Sciences de la vie

août 17th, 2017

Peau de chagrin, un sale matin. Pas une seule griffe, ni même l’esquisse d’une rougeur. Et pourtant, le moindre contact extérieur lui écorche les bras. C’est comme une brûlure ou une morsure. Les médecins en perdent leur latin, les dermatologues abdiquent, les chamans succèdent aux ostéopathes, rien n’y fait. Ninon, dans tous les sens du terme, reste à fleur de peau.

Tu es victime d’une malédiction, lui explique sa mère, Esther, elle-même atteinte d’une mystérieuse déficience oculaire. Sauf que Ninon, lycéenne rebelle, n’a que faire de ces sortilèges héréditaires qui, paraît-il, frappent les filles aînées de la famille depuis la nuit des temps. Récits de « bossue, d’épileptique, d’aphasique, de somnambule, de galeuse »… Elle en est presque fière, la mère, de toute cette lignée de pathologies saugrenues comme si, à son tour, Ninon était « élue ».

On sait à quel point Joy Sorman, à l’instar du sanguin Comme une bête, a fait du rapport à la chair le motif essentiel de son œuvre sur fond de technicité déshumanisante. On sait aussi que dans le genre mutant, ses personnages ne perdent jamais vraiment leur âme. Avec le cas Ninon, son écriture gagne en chaleur humaine et franchit avec brio le mode picaresque. Ninon face à tous ces Diafoirus du corps médical, quelle saga !

Le lecteur, en même temps, s’interroge… Des Diafoirus, certes, mais en face, Ninon ne serait-elle pas une sorte de malade imaginaire, perte de virginité en embuscade, Peau d’âne dans sa tanière avant la venue d’un hypothétique Prince Charmant ? Autant de pistes que Joy Sorman laisse subtilement en pointillés même si son propos a d’abord valeur de roman initiatique, celui d’une jeune fille qui, à l’orée de l’âge adulte, entend se libérer de toute prédestination, qu’elle soit génétique ou familiale. Quitte pour cela à changer de peau.

En attendant, Ninon découvre La Métamorphose de Kafka et s’identifie à son triste héros. On la découvre aussi traversée par les idées du psychanalyste Didier Anzieu qui, dans Le Moi-Peau, expliquait que notre épiderme constituait notre cerveau périphérique: « Ninon, vous êtes un sac de peau mais aussi un livre de peau, un parchemin sur lequel se déchiffre tout ce qui a été vécu »… Sacrée héroïne, cette Ninon ! À la dernière page de ce roman si troublant, on l’a vraiment dans la peau.

Sciences de la vie, Joy Sorman, Le Seuil (En librairie ce 17 août). Coup de projecteur avec l’auteur, sur TSFJAZZ (13h30), lundi 28 août.


O.J.: Made in America

juillet 20th, 2017

Ainsi donc, parmi les légendes afro-américaines, se sont succédé Charlie ParkerMartin Luther King, Malcolm X, James Baldwin… et O.J. Simpson !  On aimerait hurler « cherchez l’erreur », on ne voudrait garder que les figures glorieuses et squeezer l’intrus pathétique. Il faut bien admettre, hélas, qu’au mitan des années 90, « The Juice », comme on avait coutume de le surnommer, devint l’idole de sa communauté.

Une saga en cinq épisodes oscarisée à bon escient remet justement en perspective les différents masques de l’ancienne star de football américain. S’appuyant sur des archives étonnantes, quasiment en temps réel au regard des climax d’un tel parcours, Ezra Edelman évoque d’abord O.J. le renégat, running back accompli de la côte Ouest mais si peu concerné par le poing levé de Tommie Smith et John Carlos aux JO de Mexico en 1968. «Je ne suis pas noir, je suis O.J.», lâche-t-il alors devant les caméras.

Il est surtout transparent, notamment quand sonne l’heure de la retraite sportive. Les ghettos ont beau s’être embrasés, O.J. Simpson préfère jouer au golf dans sa banlieue huppée. Il se fait un fric fou en devenant la mascotte publicitaire d’un célèbre loueur de voitures. Les Blancs l’adorent, les journalistes blancs encore plus. Même plus besoin d’Oncle Tom. O.J., c’est l’Oncle Sam au carré.

