaine ou encore les tartuffes du nouvel ordre moral dans La Tâche, ce récit incroyable centré sur un Noir se faisant passer pour blanc. Flanqué d’une vachère illettrée deux fois plus jeune que lui, le personnage principal, Coleman Silk, incarne tout ce qu’une certaine Amérique a voulu flétrir et souiller. « Vu de près, ce visage était talé et abîmé comme un fruit tombé de son étal et dans lequel les chalands successifs ont donné des coups de pieds au passage. »

Ce naturalisme acide et cogneur n’épargnait pas les siens. Dans Portnoy et son complexe, Philip Roth met en scène un jeune Juif qui confie à son psy à quel point il raffole de la masturbation. Scandale chez les rabbins. Dans Le Monde, Josyane Savigneau rappelle qu’il a fallu attendre les 80 ans de ce « mauvais Juif » pour que sa communauté considère en fin de compte, lors d’une cérémonie en son honneur à la synagogue de New-York, qu’il ne méritait peut-être pas le sort d’un Spinoza.

Autobiographie et fiction. Politique et sexualité. Avec ou sans Nathan Zuckerman, son double de papier en proie à tant de questionnements existentiels, l’auteur de Indignation aura surtout exalté les individualités atypiques face aux bien-pensants et aux atavismes communautaires. Parfois au risque d’un certain narcissisme, surtout quand le « je » supplantait le « nous ». On garde encore en souvenir le bien glauque et complaisant Exit le fantôme dédié aux ravages de l’impuissance et du cancer de la prostate.

C’est en se mettant paradoxalement dans la peau du gamin qu’il était à 7-9 ans que Philip Roth va signer le joyau absolu. Dans Le Complot contre l’Amérique, il imagine l’aviateur antisémite Lindbergh président des Etats-Unis en 1940 et l’inquiétude que la situation suscite dans une famille juive de Newark, sa ville natale. Plus tourmenté que féroce, le récit s’anime d’une tendresse malicieuse et poignante façon Radio Days, de Woody Allen, alors que jamais jusqu’alors cette plume rêche n’avait pris la peine de swinguer. Du Roth jazzy, en somme. Ça lui allait curieusement à merveille.

Philip Roth (19 mars 1933-22 mai 2018)


Chris Marker, les 7 vies d’un cinéaste

mai 22nd, 2018

Une profusion, un flow visuel et sonore, une planète à lui seul… Disparu en juillet 2012, Chris Marker a laissé en héritage un univers ouvert à tous les trafics d’images et de médiums. Un univers curieusement cloisonné, en même temps, tel un musée imaginaire redoutable de par son appareillage technologique. Qui d’autre, mis à part Jean-Luc Godard, a pu ainsi déplier conscience et regard sur le monde au travers d’un tel jeu de miroirs ?

Consacrer une exposition à un « livre d’image » aussi conséquent n’allait pas de soi. Christine Van Assche, Raymond Bellour et Jean-Michel Frodon s’y sont attelés pour la Cinémathèque en procédant à des choix qui font sens. Ils donnent au visiteur l’impression d’un labyrinthe faussement désordonné, à l’instar du corridor d’entrée où des agrandissements de photos restituent l’intérieur parisien du dernier domicile de Chris Marker. Livres, cassettes VHS, ordinateurs… Ça grouille, ça s’enchevêtre. Entre l’oeil et la machine, ce n’est que le début d’une longue conversation.

Sept vies, et sans doute d’avantage encore, en modèlent les différentes stations: écrivain, réalisateur, monteur, mais aussi archiviste et graphiste, sans oublier le militant ou encore l’homme qui aimait les chats. Dans Les statues meurent aussi (1953), co-réalisé avec Alain Resnais, le spectateur s’initie déjà à des circulations vertigineuses, de l’exaltation de l’art subsaharien au pamphlet anti-colonial… L’artiste « nègre » devient boxeur, le boxeur se métamorphose en batteur de jazz. Sur son instrument, « il rend les coups que reçoit son frère dans la rue ».

Un homme court à mort après une femme sur la jetée d’un aéroport (La Jetée), le Japon se teinte d’images islandaises et africaines (Sans Soleil), des Rois mages bientôt dévalués apportent à leur peuple l’industrialisation, la réforme agraire et l’alphabétisation (Cuba Si)… Il y a aussi une âme russe chez Chris Marker: Lettres de Sibérie, Le Tombeau d’Alexandre… Cette partie de son œuvre aurait mérité une attention aussi dense que le tournant 68 qui, lui, est fort bien exploré.

