Danielle Darrieux, Berlin, 1942…

octobre 19th, 2017

« Je ne comprends rien à ce que vous me dites. Les mots, même, je ne les comprends pas. Ce qui s’est passé est abominable. La guerre est abominable. Ce qu’Hitler a permis est encore plus abominable que tout le reste. Mais qu’est ce que j’y pouvais, moi ? »… Ainsi s’exprime son personnage dans En haut des marches, de Paul Vecchiali. On est en 1983. Danielle Darrieux n’a pas encore délivré la version définitive -celle qui la rendra irréprochable- de ce fameux voyage de propagande, à Berlin, en 1942, lorsqu’il s’agissait de vanter auprès du Reich un cinéma français « moralisé » et en phase avec la Révolution nationale.

Elle n’avait pas le choix, dira-t-elle. Il fallait faire libérer son amant-diplomate de l’époque, cette canaille de Porfirio Rubirosa, âme damnée de la dictature dominicaine. Il avait été incarcéré suite à quelques mots anti-allemands. Si elle ne se rendait pas à Berlin avec une brochette d’autres comédiens de l’époque (Suzy Delair, désormais seule survivante…), il lui serait arrivé malheur. Le grand public a fini par adhérer à cette version et Danielle Darrieux a pu jouer une résistante dans Marie-Octobre avant d’illuminer de sa classe et de sa grâce Le Rouge et le Noir d’Autan-Lara ou encore Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy.

Deux questions, tout de même… Elle est bien jeune en 1937, mais cette année-là, Darrieux tourne à Berlin où la Continental lui fait déjà les yeux doux. Aucun souvenir particulier de l’ambiance hitlérienne de l’époque ? Et lorsque Rubirosa est libéré après le voyage Berlin, pour quelle raison le couple décide-t-il de se marier à… Vichy ? Le film de Vecchiali documente étrangement cette période pour le moins troublée. Danielle Darrieux y joue la veuve d’un pétainiste auquel elle trouve bien des circonstances atténuantes. On comprend le souci du réalisateur de dépasser un certain manichéisme, mais le malaise pointe inévitablement.

D’autres s’en sont tellement moins bien sortis: les De Vigan, les Arletty ou encore cette pauvre Mireille Balin morte dans l’anonymat et la misère après avoir couché avec un officier de la Wehrmacht. Elle n’était pourtant pas la comédienne la mieux payée sous l’Occupation, Mireille Balin. La comédienne la mieux payée, c’était Danielle Darrieux. C’est aussi sous l’Occupation que Django Reinhardt vivra son âge d’or. C’est dans ces années-là que Michel Audiard signera dans la presse des horreurs antisémites à peine exhumées ces jours-ci… C’est en 1940, à Lisbonne, que Jean Renoir oublie soudainement qu’il fut choyé par le Parti communiste sous le Front Populaire pour balancer: « Hitler est un homme à ma main, je suis sûr que nous nous entendrons très bien tous les deux, car nous sommes confrères. J’ai été victime des Juifs qui nous empêchaient de travailler et qui nous exploitaient »…

Juger ? Non, connaître la vérité, tout simplement, éviter les « pudeurs de gazelle » et les légendes trop dorées tout en reconnaissant l’immense apport, dans leur domaine respectif, de ces quelques grands noms qu’aucune étoile jaune n’est venue indisposer quand d’autres choisissaient plus instinctivement leur camp. Quant à l’argument du « pêché de jeunesse », il vaut ce qu’il vaut… Prenez Sophie Scholl, l’héroïne de La Rose Blanche, ce mouvement de résistance au nazisme sur le sol allemand. Hitler la fait exécuter en 1943. Elle n’avait que 21 ans. Cinq ans de moins que Danielle Darrieux.

Danielle Darrieux ( 1er mai 1917-17 octobre 2017)


Detroit

octobre 17th, 2017

La violence comme engrenage, les masculinités détraquées… De Demineurs à Zero Dark Thirty , Katheryn Bigelow a imposé un style froid, musclé, désarmant par la seule force de ses mises en scène toute objection la ramenant à son sexe ou à la couleur de sa peau. Les critiques qui lui sont tombées dessus lors de la sortie de Detroit paraissent cependant l’avoir d’avantage marquée.