Et puis ça se corse. Il bat sa femme, cela fait mauvais genre. Lorsqu’on retrouve son cadavre limite décapité et celui d’un ami dans une mare de sang, en juin 1994, c’est encore plus embêtant. O.J. a-t-il pété les plombs ? Tout l’accable en tout cas, à commencer par cette course-poursuite avec la police suivie en direct par des millions de téléspectateurs. A ce moment-là, O.J. Simpson va soudainement se rappeler qu’il est Noir.

Noir et riche à la fois. Encore une fois, il sort le gros chèque pour s’entourer d’une armada d’avocats dont l’un d’eux, plus tard, défendra DSK. Ces cadors du barreau ne font pas de quartiers, ils exploitent savamment les multiples bourdes de l’accusation, déterrent le passé raciste d’un témoin-clé et n’hésitent pas, surtout, à exhumer une décennie de tensions raciales, de bavures et d’impunité policière à Los  Angeles… La relaxe de ceux qui ont tabassé Rodney King est encore dans tous les esprits.

Le procès aurait du avoir lieu à Santa Monica, où la population est principalement blanche. L’accusation l’a laissé se dérouler à Los Angeles où les jurés noirs s’en fichent, au fond d’eux-mêmes, qu’ O.J. Simpson soit un minable. Sont ils d’ailleurs vraiment persuadés de son innocence ? Lorsque l’acquittement est prononcé, explosion de joie chez tous les blacks US. Les Blancs, eux, pleurent et enragent. Qu’il est fort, ce renversement des rôles… Qu’elle est laide, la posture de celui qui en a profité…

Post-scriptum. Ce soir, O.J. Simpson a appris qu’il allait bénéficier d’une libération conditionnelle après neuf ans passés derrière les barreaux suite à un obscur braquage à Las Vegas. Après son acquittement, de toute façon, il était reparti très vite sur la mauvaise pente, condamné au civil, signant un livre au titre tristement évocateur, If I Did It, ou alors faisant assaut de vulgarité, d’arrogance et de compromissions interlopes lors d’un séjour en Floride. Every Nigger is a Star, vraiment ?

O.J.: Made in America, Oscar du meilleur documentaire,  Ezra Edelman, en Replay sur Arte jusqu’au 6 août


Song to Song

juillet 16th, 2017

Dans un premier temps, on se veut relativement indulgent envers le nouveau Terrence Malick. OK, l’arborescence de The Tree of Life n’est plus qu’un lointain souvenir, mais au regard du squelettique Knight of Cups, ce Song to Song apparaît moins vitrifié, plus aérien. L’arrière-plan musical du film (qui n’est, certes, qu’un arrière-plan), lui donne des allures de clip et le casting haut de gamme confine souvent à la sympathique distraction.

Et puis quelques jours passent après la projection… Et c’est toute l’inconsistance, l’irrémédiable platitude du propos qui esquinte la mémoire. Rooney Mara, la sous-Audrey Hepburn de Carol, ne semble avoir que l’embarras du choix entre un producteur Don Juan (dont Michael Fassbender ne peut décliner que les facettes dans le cabotinage le plus navrant…) et un chanteur-pianiste tristounet et cool à la fois, registre auquel Ryan Gosling paraît désormais abonné depuis ses pas de danse dans La La Land

Dans des rôles secondaires, on se surprend à penser que les partitions offertes à Natalie Portman et Cate Blanchett auraient peut-être mérité de plus amples développements. Mais bon, à quoi bon décortiquer d’avantage un tel ectoplasme ? Avec cette musicalité des voix-off qu’il achève de transformer en disque rayé, Terrence Malick se répand en considérations sur l’amour, la beauté et l’art qui masquent surtout le fait qu’il n’a plus rien à raconter et qu’il ne sait plus, surtout, comment le raconter.

La magnitude de plusieurs plans et des effets de montage qui parviennent à subjuguer ici ou là n’ont dés lors pas plus de valeur que les apparitions de Patty Smith et Iggy Pop : purs gadgets, au cœur d’une impasse dont un cinéaste autrefois si inspiré n’est plus réduit qu’à soigner le décorum.

Song to Song, Terrence Malick (en salles depuis mercredi)


Le Privé

juillet 12th, 2017

On ne reconnait plus Philip Marlowe ! Mythifié en « dur à cuir » pré-Rat Pack par un certain Humphrey Bogart, le détective-culte de Raymond Chandler descend méchamment de son piédestal en l’an 73 sous les impulsions dynamiteuses de Robert Altman.