On aime beaucoup, notamment, ce document sonore où, confronté à des ouvriers froissés par son « romantisme », le cinéaste-documentariste leur propose de se filmer eux-mêmes comme travailleurs et comme militants. C’est l’un des rares moments où l’on entend sa voix. Pas loin de l’esprit de 68, l’une des salles projette le sommet d’une œuvre: Le Fond de l’air est rouge. On n’y revient pas, sauf à redire que ce film de Chris Marker, comme La Maman et la putain, comme Salo ou les 120 jours de Sodome, représente une extrémité, une totalité et un infini du 7e art.

La dernière partie de l’expo délivre un aspect plus déroutant, même si on savoure par ailleurs plusieurs collages dont Marker a le secret. Pour le reste, c’est surtout CD-Roms, jeux vidéos, voyage en Second Life. Tant mieux pour l’ambiance oratorio New Age qui imprègne tant la balade. L’homme aux 7 vies y perd un peu, ceci étant, ce côté félin qui rayonne dans la fantaisie si exquise de l’un de ses derniers films, Chats Perchés. On y voit l’œil-caméra filer de manif en manif au creux des années 2002-2003. Soudain, cette banderole: « Faites des chats, pas la guerre! »…

Chris Marker, les 7 vies d’un cinéaste, Cinémathèque française (jusqu’au 29 juillet)


L’Homme qui tua Don Quichotte

mai 19th, 2018

Cela ressemblait, pensait-on, à « l’inaccessible étoile »… Terry Gilliam aura pourtant fini par la décrocher en montrant son Don Quichotte à Cannes et dans les salles 30 ans après l’avoir rêvé. Une odyssée riche en tempêtes, du condensé de cataclysmes en tout genre de l’an 2000 (Difficile, à l’époque, de combattre à la fois moulins à vent, torrents de boue et double hernie discale du comédien principal…) jusqu’à l’offensive absurde mené par un producteur mégalomane pour empêcher la sortie du film.

Deux AVC plus tard, l’ancien pilier des Monty Python bronze sur la Croisette, réjouissant tous ceux qui croient encore à la vigueur prométhéenne comme force motrice du 7e art. L’autre bonne nouvelle, c’est que Terry Gilliam n’a rien perdu de son énergie, de sa fantasmagorie visuelle et d’un sens de l’épopée nimbé d’ironie et d’amertume.

Difficile, à vrai dire, de ne pas adhérer à l’idée de départ, à savoir la cure de jouvence d’un réalisateur de pub (Adam Driver) qui revient dans le village où, lorsqu’il avait encore des illusions plein la tête, il avait tourné un film sur Don Quichotte. Sauf qu’entretemps, l’acteur qui jouait le rôle (Jonathan Price) a perdu la raison alors que la comédienne qui campait Dulcinée s’est reconvertie en escort-girl.

S’ensuit une odyssée souvent désopilante dans laquelle le jeune publicitaire blasé endosse le rôle de Sancho Pança et qui emmène le réalisateur de Brazil dans des contrées qui lui sont familières: surréalisme, free-style, mélange de séquences réelles et oniriques avec en point d’orgue une fête médiévale dans un château possédé par un oligarque russe.

On a parfois du mal à suivre. Quelques clins d’œil à l’actualité (sans-papiers, kamikazes djihadistes) jalonnent également le film avec plus ou moins de réussite. L’ultime séquence, surtout, avec vrais géants et moulins à vent, laisse subodorer, par sa simplicité et sa puissance bibliques, ce qui aurait pu être un chef d’œuvre.

L’Homme qui tua Don Quichotte, Terry Gilliam, Cannes 2018, sortie en salles ce samedi.


En guerre

mai 15th, 2018

Friction et fiction, alchimie risquée… La première est-elle soluble dans la seconde ? Autrement dit, le frottement à la réalité sociale la plus brutale est-il compatible avec le romanesque ? Quel espace entre regard en surplomb et tract mélenchoniste ? Si les réponses apportées par Stéphane Brizé différent de La Loi du marché qui lui avait porté bonheur il y a trois ans, le résultat est tout aussi convaincant.