« Je suis blanche, est-ce que je suis la bonne personne pour traiter de ce sujet? Je ne sais pas, alors je reste humble », a-t-elle concédé à ses détracteurs. D’une telle guerrière, le propos peut étonner. À vrai dire, c’est surtout l’ADN cinématique de Bigelow et non pas sa « blanchitude » qui permet de comprendre pourquoi elle est passée à côté de son sujet.

Detroit, juillet 1967. Les States vivent leurs pires émeutes raciales. Une quarantaine de morts. John Coltrane vient de passer l’arme à gauche. Le temps d’une brève saynète, sa mémoire donne lieu à l’un des rares moments apaisés du film. Pour le reste, la cinéaste fonce à tombeau ouvert avec notamment une première partie qui restitue les échauffourées en mode reportage, mêlant archives télévisées et dextérité d’écriture. Aucun personnage ne se détache, l’émeute est d’abord un flux de dissonances, de raccords tremblés. Cette prime à l’abstraction annihilant la moindre texture narrative impressionne au plus haut point. Sauf qu’on ne comprend absolument pas ce qui s’est passé à Détroit, POLITIQUEMENT, en juillet 1967.

La 2e partie prolonge et renforce l’impasse. Les flics débarquent dans un motel où ils ont entendu des coups de feu. Ils alignent contre le mur des Noirs, les maltraitent et les humilient. À la recherche d’un hypothétique pistolet, le chef de la brigade (Will Poulter) menace de s’en prendre à la vie des « otages » en faisant semblant de les abattre. L’un de ses adjoints, qui n’a pas compris le « jeu », passe à l’acte. La séquence n’est pas seulement pénible, interminable… Les coups pleuvent, mais rien ne vient relier cette violence policière à son contexte racial si ce n’est la présence dans l’hôtel de deux copines blanches qui viennent alimenter chez leurs oppresseurs le cauchemar d’une mixité ressentie comme insoutenable.

Seule la jouissance sadique des bourreaux et leurs dévoiements ludiques (des grands enfants attardés, en somme, avec une méga-dose de refoulé sexuel…) intéressent Bigelow, mais cela pourrait se passer à Détroit comme ailleurs. On revient dés lors à ce style clinique qui gênait tant dans Zero Dark Thirty et dont la réalisatrice parait concevoir les limites lorsque, dans le dernier quart du film, elle nous sensibilise sur le sort d’un jeune chanteur de soul figurant parmi les clients du motel.

Traumatisé par un tel calvaire, le jeune homme refuse de signer son contrat chez Motown parce qu’il ne veut plus faire danser un public blanc. Il préfère plutôt animer un chœur gospel dans une église. C’est plus secure. L’émotion, enfin… Sauf que ce personnage de jeune « soul man » détonne étrangement dans l’univers si glacé et si peu racialisé de Katheryn Bigelow. Aurait-elle voulu ainsi problématiser à sa manière, comme a pu l’écrire Emmanuel Burdeau dans Médiapart, « l’absence de place revenant au peuple noir sur la scène de l’Histoire » ? Le chemin emprunté s’en trouve singulièrement malaisé.

Detroit, Katheryn Bigelow (le film est sorti le 11 octobre)


The Square

octobre 13th, 2017

On l’a découvert avec le grinçant et jubilatoire Snow Therapy qui voyait un couple se désagréger dans une station de sports d’hiver. Décor de rêve, climat idyllique… À voir le malaise s’insinuer peu à peu, le film aurait pu être rebaptisé « Les anti-Bronzés font du ski ». Avec The Square, le Suédois Ruben Östlund franchit un nouveau cap, celui d’une grande palme d’or, sans pour autant renoncer à cette acidité qui détonne au pays de Bergman.