Marlowe en looser seventies, donc… Le voilà transformé en « aquoiboniste » dépenaillé, fripé dans son costume, magnifique de « cooltitude » (comme l’a toujours été son interprète, Elliott Gould…) et en même temps dépouillé de toute aura. A vrai dire, c’est surtout le décalage du personnage avec une époque elle-même très remuée qui frappe les esprits.

Dans une Californie post-guerre du Vietnam où pullulent des gangsters tarés, des voisines en pleine défonce hippie ou encore des écrivains sur le déclin façon Hemingway, l’anti-héros chandlérien cherche son chat. Il en fait même un motif existentiel lors d’une tirade-culte: (-«  C’est tout toi, ça. Tu n’apprendras jamais, t’es un perdant ! » – « Ouais… J’ai même perdu mon chat »…)

A part ça, il y a bien une enquête mais comme souvent chez Chandler, elle brave toute rationalité. Confronté au soi-disant suicide de son ami et à l’assassinat de sa femme, Marlowe s’embourbe. Le spectateur aussi, d’une certaine manière, mais cela n’est pas l’essentiel tant on est happé par la mélancolie du film, sa violence soudaine et son ironie  mordante. La BO de John Williams (dont on oublie trop souvent qu’il fut jazzman avant Star Wars) emprunte d’ailleurs ces différentes tonalités, comme un standard qui se déclinerait dans des répertoires distincts.

Autre séquence-culte, l’une des premières apparitions d’Arnold Schwarzenegger… en slip jaune ! Celui qui se faisait encore appeler Arnold Strong à l’époque campe l’homme de main d’un gangster psychopathe qui embarque ses acolytes dans une séquence strip-tease. C’était vraiment tout Altman, cette façon de ridiculiser par anticipation une icône eighties tout en éparpillant façon puzzle le film noir à l’ancienne…

Le Privé, Robert Altman (Reprise en salle depuis le 28 juin)


La bataille du Bicentenaire

juillet 8th, 2017

Un Jacobin au confessionnal! Il faut s’appeler Michel Vovelle pour tenter ainsi l’oxymore. Quitte à ironiser sur « l’essai d’ego-histoire » auquel il paraît se livrer, l’ancien coordinateur scientifique du Bicentenaire de la Révolution Française nous offre surtout un récit touchant, révélateur et très personnel sur les aléas et les polémiques ayant ponctué sa mission.

Définition des programmes, voyages tout azimut, cumul des fonctions dans la galaxie historiographique de l’époque… L’auteur ne s’est pas contenté de flirter avec le surmenage. Surtout lorsqu’il a fallu gérer un contexte politique aussi remuant que la première cohabitation version Chirac, sans parler de ce collapse inattendu entre 1789 et, deux siècles plus tard très exactement, l’explosion d’un autre ancien monde, de Tiananmen à la chute du Mur de Berlin.

Michel Vovelle n’en demandait pas tant, surtout avec son statut toujours assumé de drôle de coco, « adhérent fantôme mais non repenti » du PCF. Il s’est ainsi démultiplié sur plusieurs fronts: affranchissement au forceps d’une certaine liturgie marxiste (incarnée notamment par Albert Soboul), riposte aux nouveaux Chouans dégainant depuis le Figaro Magazine, duel au sommet, enfin, avec le médiatique François Furet dont les analyses empressées sur « l’achèvement » de la Révolution visaient surtout à la plonger dans les eaux glacées d’un social-libéralisme aujourd’hui dominant.

30 ans après, ce bicentenaire agité prend des airs d’archéologie du savoir, comme disait Michel Foucault. Qu’est-il resté finalement de Furet, proclamé à l’époque vainqueur par KO mais tombé depuis dans l’oubli alors que sa pensée mériterait un réexamen plus serein ? Que reste-t-il surtout de 1789 hormis tout ce qui défigure et dévitalise cette période, ou à défaut l’anecdotise, à l’instar des saillies de Mélenchon, ce Pierre Dac de la Constituante?

Dans un tel contexte, la rectitude de Michel Vovelle relève à la fois de la nostalgie et de l’antidote. Elle peut aussi nous surprendre, notamment lorsqu’il réhabilite François Mitterrand. « Sans vous, on aurait eu tous ces Furet », lui avait confié à la dérobée l’ancien président. Machiavélisme confirmé au regard d’un sinistre 2ème septennat ou sensibilité jauressienne jamais démentie ?