Taiseux et émacié dans la peau d’un vigile de supermarché, Vincent Lindon campe ici un meneur de grève CGT tout en vivacité. Contre la fermeture de son usine, il harangue, s’emporte, fait du bruit. À l’instar de La loi du marché, le comédien joue avec des acteurs non-professionnels à ceci près que Brizé ne s’évertue plus à le fondre dans la masse. La mise en scène, du coup, change de braquet. Renonçant au plan-séquence, à la profondeur de champ et au versant documentaire, elle se déploie dans l’urgence, dans le concentré.

Quelque part, le film impose son rythme aux médias traditionnels. S’appuyant sur le traitement à la fois si convenu, faussement distancié et irrémédiablement artificiel des chaînes d’infos en continu qui relaient tel ou tel conflit social, le réalisateur leur oppose sa propre dramaturgie. Celle, par exemple, qui remonterait bien en amont dans le récit d’une lutte. Que nous dit, par exemple, l’affaire des chemises déchirées d’Air France, s’interroge Stéphane Brizé dans le dossier de presse ? Les salariés se seraient-ils levés de bon matin avec la ferme intention d’en découdre avec leurs DRH ? Que s’est-il passé avant pour que la colère, incontrôlée, dérive en violence ?

Poser ces questions, c’est choisir son camp. La caméra prend soin cependant d’ausculter tous les points de vue: les grévistes les plus enragés et ceux qui baissent les bras, la direction française du groupe plus embarrassée qu’autre chose, les cadres confrontés à une autre logique, le conseiller du président de la République carrément « macronien », pour le coup, puisqu’il fait « en même temps » office d’arbitre chaleureux avec les grévistes et de piqûre de rappel au regard de l’ordre libéral censé prévaloir. Même le patron allemand surprend. Quand il apparaît, au secours ! Sauf que son timbre de voix se nuance d’une étrange douceur…

Le dispositif mis en place apparaît ainsi bien plus complexe qu’au départ. Même topo concernant le syndicaliste joué par Vincent Lindon. Il est à la fois lui-même et en représentation, sincère face à ses camarades de lutte mais tout aussi sensible au micro BFM qui apparaît dans son champ de vision. On dirait presque, parfois, qu’il joue à être délégué syndical (impression confortée par le statut spécifique de Vincent Lindon par rapport aux autres comédiens…) et qu’il est d’abord ce poster que sa fille a affiché dans sa chambre pour célébrer son héros de père qui passe à la télé.

Ainsi en va-t-il des meneurs de grève contemporains, type Édouard Martin à Florange ou Xavier Mathieu chez Goodyear, coincés entre des images violentes qui peuvent crucifier leur mouvement et l’envie d’être soi-même à l’image, de créer de l’image (une manif devant le siège du Medef, par exemple…) pour satisfaire la machine médiatique. C’est dans cet écartèlement d’acteurs sociaux en représentation que se comprend l’épilogue du film, surtout quand l’investissement public vient compenser une solitude. Au-delà de l’impact du collectif, En guerre met d’abord le feu à un ego disloqué.

En guerre, de Stéphane Brizé, Cannes 2018. Sortie en salles ce mercredi 16 mai. Coup de projecteur avec Stéphane Brizé, le même jour, sur TSFJAZZ (13H30)



Plaire, aimer et courir vite

mai 12th, 2018

C’est LE grand film qu’on n’attendait plus de lui. Réputé pour un sentimentalisme gay aussi espiègle que sirupeux, Christophe Honoré n’avait vraiment changé de braquet que sur scène en remaquillant brillamment, il y a quelques années, l’épopée du Nouveau Roman au Théâtre de la Colline. Le voici soudain bouleversant de justesse et de retenue.

Amour à mort, donc, dans les nuits bleues des années Sida, mais sans l’ombre d’une grandiloquence. Arthur, jeune Rennais amoureux des filles mais qui couche avec des garçons, ne peut plus se passer de Jacques, un dramaturge parisien de 36 ans flanqué d’un fiston et d’un ex-amant un peu grincheux mais toujours prêt à aider son ami, surtout depuis qu’il le sait malade. Les cœurs s’emballent, mais les dés sont jetés. À la quête de fraîcheur s’ajoute celle du renoncement. Entre Rennes et Paris, Jacques doit apprendre à faire demi-tour. Ou alors à ne plus répondre au téléphone.

