L’Horizon

mars 7th, 2010

Toujours en pointillés, Patrick Modiano…Toujours dans l’énigme et l’intemporel. Encore une fois, sa plume élude le charnel, l’explicatif… Elle est comme les nuages de Django Reinhardt, tout en volutes et en mélancolie.

L’Horizon”, son nouveau roman, est construit sur une rencontre fortuite, dans un mouvement de foule. Deux jeunes gens font un bout de chemin ensemble… Ils ont leurs secrets… Elle, surtout, une Bretonne née à Berlin et qui retourne à Berli. Modiano ne pousse pas trop loin la généalogie. Il préfère, et c’est mieux ainsi, creuser des ombres d’amour, des complicités inquiètes, le tout dans un Paris un peu suranné sans pour autant nous être étranger.

Ceux qui ont toujours eu un peu de mal avec cette littérature fantomatique vont encore rechigner. Patrick Modiano signe en même temps l’un de ses romans les plus émouvants. Plus que des bleus, ce sont des blancs à l’âme que son stylo dessine, lui qui écrit toujours ses livres à la main…

L’Horizon“, de Patrick Modiano (Editions Gallimard) 

Insensiblement (Django)

mars 2nd, 2010

 “Where is Django ?”, demandent les GI’s qui débarquent dans la France libérée, alors que la renommée du guitariste a franchi depuis belle lurette l’Atlantique… “Where is Dizzy ?“, rétorque le Manouche au sourire de chat, affamé de be-bop et de musiques nouvelles, lorsqu’il touche à son tour le sol américain… “Where is Stephane ?”, lui assène t-on lors de cette interminable tournée dans le sillage de Duke Ellington, comme s’il était indissociable de Stéphane Grappelli, comme si, tout seul, il n’était pas autre chose qu’une bête de foire, une caricature de romanichel, un post-scriptum de manoucheries et de vieilles scies qu’on applaudit uniquement pour le folklore, qui vient après coup, une fois que le Duke a rassasié son public de “mystère et de liturgie”.. A quoi bon être à l’heure, dans ces conditions, lorsqu’il s’agit d’honorer la grande soirée du  Carnegie Hall ? La désillusion ne se laisse-t-elle pas mieux consumer dans ce bar de Manhattan où Django trinque avec le boxeur Marcel Cerdan ?  “J’ai bien le temps, Marcel ! Ils n’ont qu’à m’attendre, les Américains…”

Quand Alain Gerber apporte sa touche au centenaire de Django Reinhardt c’est, comme souvent chez lui, tout en doigté et en crépuscules… Il a à l’oreille le testamentaire “Insensiblement” dont Django grave la 2ème version quelques semaines avant sa mort. Il  a son angle, surtout, Django en Amérique, cette terre promise, cette Eglise à laquelle l’avait initié dés les années 30 Coleman Hawkins qui, pour se ressourcer, fera, lui, le voyage inverse, en Europe…Alain Gerber raconte un Django qu’on ne connait pas… De la nonchalance “reinhardtienne” il fait table rase pour ne saisir au vol que le musicos halluciné, prêt à tout pour débusquer les rythmes du futur, allergique à cette statue de cire qu’il est devenu sous l’Occupation… Django veut connaître les secrets de Charlie Parker, de Dizzy Gillespie, de cette “musique d’après Hiroshima et Nagasaki“… Il croit avoir trouvé le Messie avec cet “expert des renaissances”, ce “bourlingueur“, ce vagabond lui aussi en son genre qu’est Duke Ellington… On connait la suite… “Comme souvent dans la vie, écrit Alain Gerber, l’attente de la fête avait été l’unique fête, l’idée de la fête qui vous passait sous le front, pareille à des nuages qui se retirent et ne vous laissent qu’un bleu sans fin, immobile autour du soleil”..