L’auteur parait tout aussi bienveillant sur ce fameux défilé pré-bling bling de Jean-Paul Goude du 14 juillet 1989 auquel Marc-Edouard Nabe, lorsqu’il était encore lisible, avait consacré un brillant pamphlet. Michel Vovelle, quant à lui, préfère questionner le succès populaire de cet événement. Il cite également le regretté Ernest Labrousse dont l’ultime message fut: « Et n’oubliez pas notre grande révolution d’Octobre »… Comme quoi une archéologie du savoir n’est pas toujours inutile.

La Bataille du Bicentenaire de la Révolution française, Michel Vovelle, éditions La Découverte.


Conversations avec Monsieur Poutine

juillet 4th, 2017

Dans cette conversation-fleuve avec Poutine, le réalisateur de JFK emprunte soudainement un affluent révélateur. Sur la Place Rouge, le voilà qui se recueille sur la tombe de John Reed, ce journaliste-scribe de la Révolution bolchévique dont Warren Beatty avait filmé le parcours dans Reds. C’est le seul Américain à être enterré sous les murs du Kremlin. Oliver Stone voudrait être le deuxième…

Un rêve de Panthéon russe comme pour miner encore d’avantage le mémorial yankee. Ce cahier des charges dans tous les sens du terme, l’ex-enfant terrible d’Hollywood le poursuit depuis des années. Fuyant l’esbroufe ambigüe de ses films-culte (Platoon, Wall Street), mimant la radicalité d’un Cimino sans avoir sa griffe mais s’évitant au moins la roublardise où quelqu’un comme Michael Moore a fini par s’enliser, Oliver Stone a trouvé sa raison d’être dans la dénonciation au kärcher des imageries états-uniennes. On se souvient encore de cette sidérante série documentaire, Une autre histoire de l’Amérique, diffusée il y a quelques années.

Une autre histoire de Vladimir Poutine, donc… Diabolisé en Occident depuis ses frasques annexionnistes et ses bombardements sur Alep, le locataire du Kremlin est l’interlocuteur rêvé pour celui qui se fiche éperdument de passer pour l’idiot utile du nouveau nationalisme russe. Stone est cinéaste, pas journaliste. Comme Edern Hallier face à Castro, il veut d’abord faire œuvre avant de faire sens, s’auto-filmant dans des décors variés en access prime time à Poutine, cramponné à une représentation de lui-même qui l’empêche de prêter vraiment attention à certaines énormités professées par son interlocuteur.

Ce dernier investit donc l’essentiel de la mise en scène. Habile, serein, flegmatique, présentant en lieu et place du robot honni l’image d’un sportif amateur de judo et de hockey sur glace, Poutine se permet même le luxe de parler de ses « amis » ou « partenaires » américains. Il n’hésite pas non plus à freiner les ardeurs anti-Maison Blanche de Stone, l’essentiel pour lui étant de placer, et pas toujours à mauvais escient, sa doxa placide de Russe humilié ne cédant pour rien au monde à un quelconque appétit de vengeance.

Le montage de la conversation, avec l’incursion souvent savoureuse de logorrhées anti-Poutine telles que les médias US en sont coutumiers, permet au réalisateur de reprendre la main. Pas au point, cependant, d’éviter de se faire duper par un président russe qui lui vante les opérations de son armée en Syrie via une vidéo sur téléphone portable dont le contenu aurait d’avantage à voir avec les « exploits » des hélicos américains Apache en Afghanistan…  Entre le manipulateur et le manipulé, l’espace est cependant suffisamment large, durée à l’appui, pour faire de ces conversations si atypiques un document historique exceptionnel.

Conversations avec Monsieur Poutine, Oliver Stone (Diffusion sur France 3 les 26, 28 et 29 juin)



Okja

juin 30th, 2017

Difficile de ne pas faire le lien entre ce que raconte Okja et ses conditions de production. Netflix, cet OGM de la distribution qui prétend faire l’impasse sur le grand écran, permet donc au réalisateur sud-coréen Bong Joon-ho de s’en donner à cœur joie dans les tribulations d’un cochon génétiquement modifié. Résultat hybride, ne serait-ce que dans la construction même du film.

Premier volet, la romance bisounours et forestière entre une petite orpheline, Mija, et son animal fort bien nourri, ma foi, jusqu’à prendre beaucoup d’espace. Deuxième temps, l’irruption de l’affreuse industrie agro-alimentaire qui vient reprendre possession du cochon hypertrophié pour en faire le clou -ou plutôt le mastodonte- d’un show à grand spectacle. Dernier niveau: le combat d’une jeune bande d’exaltés contre l’industrialisation de la mise à mort animale au travers d’abattoirs filmés comme des camps de concentration.