Si le propos a valeur d’autoportrait fragmenté en trois personnages, il témoigne surtout d’une direction décisive dans l’univers de Christophe Honoré. Délaissant une veine Jacques Demy où on l’a souvent trouvé maladroit, il accentue en revanche ce qui le rattache à François Truffaut. C’est une autre chanson. Plus proche, peut-être, de la sonate, avec une palette chromatique à rebours de toute fluorescence, sans oublier le recours à un phrasé aux accents littéraires revendiqués mais toujours fluide. On cite aussi des livres chez Honoré, mais ils s’intercalent dans une bibliothèque de la fêlure et des abîmes.

C’est encore Truffaut qu’on retrouve dans ce jeu où Jacques vouvoie son cadet et l’initie à Whitman, ou alors dans cette citation de La Peau Douce lorsque, à la sortie d’un théâtre, un élément inopportun contrarie les retrouvailles entre les futurs amants. Et puis comment oublier cette scène poignante où Arthur se recueille sur la tombe du réalisateur de Jules et Jim, pas loin des sépultures de Dominique Laffin et de Bernard-Marie Koltès, mort du Sida lui aussi et qui, dans une lettre à sa mère, fustigeait cette tendance consistant à « étouffer l’amour par le spectacle de ses expressions » ?

On saisit dés lors à quel point Plaire, aimer et courir vite, parce que ce film, justement, prend son temps malgré ce que suggère son titre, évacue tout le côté tape-à-l’œil de 120 battements par minute. Y compris dans sa dimension militante : « Pour un PD breton qui débarque à Paris, une soirée Act Up, c’est comme aller visiter les Catacombes », lâche ainsi Denis Podalydès, l’ami bougon de Jacques qu’on croirait presque sorti d’un film de Claude Sautet. Merveilleux Podalydès à l’humour si oxygénant auquel font écho la sobriété déchirante de fausse désinvolture de Pierre Deladonchamps dans le rôle de Jacques et l’allant généreux et gorgé de fantaisie de Vincent Lacoste dans la peau d’Arthur.

Ainsi débarrassé de ses scories (un grand merci, au passage, à l’inénarrable Louis Garrel de s’être désisté pour ce film comme il l’avait déjà fait pour Laurence Anyways), le cinéma de Christophe Honoré trouve un élan romanesque d’autant plus remarquable qu’il en contourne toutes les facilités. On n’est pas prêt, en tout cas, d’en oublier quelques indices exhumés de notre ADN, le Shadow of Your Smile d’Astrud Gilberto, l’affiche de Boy Meets Girl, ainsi que cette ultime tirade -« Mon ami, promettez-moi de salir la beauté... »- emblématique d’une émotion mature et de cette race de films qui aident à vivre.

Plaire, aimer et courir vite, Christophe Honoré, Cannes 2018, en salles depuis le 10 mai.


Everybody knows

mai 9th, 2018

Les esprits les mieux intentionnés ont réussi à dénicher une touche bergmanienne au dernier Asghar Farhadi. Soit, mais alors c’est Bergman + L’Affaire Dominici. Autant l’admettre d’emblée: il n’y a rien à sauver de cette cuvée iranienne dans les vignobles espagnols, l’enlèvement d’une jeune fille en plein mariage faisant office de paravent à de vieilles mésententes domaniales.

On savait, certes, que le réalisateur de La Séparation ne relevait pas vraiment du foudre de guerre côté vivacité. Il n’empêche que ses deux précédents films, Le Passé et Le Client, témoignaient au moins d’une tension sourde et d’un art du trouble propices à une relative indulgence. Les paramètres d’un casting quatre étoiles et d’une co-production franco-hispanico-italienne réduisent malheureusement en cendres un univers qui vire ici au sitcom moisi.