C’est en Amérique qu’il se met à peindre… Django est au fond du trou. Dans son deux-pièces du Henri Hudson, un hôtel proche de Broadway, des modèles se succèdent dans la pénombre… Parmi eux, une fille aux yeux noirs, rencontrée dans une boîte de Pigalle avant guerre, et qui  parvient à fixer le regard du Gitan. Elle s’appelle Lorna Zelnic. Elle a, semble-t-il, traversé l’enfer quand au même moment Django vivait son soi-disant âge d’or de l’Occupation… Il est un peu maladroit avec la fille, Django, un peu comme la plume d’Alain Gerber à cet instant du livre, et avec ce personnage féminin qu’il a inventé, comme si l’échappée vers la pure fiction l’éloignait “insensiblement” de son angle de départ, cet “America, America” dont, au final, il arpente  magnifiquement les tourments en suivant au coeur-à-coeur un Manouche qui perd la foi au pays de ses rêves…

“Insensiblement (Django)”, d’Alain Gerber (Editions Fayard). Alain Gerber est l’invité de TSFJAZZ ce jeudi 4 mars à 19h, dans “Les Jeudis du Duc”, en direct du Duc des Lombards….

Yesterday You Said Tomorow

février 28th, 2010

Le plus beau disque de ce début d’année porte la signature de Christian Scott. Sa trompette voyage comme Don Cherry et chante comme Chet Baker. Son quintette cultive un sens de l’espace et une force d’exposition comparables à la 2ème dream team de Miles Davis. Son art, enfin, est emprunt d’une modernité, d’une authenticité et d’un devoir de mémoire qui font  honneur à la conscience afro-américaine.

Tout est beau dans “Yesterday You Said Tomorrow“, à commencer par le titre de l’album, comme un trait d’union baladeur entre les combats des années 60 et les urgences du nouveau millénaire à l’heure où la présidence Obama nourrit les premières déceptions… Christian Scott a 26 ans, et il a titré l’un de ses morceaux “American’ t”… Il arrive après Katrina (c’était le thème de son précédent album, “Anthem“), et c’est à l’enfer carcéral de la prison d’Angola, en Louisiane, où tant de détenus noirs sont réduits au rang d’esclaves, que ce natif de la Nouvelle-Orléans dédie son “Attica Blues” à lui,  ” Angola, LA & The 13th Amendment“… L’album débute sur “KKPD“, quartet de majuscules cash pour raconter le Ku Klux Police Department, avec en intro le jet de guitare électrique, la batterie qui déboule, et le son de trompette qui surnage dans l’oeil du cylone… On est d’emblée jeté dans un océan de lyrisme, de rage et de liberté contre lequel on échangerait tous les Wynton Marsalis et autre Terence Blanchard de la terre…

Egalement phénoménal, le travail sur le son, avec  tout le savoir-faire de Rudy Van Gelder, l’immémoriel masteriser des années Blue Note… Un son tour à tour voilé, poisseux, velouté, moins hip-hop/soul qu’auparavant , et dont les déliés ne sacrifient jamais la ligne mélodique qui rend certains morceaux inoubliables, à l’instar de  “An Unending Repentance”, “Angola...” ou encore “The Eraser“, reprise du chanteur de Radiohead transcendée par le clavier granuleux de Milton Fletcher Jr… Il faudrait aussi citer Kristopher Keitt Funn à la basse,  Matthew Stevens à la guitare et à la batterie, le fulgurant Jamire Williams qui, sur scène, a vraiment l’allure d’un néo- Black Panther échappé d’un mauvais rêve de James Ellroy...

On garde le meilleur pour la fin: une “gorgeous” ballade, comme disent les Américains… “Isadora”… Un prénom qui aura peut-être la destinée d’une “Naïma”…

“Yesterday You Said Tomorrow”, de Christian Scott (Universal)

P.S. A lire également, sur le même sujet, le blog de David Koperhant… Parti comme c’est, et à en croire d’autres avis autorisés au sein de l’équipe de TSFJAZZ, il va finir très haut dans le top ten 2010, le disque de Christian Scott…

The Ghost Writer

février 26th, 2010

Pas si reposant que ça, le métier de “nègre” littéraire… Surtout lorsqu’on remplace quelqu’un qui s’est mystérieusement noyé et qu’on a en charge les mémoires d’un ancien Premier ministre compromis dans des crimes de guerre… C’est le sympathique Ewan McGregor qui joue ce personnage d’écrivain-fantôme dans le nouveau film de Roman Polanski, avec face à lui un ancien James Bond, Pierce Brosnan, dont le personnage peut éventuellement rappeler un certain Tony Blair