Plus que dans la manière d’imbriquer ces trois segments, la virtuosité de Bong Joon-ho s’exerce dans l’inventivité, le rythme et le renfort de « méchants » désopilants à l’image de Tilda Swinton et Jake Gyllenhaal. La charge politique, quant à elle, coche toutes les cases de l’attirail écolo-altermondialiste ambiant sans forcément avoir le même impact que Snwopiercer, le Transperceneige, l’opus précédent du réalisateur. On a même parfois l’impression d’un Bong Joon-ho en mode Disney. Le must cannois apparaît, du coup, quelque peu dévalué. Sur Netflix, en revanche, voilà un bon divertissement.

Okja, Bong Joon-ho, sélection officielle au festival de Cannes, sorti le 28 juin sur Netflix.


Visages, villages

juin 27th, 2017

Les années filent, les yeux fatiguent. Quand c’est flou, il y a un loup, et peut-être qu’au creux de ses 89 printemps, Agnès Varda pressent déjà la meute. En attendant, le cœur, lui, voit toujours très clair, emmagasinant tout ce qui est poésie, dignité, fantaisie et humanité. Images et rencontres. Visages et villages.

Il faut dire qu’elle s’est trouvée un allié en or, Agnès, un vadrouilleur de première, le jeune photographe JR et son camion-photomaton. Des anonymes entrent à l’arrière, clic-clac, et la photo sort en grande largeur. Elle est plaquée, ensuite, sur des murs ou des façades d’immeubles. Ils en sont esbaudis, ces modèles des quatre coins de l’hexagone, de se retrouver au cœur d’un happening en format géant.

Familles de mineurs, facteur, femmes de dockers… Prolétaires de toutes les provinces, faites-vous tirez le portrait ! La flânerie vaut dés lors manifeste, le hasard des rencontres dessine une ode aux simples gens et un carillonneur dégingandé, à la façon dont il fait sonner ses cloches (à la façon dont tout cela est monté, surtout…), parait tout droit sorti d’un film de Jean Vigo.

Ballade d’instants heureux, poignants, euphorisants, quelquefois en pointillés, notamment quand Agnès et JR se taquinent. Elle est parfois bien entêtée, et lui quelque peu impertinent. Elle voudrait qu’il enlève ses lunettes noires -encore une considération oculaire- comme Jean-Luc Godard faisant autrefois le mariole avec Anna Karina dans un court-métrage de la réalisatrice de Cléo de 5 à 7.

Godard, justement… D’après Olivier Séguret dans Godard Vif, il imagine déjà Varda enterrer tous ses contemporains avant de leur rendre hommage au travers d’un retable-Nouvelle Vague à la Fondation Cartier… Quel farceur, ce Jean-Luc ! Dans le film, Agnès le traque, juste pour lui dire qu’elle l’aime, mais l’autre n’est que malice bougonne et inaccessible étoile, comme Chris Marker dans Les Plages d’Agnès

Il y a des rires, des larmes, et c’est la fin du voyage. On en a savouré chaque séquence. Chaque mot, également, parce que chez Varda (comme chez Chris Marker, d’ailleurs…), le texte est aussi fort que l’image. Et en même temps, l’essentiel est ailleurs. L’essentiel est dans ce qui musarde et vagabonde, dans cette liberté à la faconde artisanale mais tellement oxygénante au regard d’une industrie hexagonale à ce point formatée. D’Agnès Varda, alors, il faut conclure, comme on le faisait autrefois au sujet de Godard, qu’ils sont tous les deux ailleurs, c’est vrai. Ils sont ailleurs, au cœur du cinéma.

Visages, villages, par Agnès Varda et JR (Sortie en salles ce 28 juin). Coup de projecteur sur TSFJAZZ, le même jour (13h30) avec le critique Jean-Michel Frodon.