Noces en grande pompe, panne d’électricité, pluviométrie nocturne censée alourdir l’atmosphère… L’exposition du drame- comme sa résolution, d’ailleurs- n’en finit pas. Dans le rôle de la mère éplorée, Penelope Cruz. Son ex-amant, c’est évidemment Javier Bardem, le moins-que-rien d’autrefois qui s’est bâti un patrimoine vinicole par la seule force du poignet. Comme il porte très bien la boucle d’oreille, Penelope oublie la lutte des classes et lui fait les yeux doux. Surtout qu’il pourrait aider au versement de la rançon, le bougre ! Après tout, il est peut-être plus concerné qu’il ne le pense par le sort de la jeune fille kidnappée…

On se contrefiche tellement de ce qui arrive aux personnages qu’on n’a même pas le cœur à ricaner lorsque surviennent ces secrets d’alcôve. Pour le reste, les clichés sur l’Espagne retorse et farouche polluent sans vergogne ce qui n’est en fin de compte qu’un thriller de série Z. C’est avec son plus mauvais film qu’Ashgar Farhadi vient d’ouvrir le 71e Festival de Cannes.

Everybody knows, Ashgar Farhadi, Cannes 2018 (Sortie en salles ce mercredi)


Qui a tué mon père

mai 6th, 2018

Il ne s’est pas foulé, le jeunot ! Au motif que son texte aurait une portée plus théâtrale que romanesque, Édouard Louis livre un 3e opus rachitique d’à peine plus de 80 pages, frustrant par la force des choses et ressassant une pensée qui n’avance plus, sauf lorsqu’elle entend préparer le terrain à un propos pamphlétaire qui ne se dévoile que dans les dernières pages.

Retour au père, donc… L’affreux alcoolo lepéniste et homophobe d’En finir avec Eddy Bellegueule s’est métamorphosé, ici, en martyr de la classe ouvrière. Après le parricide, Zola… Le misérabilisme estampillé 2018 s’avère à vrai dire aussi peu dérangeant qu’autrefois l’exotisme du glauque pour bobos bien-pensants. On se permettra juste de regretter l’espace diaboliquement faulknérien qu’avait ouvert Histoire de la violence, le deuxième roman d’Édouard Louis, bien plus âpre et protéiforme dans l’enchevêtrement insidieux des logiques de domination, qu’elles soient d’ordre social, sexuel ou racial.

La densité stylistique, ici, revient au point mort, ou presque. Une succession de vignettes visant à exposer un malentendu filial: papa aimait beaucoup danser autrefois, mais il rechigne face à mes chorégraphies par trop androgynes. Il est très violent avec maman, mais il a un cœur d’or, se ruinant provisoirement pour m’offrir le coffret Titanic dont je rêvais pour Noël. Certains passages prennent plus de résonance. L’échange autour du Mur de Berlin, par exemple, le paternel se révélant incapable de transmettre à son fils ce que cela recouvrait comme réalité : «Tu avais honte parce que je te confrontais à la culture scolaire, celle qui t’avait exclu, qui n’avait pas voulu de toi.»

D’autres moments embarrassent d’avantage : le dos broyé par un accident du travail, immobilisé dans son lit, le père s’ennuie. « Même dans les camps de concentration, on pouvait s’ennuyer », écrit Edouard Louis… Ça y est, on sent que le climax politique tant attendu va enfin survenir. Et l’auteur d’égrener une série de mesures anti-sociales prises par nos présidents successifs et leurs conséquences dans le quotidien de ceux qui souffrent. Là encore, tout n’est pas à rejeter (« Pour les dominants, le plus souvent, la politique est une question ‘esthétique’: une manière de se penser, une manière de voir le monde, de construire sa personne. pour nous, c’était vivre ou mourir. »), mais une pensée aussi binaire fatigue, à la fin.

Le fait est qu’Édouard Louis ne paraît plus vouloir trôner désormais qu’au conseil d’administration de l’anti-macronisme et des manifs pot-au-feu. On remarquera, au passage, que son bréviaire de bonne conscience ne situe absolument pas la spécificité de l’actuel président et qu’on n’est pas certain de saisir sa pensée lorsqu’après avoir injecté dans sa prose indignée les mots « Chirac », « Sarkozy », « Hollande » et « Macron », il écrit: « Les noms que je prononce depuis tout à l’heure, peut-être que ceux qui les liront ou les entendront ne les connaissent pas » (!!!). Ceci mis à part, on comprend bien pourquoi il n’y a pas de point d’interrogation dans le titre du roman. À ce point affirmative et dénuée du moindre doute, la charge manque évidemment son but.