Adapté d’un roman de Robert Harris, “The Ghost Writer” s’impose au final comme un thriller honorablement mené et non dépourvu de certaines allusions aux propres mésaventures de Polanski, notamment lorsqu’on s’aperçoit que le Premier ministre du film ne peut plus rentrer chez lui sauf à passer par les fourches caudines de la justice de son pays…

Le film est également étayé de manipulations diverses et variées avec pour cadre une île-bunker où la météo est bien capricieuse, ce qui renvoie au passage à l’autre événement insulaire du moment en matière cinématographique, à savoir le fameux “Shutter Island” de Martin Scorsese… Dans les deux cas de figure, on pourra regretter une certaine paresse dans l’inspiration malgré une maîtrise formelle indéniable…

The Ghost Writer, de Roman Polanski (sortie en salles le 3 mars)

Le quai de Ouistreham

février 23rd, 2010

Faire des ménages, dans le jargon des journalistes, c’est arrondir ses   fins de mois en présentant des séminaires privés pour des grandes entreprises..On connaît quelques grands prêtres de la sacro-sainte “indépendance de la presse” qui ne rechignent guère à cette tâche peu reluisante… Florence Aubenas a fait des ménages autrement… Pendant presque six mois, le seau à la main, l’ancienne reporter-otage en Irak est devenue “agent d’entretien”, comme ils disent au Pôle Emploi, après avoir posé un congé sans solde… Direction Caen et ses environs, avec pour unique.quotidien quelques miettes de contrat ici ou là, des horaires constamment décalés, des bouts de nuit hagards et au grand maximum  700 euros par mois… L’ouvrage a pour titre “Le quai de Ouistreham“, en souvenir du CDD le plus éprouvant, dans les couloirs livides d’un ferry pour l’Angleterre…

On serre les dents en tournant les pages… Florence Aubenas ne prétend rien révéler. Elle met simplement sa pudeur, son instinct de l’âme et son extraordinaire finesse au service d’une réalité sociale que plus grand monde n’a le temps ni l’envie de raconter. Elle avait ce même ancrage terrien, cette même plume lorgnant plus vers Simenon que vers Zola pour résumer, il y a quelques années, Outreau et son cortège de laissés-pour-compte…

Au plus près de l’humain, elle est d’abord dame de coeur quand il s’agit d’évoquer ce type qui voudrait qu’on lui supprime son numéro de téléphone dans son dossier à Pôle Emploi parce que, justement, on lui a coupé le téléphone !. Il ne comprend pas, le type, qu’il est foutu, que plus aucun rendez-vous ne peut se prendre sans un coup de fil au préalable… Dame de coeur, toujours, pour raconter ce qui résiste au creux du coeur quand tout flanche: le besoin d’être ensemble,  un sursaut de coquetterie, une esquisse de drague comme autant de symptômes d’une inaltérable dignité…

Et la “Crise” dans tout ça ? Oh mais elle a bon dos, la “Crise”, peut-on entendre dans le quai de Ouistreham… Toujours le même mot, inventé par les puissants…Entité abstraite, Léviathan pourrissant… Dans la plaine normande, dont on ne savait pas qu’elle abritait tant de fleurons industriels,  seuls quelques morceaux de rails s’effaçant sous la mousse disent encore les usines englouties… Les ex -Moulinex passent pour des emmerdeuses. On les appelle les “poules de luxe”… Devant sa boîte qui va fermer, un grand maigre parle tout seul: “Pourquoi ce sont les salariés qui pleurent leur usine ? Ce sont les patrons qui devraient être tristes”.