Mon tube de l’été…

juin 26th, 2017

Pour notre dernière grande émission de la saison avant les vacances, toute l’équipe de TSFJAZZ vous a présenté ce soir ses « tubes de l’été » ! Voici le choix de l’auteur de ce blog:

Mon tube de l’été, c’est Tagore on the Delta, extrait du nouvel album live de Charles Lloyd, Passin’ Thru, qui sort chez Blue Note le 14 juillet prochain… Un disque enregistré l’an passé à Santa Fe (Nouveau Mexique) et qui permet notamment de retrouver quelques grands morceaux du répertoire de Charles Lloyd, Dream Weaver par exemple, et surtout ce Tagore on the Delta emmené à la flûte et qui est en fait la reprise d’un titre tout simplement intitulé, à l’époque, Tagore

J’adore ce morceau et je trouve qu’il respire vraiment l’été parce qu’il est déjà complètement dépaysant avec, comme son titre l’indique, une ouverture à l’Inde, curseur obligé dans la spiritualité dont s’est toujours imprégné Charles Lloyd… Et puis on y sent aussi une ambiance Summer of Love ou alors  Flower Power (on se souvient d’ailleurs de ce qui était le grand tube de l’été de Charles LLoyd en 1967, Forest Flower…) avec un quartet définitivement mythique puisqu’y figurait notamment un certain Keith Jarrett, en plus de Jack DeJohnette à la batterie et Cecil McBee à la contrebasse…

Changement d’équipe, un demi-siècle après, avec cette fois-ci le contrebassiste Reuben Rogers, Eric Harland aux drums et surtout, Jason Moran au piano. Dans ce morceau, Tagore on the Delta, il officie d’ailleurs comme Keith Jarrett à l’époque en grattant d’abord les cordes du piano à l’intérieur, et puis, vers la fin du morceau, il s’embarque dans un groove incroyable, à la Jason Moran… J’ai réécouté la version sixties, Keith Jarrett ne groovait pas tout à la fait de la même manière à l’époque…

Passin’Thru, Charles Lloyd (Blue Note), sortie le 14 juillet


Richard III (version Thomas Ostermeier)

juin 23rd, 2017

Précédé d’une certaine aura depuis sa présentation à Avignon en 2015, le Richard III de Thomas Ostermeier trône désormais à l’Odéon. Acteur de folie, mise en scène impressionnante, concision du récit sans pour autant donner le sentiment d’une amputation… La maestria toute berlinoise du directeur de la Schaubünhne est au rendez-vous, malgré un zeste de raideur dont sa récente adaptation de La Mouette s’était pourtant expurgée.

Frôlant les premiers rangs, un demi-cercle recouvert de sable ou d’on ne sait quelle matière organique suggère une piste de cirque, ou alors une arène. Des fêtards sardoniques y font bientôt pleuvoir des confettis. Cette disposition convainc d’avantage que la structure plus verticale du fond de scène qui voit les personnages évoluer en mode balcon ou échafaudage d’acier, encadrés d’échelles métalliques. De quoi refroidir quelque peu les incendies que Skakespeare allume en permanence.

On ne s’en lassera jamais, de toute façon, de ce serial killer de Richard. Bossu, difforme, mielleux et psychopathe (« Je n’ai d’autre plaisir que de tuer le temps en épiant mon ombre », peut-on entendre dans la cinglante traduction de Marius von Mayenburg), l’infernal rejeton de la maison Plantagenêt fonctionne d’abord par la séduction avant de répandre le sang. Un micro-caméra suspendu à un câble pourrait renvoyer à la recherche du fameux quart d’heure de célébrité dont s’était fait brillamment l’écho sur la même scène, l’an passé, le diablotin narcissique campé par Thomas Jolly.

À moins que ce micro-caméra fasse plutôt office de miroir-testament, comme pour mieux graver, pour la postérité, des abimes intérieurs qu’une batterie heavy metal vient ponctuer, meurtre après meurtre. Ce micro pendu au bout d’un fil, Ostermeier finit par le transformer pour ainsi dire en croc de boucher au moment où Richard III doit rendre des comptes. D’autres moments tout aussi gothiques nous saisissent: les deux petits-neveux bientôt trucidés de Richard joués par des marionnettes, le corps de Clarence, le frère trahi et assassiné, en train de se vider de son sang en tressautant sur le sol, les envols de corbeaux qu’on devine au fond du plateau…

S’adressant au public dans ce sidérant aimant de complicité que les grands interprètes de Richard III savent susciter, Lars Eidinger livre un numéro magistral. Dépenaillé dans le triomphe, halluciné et hallucinant, soldant les impasses d’une tyrannie politique en adoptant minerve et corset, il dégage ce genre de barbarie radieuse qui ferait rougir de plaisir le barde d’Avon s’il était encore de ce monde.

Richard III, mis en scène par Thomas Ostermeier, Odéon-Théâtre de l’Europe, à Paris, jusqu’au 30 juin)