Qui a tué mon père, Édouard Louis (Le Seuil)


Contrebandes Godard 1960-1968

mai 3rd, 2018

Quand Jean-Luc Godard fricotait avec le roman-photo… Aussi improbable soit-elle, cette association a pourtant ponctué l’œuvre de l’élément le plus perturbateur de la Nouvelle Vague, aussi fondu de faux raccords que de collages, de bande dessinée, et surtout de ciné-romans à usage promotionnel et publicitaire fignolés par quelques-uns de ses collaborateurs.

Un étrange et fascinant livre-objet (comme un avant-goût, peut-être, du Livre d’image que le cinéaste va bientôt présenter à Cannes…), témoigne de cet engouement pas si surprenant, en vérité, lorsqu’on maîtrise les ressorts qui ont fondé la légende JLG. C’est assurément le cas de Pierre Pinchon, jeune critique d’art et directeur de cet ouvrage. Dans sa préface, il rend notamment compte de l’intérêt immédiat de Godard pour les nouvelles formes de récit en images, fussent-elles les plus kitchissimes. Elles opèrent, ici, comme « une extension de l’action de l’artiste à tout l’espace médiatique », un « contre-champ aux bandes de pellicule » et une manière, somme toute, pour le réalisateur d’À bout de souffle, d’exercer son art en « contrebandes ».

C’est d’ailleurs autour de ce film inaugural que vont naître plusieurs adaptations ciné-romanesques dont les fac-similés occupent une grande partie du livre. L’esprit d’À bout de souffle n’en ressort pas indemne, surtout quand le destin tragique de Belmondo est assorti de la légende: « c’en est fini pour lui de vivre dangereusement »… Pire encore, dans une autre version, le dernier photogramme squeeze évidemment le fameux « Qu’est ce que c’est, dégueulasse ? » de Jean Seberg pour le remplacer par une référence à on ne sait quel enfant à naître de ce couple maudit (!!!)

En matière de « produits dérivés », le faux quotidien Figaropravda visant à faire buzzer un film comme Alphaville apparaît bien plus « godardien ». Même tonalité arty dans le ciné-roman imaginé par Macha Méril pour prolonger son expérience dans Une femme mariée. Interviewée un demi-siècle plus tard, la comédienne dévoile un pan inattendu de sa personnalité, ne reniant rien de cette rencontre avec Godard, la connectant avec ses aspirations communistes et pré-soixantehuitardes de l’époque. Avec lui, « on était exclusivement dans la création. Or, dans la création, il n’y a pas de gras, pas de place pour les manifestations de vanité, qui sont des faiblesses. J’ai beaucoup aimé cette expérience »

« C’était un homme fâché, un homme rageur mais présent », poursuit Macha Méril. Aujourd’hui, ajoute-t-elle, « il ne fait plus qu’une seule chose: se refuser ». Terminé, l’âge d’or du roman-photo, surtout lorsque, en guise d’arroseur arrosé, le réalisateur de La Chinoise devient lui-même la cible de pochades situationnistes. Une autre page va dés lors s’ouvrir en Godardie, pas moins mythologique mais plus rugueuse, dépouillée en tout état de cause de ces drôles de contrebandes qui faisaient presque office de bornes-fontaines au moment où ce cinéma-là était le plus rafraîchissant.

Contrebandes Godard 1960-1968, sous la direction de Pierre Pinchon (Éditions Matière). Coup de projecteur avec l’auteur sur TSFJAZZ, vendredi 11 mai, à 13h30.



Music IS

avril 30th, 2018

Son humilité confirme l’évidence: Bill Frisell occupe une place majeure parmi les géants de la note bleue. Au creuset des multiples âges d’or de l’Americana et des grandes plaines du Colorado où il a grandi, ce franc-tireur de la guitare a forgé un univers qui n’appartient qu’à lui, tout en songes, en paysages et en poésie. Six cordes de fragilité et d’orfèvrerie qui méritaient bien un deuxième album solo après Ghost Town, paru en l’an 2000.

Pour accentuer encore d’avantage l’épure, il n’a choisi que ses propres compositions, puisant à la fois dans son répertoire et proposant de nouveaux titres. L’ontologie incarnée, ne serait-ce que dans l’intitulé-même de l’album, Music IS, le verbe en majuscules. Comme pour mieux ne plus s’embarrasser d’étiquettes et célébrer simplement la musique dans toutes ses audaces, tous ses bonheurs, qu’elle se revendique jazz, folk-rock, country ou bluegrass. Connectée à Vinicius Cantuaria (Lagrimas Mexicanas) ou Charles Lloyd (I Long To See You), cette palette nous avait déjà conquis. Ici, elle nous ensorcelle.