Il y a ce remords à la fin du livre, cette “bulle d’intimité” qui va éclater quand Florence la femme de ménage va avouer à ses copines sa véritable identité… Manière de dire qu’on ne sort pas indemne de cette “enquête de l’intérieur” qui vaut déjà à son auteur un début de polémique… La voilà accusée, Florence Aubenas, d’utiliser le malheur des autres pour décrocher le jackpot médiatique, comme si elle découvrait soudain le monde des précaires sous le couvert d’un vulgaire trip bobo… Ceux qui pensent ça n’ont pas lu son livre…Ou alors ils n’ont pas été interviewer Florence Aubenas, micro TSF en main, à la rencontre de son regard qui pétille d’intégrité…

Le quai de Ouistreham“, de Florence Aubenas (Editions de l’Olivier) Coup de projecteur avec l’auteur, ce jeudi 25 février, sur TSFJAZZ (8h30, 11h30, 16h30)

Shutter Island

février 22nd, 2010

C’était le film le plus attendu de l’année… Martin Scorsese adaptant le légendaire “Shutter Island” de Dennis Lehane, avec Leonardo DiCaprio dans le rôle principal… Sans même avoir lu le livre, on savourait d’avance la tempête sur l’île, le climat de paranoïa sur fond de guerre froide et de Shoah non digérée, l’itinéraire infernal de “l’enquêteur enquêté”, ce   Marshall bien trop propre sur lui pour être vraiment net, ce qui va évidemment le mener dans l’abîme lors de la mystérieuse disparition d’une patiente dans une clinique réservée aux fous criminels… Sur le papier, c’était immense… Affiche, casting, bande-annonce… ça clignotait dans tous les sens “Attention, chef d’oeuvre !

On sort de la salle, et là, c’est autre chose qui clignote : un triste et globuleux “Bof !“… Un Scorsese trop bien fignolé, trop bien référencé en matière d’historiographie du 7ème art, trop mécaniquement adapté, également, aux obsessions qui ont fait du réalisateur de “Taxi Driver” ce qu’il est… et du coup, un Scorsese sans surprise, formaté par son propre format, cherchant en vain le grand souffle qui permettrait de transcender à l’écran le climat labyrinthique que Dennis Lehane a su trouver avec sa plume…

Elle sonne bizarre, la tempête, dans “Shutter Island”… Elle n’a rien d’une brise, évidemment, mais elle n’emporte finalement pas grand chose en terme d’émotions et d’angoisses…Martin Scorsese n’a rien perdu de sa maîtrise cinématographique et “Shutter Island” fourmille de moments flamboyants, mais au final, c’est la déception qui se pavane et qui fait buzz lorsqu’on s’échange les premières impressions avec d’autres journalistes…Lors de la conférence de presse qu’il a donnée récemment à Paris, Scorsese se disait prêt à renouer, peut-être, avec des films à petit budget sur des scénarii dont il a le secret… Peut-être retrouvera-t-il alors cette flamme qui fait défaut ici alors qu’elle nous a donné l’une des filmographies les plus impressionnantes du cinéma contemporain.

“Shutter Island”, de Martin Scorsese (sortie en salles le 24 février)

Les naufragés du Fol Espoir

février 21st, 2010

C’est une quête improbable que nous propose Ariane Mnouchkine dans son nouveau spectacle, “Les naufragés du Fol Espoir“… La quête d’un théâtre qui viserait notre âme d’enfant… Un théâtre qui renouerait, également, avec la magie d’un Méliès ou d’un Griffith, au temps du cinéma muet, avec de bien grosses ficelles en matière de trucages…

Malheur de malheur… Notre âme d’enfant, nous avons du la perdre en route… Elle aurait vaillamment résisté, sinon, à cette interminable “jules-vernerie” où plus d’une trentaine de comédiens gigotent dans tous les sens en s’efforçant de rendre leur périple passionnant… Nous sommes en juin-juillet 1914, à la veille de la 1ère guerre mondiale… Dans le grenier d’une guinguette, un réalisateur caractériel et son extravagante frangine mettent en images l’odyssée d’un ex-archiduc devenu navigateur et qui rêve de construire la Cité Idéale sur une île située près du Cap Horn…Mais c’est un autre archiduc, du côté de Sarajevo, qui ramène la troupe à une réalité plus douloureuse, jusqu’à l’assassinat de Jaurès qui met fin prématurément au tournage…

“Les naufragés du Fol Espoir” nous invitent à rêver à un monde meilleur… On y parle de socialisme, de féminisme, d’abolition de la peine de mort… On y croise Darwin et la reine Victoria… On croule, en fin de compte, sous des vagues de bonne conscience -même en cinéma muet- et c’est d’autant plus pesant que ni l’interprétation, ni la partition musicale de la pièce, ne viennent transcender l’ensemble…

Avec “Le Dernier Caravansérail” et “Les Ephémères”,  la fondatrice du Théâtre du Soleil nous avait habitués à plus de finesse, de magie et de gravité… Elle charge ici la barque du burlesque sans réellement convaincre… Quant aux moyens mis en oeuvre pour restituer le décor austral où évoluent ces naufragés d’un autre siècle, ils  renverraient plutôt à un “coup de vieux” inattendu du Théâtre du Soleil, même si on comprend qu’Ariane Mnouchkine a d’abord voulu rendre hommage aux artifices de l’époque… Il n’empêche que des metteurs en scène comme Robert Lepage ou encore Wajdi Mouawad on mieux su montrer, de leur côté, comment au théâtre, parfois, avec trois bouts de chandelle on est capable de faire voyager le spectateur et de réinventer le monde…

Les naufragés du Fol Espoir”, Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, à la Cartoucherie de Vincennes (jusqu’au 30 avril)

Mystère bouffe et fabulages

février 21st, 2010

Une Madone quelque peu acariâtre, un Roi Mage amateur de Gospel ou encore Jésus transformé en   petit morveux qui ne possède pas forcément dans ses gènes l’art du pardon… On l’aura compris: le catéchisme de l’Italien Dario Fo ne fait pas dans la dentelle. Même topo pour quelques autres saynètes médiévales baptisées “fabulages” et dont la charge paillarde et rabelaisienne résume toute la truculence de ce “Mystère Bouffe” que Dario Fo invente au milieu des années 60. L’intention du futur Nobel de littérature, à l’époque, c’est de rendre la parole religieuse au peuple en mettant en exergue la figure du “jongleur”, ce conteur insolent qui détourne et détricote les fables officielles pour mieux dénoncer, sous le règne du rire, ceux qui s’accaparent le message divin au mépris de tout sens moral…  Révolution par la parole, donc, mais aussi théâtre en mouvement… Souvent remanié et ré-improvisé au fil des années, “Mystère Bouffe” sera notamment joué devant les grévistes  de chez Lip dans les années 70…

Autant dire que son irruption dans la vénérable salle Richelieu de la Comédie-Française paraît un peu incongrue, à première vue… D’autant plus que l’ensemble prend très vite l’allure d’une série de one man show où un comédien, sur un plateau vide,  décline son texte à mains nues…  C’est dans les intermèdes entre chaque prise de parole que la variété scénographique est au rendez-vous, à travers une reconstitution délirante de la crucifixion de Jésus, avec des Romains bien maladroits dans l’art de faire monter au ciel le fils de Dieu…

Pour le public heureusement, cette soirée n’a rien d’un chemin de croix… Il est vrai qu’il y a bien longtemps qu’on n’avait pas autant ri à la Comédie-Française, malgré une 2ème partie de spectacle un peu moins inventive… Les comédiens, eux, sont pour la plupart au sommet de leur art… Hervé Pierre est impayable dans sa façon de raconter l’enfance de Jésus, Christian Hecq est à hurler de rire dans la peau d’un pape immonde qui a pour habitude de châtier les moines en leur clouant la langue sur les portes des maisons. Il joue à la fois le pape immonde et le moine cloué, et c’est renversant de jubilation… Catherine Hiegel, enfin, doyenne de la Comédie-Française, apporte une touche plus émouvante dans le personnage d’une mère qui tient dans ses bras un agneau au moment du massacre des Innocents par le roi Hérode… On est d’autant plus touché par sa performance qu’elle sera mise d’office à la retraite… Rendons au moins justice à Murielle Mayette, metteur en scène de la pièce et administratrice de la Comédie-Française, d’avoir tenté, en vain, de conjurer cette injustice qui pourrait nous apparaître comme un mystère de plus dans cette pièce haute en couleurs, même si celui-là est beaucoup moins rigolo que l’esprit farceur et rebelle de Dario Fo…