Le bagage technique y est pour beaucoup. Ayant recours à divers effets électroniques, Bill Frisell joue avec les espaces et les ellipses. C’est tout un nuancier cadencé par sa pédale de volume qui se développe à partir de ses glissandos, donnant parfois l’impression d’entendre plusieurs guitares sur un même titre. Ainsi que l’écrit Philippe Carles dans son Dictionnaire du jazz, « il semble retrouver une manière de ‘vérité acoustique’ métallique, comme une actualisation de la ‘pedal steel guitar’ des musiciens country ».

Résultat: un doux alliage de tradition et de modernité dont le mode Conversations with myself amplifie les sortilèges. The Pionneers et Monica Jane prennent des couleurs encore plus pastorales que dans leurs précédentes versions, Ron Carter reste à jamais un sommet de répertoire tandis qu’au registre des nouveautés, Change in the air et Miss You prouvent que Bill Frisell regorge de merveilles dans sa malle aux trésors mélodiques, toujours au gré de cette mélancolie crépusculaire qui bouleverse, parfois jusque dans le dénuement des notes. Un disque tout en saveurs, en dernières gorgées de bière, simple et beau à la fois. Le plus accompli de son auteur, indiscutablement.

Music IS, Bill Frisell (Okey Records)


Foxtrot

avril 28th, 2018

Trop ambitieux et trop disparate, ce Foxtrot qui est loin de renouveler le coup d’éclat réalisé par Samuel Maoz en 2010 avec Lebanon, Lion d’or à la Mostra de Venise. Le cinéaste israélien avait alors osé l’improbable, la guerre filmée à l’intérieur d’un tank, la caméra se confondant avec le viseur. Un dispositif hors-du-commun pour mieux cisailler de l’intérieur -au sens propre du terme- les mythes de Tsahal et l’absurde condition de certains de ses soldats, à la fois confrontés et tenus à distance des horreurs qu’ils sont amenés à commettre.

Huit ans plus tard, nul doute que Samuel Maoz n’a rien perdu de ses convictions, comme en témoigne l’acharnement à son encontre de l’actuelle ministre israélienne de la Culture. Cinématographiquement, c’est autre chose, avec en guise de premier acte un drame familial aussi lourd que dissonant: un couple de quinquagénaires est ainsi confronté à l’annonce de la mort de leur soldat de fils à un poste-frontière du côté de la bande de Gaza. Désarroi, crise de nerfs (de la mère), et finalement erreur sur la personne. Le fils est bien vivant !

La mise en scène met les formes, bien voyantes au demeurant, dans cette alternance de tragédie et de quiproquo filmée dans un cadre bourgeois dont Samuel Maoz a peaufiné la géométrie aux petits soins. Un personnage de grand-mère démente rescapée de la Shoah est censé faire le lien avec le passé d’Israël sans que cela nous frappe d’évidence. Hiatus complet, qui plus est, avec le 2e acte du film qui montre le fils soi-disant mort avec ses camarades de checkpoint…

C’est là où le réalisateur réussit le mieux le raccord avec Lebanon. Sauf que l’absurde prend ici une tonalité plus burlesque. Le sol du conteneur où sont confinés les soldats penche dangereusement, la photo d’une pin-up a été collée sur un camion à glace, les troufions trompent leur ennui en effeuillant un magazine porno caché dans une Torah avant de s’essayer à quelques pas de foxtrot, une danse qui, comme le souligne le réalisateur, ramène toujours ses protagonistes au point de départ. Comme dans Lebanon, une bavure vient ponctuer la séquence. La ministre de Netanyahu aurait du le relever: chez Samuel Maoz, on tue toujours à contrecœur.

Le 3e acte de Foxtrot remet à l’avant-scène la famille endeuillée du début du film. Sauf que cette fois-ci il est question d’un vrai deuil. L’atmosphère fait penser à Ingmar Bergman, l’esprit général du film à la tragédie grecque. Il n’est pas certain que le réalisateur soit au mieux de son potentiel en cultivant ces références.

Foxtrot, Samuel Maoz (le film est sorti mercredi)