Mystère bouffe et fabulages, de Dario Fo, Comédie Française/salle Richelieu (jusqu’au 19 juin)

Tatarak

février 16th, 2010

Elle rappelle Gena Rowlands, Krystyna Janda... Comme l’égérie de Cassavettes, elle a cette beauté noctambule propre à certaines femmes mûres… Dans le nouveau film d’Andrzej Wajda, “Tatarak “, la comédienne joue son propre rôle en évoquant, les larmes à sec, la maladie qui a emporté son compagnon, célèbre chef-opérateur du cinéma polonais…  Mais elle est aussi filmée sur le tournage d’un autre récit, dans lequel son personnage, miné par la maladie, rencontre un jeune homme qui aurait pu être l’un de ses fils disparus…

Le sujet est d’une noirceur absolue. Wajda en fait un miracle de douceur, de fluidité et de sérénité… Ce n’est pas surprenant… On sait qu’à côté de ses grandes épopées fiévreuses inscrites dans l’histoire de son pays, Wajda a aussi un regard de peintre… Il y a dans “Tatarak ” des rendez-vous au bord de l’eau, des herbes flottantes, des paysages de verdure et de marécages… L’un des personnages se demande, à un moment, à quoi cela sert, dans les livres, de décrire des rivières… Avec Wajda au moins, on sait à quoi ça sert de les filmer…

“Tatarak “, d’Andrzej Wajda (Sortie en salles le 17 février)

Pat Metheny à l’Olympia

février 14th, 2010

On dirait un magasin des antiquités… Après trois morceaux en solo qui    donnent déjà à entendre toutes les variations dont sa guitare est capable,   le rideau se lève, devant un Olympia médusé, sur l’Orchestrion de Pat Metheny… Même au concours Lépine, on n’a jamais vu ça : des portiques avec cymbales, cloches et percussions; des étagères sur lesquelles sont posées de bouteilles de liquides produisant différentes notes;un vibraphone, un marimba, un piano et deux guitares robotisées..Tous ces instruments sont actionnés à distance par le guitariste parallèlement à son travail de soliste…

On ne saisit pas trop comment tout cela fonctionne ni comment vraiment faire la part des choses en ce qui est pré-programmé et ce qui participe de la musique live… L’Orchestrion était parait-il une trouvaille du 19ème siècle, un bric-à-brac multi-instrumental actionné par des cylindres rotatifs et des engins pneumatiques… Pat Metheny a enrobé tout cela dans une technologie dernier cri qui produit un son étonnant si on oublie un bref incident technique en début de 2ème partie du spectacle…

A vrai dire, c’est d’abord dans le registre de la fascination que le concert s’écoute et se “voit”… Cela clignote de partout,  les baguettes bougent toutes seules sur les cymbales… ça fait un peu peur aussi, surtout lorsque dans un jeu de scène magistral le guitariste disparait dans l’obscurité, laissant en pleine lumière des instruments livrés à eux-mêmes, comme s’ils étaient actionnés par des sidemen invisibles…Séquence sidérante, mais aussi un peu déshumanisante… Pat Metheny ne nous a jamais semblé, finalement, aussi seul que dans cet incroyable tête-à-tête avec une sorte de Frankenstein orchestral qui donne parfois l’illusion d’échapper à son créateur…

Le plus curieux, c’est après le concert… On rentre chez soi, on réécoute le disque où ont été gravées ces compositions pour orchestrion, et c’est beaucoup plus soyeux qu’avant le concert: on plane sur ces cinq morceaux tout en suspension, fignolés à l’aquarelle, avec une ligne mélodique parfois bluesy (”Soul Search“), pleine de douceur et de sensibilité (”Entry Point“), et dont la charpente harmonique est un régal pour tous les mélomanes qui ne se résignent pas aux swingueries monocordes (”Spirit of the Air”)… Ramené aux mensurations d’un simple CD, l’Orchestrion de Metheny sonne peut-être plus classique, mais dans la sérénité qui émane des enceintes d’une mini-chaîne, on est certain, cette fois-ci, que Frankestein ne s’échappera plus…

Pat Metheny, “Orchestrion” (Nonesuch Records)