Comme dans Snow Therapy, un grain de sable fait dérailler une belle machine. Christian, un conservateur de musée cochant toutes les cases du bobo rêvé, se fait voler son portefeuille et son portable par un trio de pickpockets hyper bien organisés. Dépité de voir la loi de la jungle s’incruster dans son univers feutré et « civilisé », notre bonhomme se laisse embarquer, un peu forcé, dans une expédition vengeresse qui finira en eau de boudin, comme d’ailleurs bien d’autres entreprises jalonnant son parcours personnel et professionnel, à commencer par cette campagne de pub d’un goût douteux visant à valoriser l’installation-vedette de son musée.

Satire de l’art contemporain ? Ruben Östlund émarge bien au-delà de cette thématique. À travers son personnage qui irrite mais auquel on ne peut s’empêcher de s’identifier à bien des moments, c’est l’homo occidentalus qu’il examine au scalpel, le brave citadin bien éduqué toujours prêt à en rabattre face à la violence sociale, poli et pétri de bonne conscience, aveugle face au délitement des communautés et croyant donner le change avec une installation qui incite les visiteurs à l’altruisme sans jamais bénéficier des paramètres qui la rendraient franchement subversive.

C’est en faisant advenir le saugrenu que le metteur en scène provoque, dés lors, des alchimies redoutables. Le plan d’un soir avec une jolie blonde vire à la farce autour d’un préservatif usagé. Une mendiante détraque notre empathie lorsqu’elle exige que le sandwich qu’on lui offre soit sans oignons. Un dîner de gala dérape dans le happening-cauchemar, l’homme-chimpanzé qui devait servir d’attraction mondaine enfreignant subrepticement les règles élémentaires de ce qui est tolérable. Ruben Östlund les multiplie à souhait, ces séquences dont les recoins surprennent constamment le spectateur.

C’est à la fois tordant et vertigineux, avec un art de la composition qui fera date. Comment oublier cette scène où Christian, qui tente vainement de récupérer les coordonnées d’un gamin qu’il regrette d’avoir rudoyé, se met à fouiller les ordures de son immeuble, trempé sous la pluie, dans la nuit, au milieu de détritus qu’un plasticien aurait soigneusement disposés ? Chaque plan est ainsi doué d’une élasticité (au-delà de celle du préservatif mentionné ci-dessus…) et d’une réversibilité qui offrent une infinie variété de lectures. The Square ? Du cinéma au carré, effectivement, avec une capacité confondante à en sortir.

The Square, Ruben Östlund, Palme d’or au festival de Cannes 2017. Sortie le 18 octobre. Coup de projecteur, le même jour, sur TSFJAZZ (13h30) avec le scénariste et écrivain François Bégaudeau, critique à la revue Transfuge.


Jean Rochefort a rejoint Don Quichotte…

octobre 9th, 2017

Et si son plus grand rôle était celui qu’il n’a pu interpréter? Grandeur du métier d’acteur dans sa fragilité même, et grandeur de Jean Rochefort lorsqu’il se confia à notre micro, un jour d’été 2003, à-propos de Lost in la Mancha, ce « making of sans film », comme il aimait à dire, condensé de tous les cataclysmes espagnols ayant conduit à faire du Don Quichotte de Terry Gilliam un film maudit et inachevé.

C’est lui, le diabolique abbé Dubois de Quand la Fête commence, le sinistre Toulouse du Grand Blond avec une chaussure noire, le beauf allergique au devoir conjugal de Calmos, qui devait jouer le chevalier à la triste figure. Une double hernie discale en décidera autrement, tout comme d’autres fléaux qui vont s’abattre sur le projet, à savoir le survol intempestif de chasseurs F16 sur le plateau de tournage et surtout un orage diluvien emportant le matériel dans des torrents de boue…

« Je suis parti dans une euphorie totale, nous disait-il, pensant que j’allais être le plus grand Don Quichotte que Cervantès n’aurait jamais connu et qu’il m’aurait remercié dans l’au-delà de mon interprétation d ‘une sincérité éblouissante »… Délice de cette ironie pince-sans-rire. Émotion sourde, également, dans cette confession s’acharnant à être désopilante quand elle dissimulait d’abord l’amertume d’avoir vécu le cauchemar que redoute tout comédien. Sur le coup, uniquement accablé par son état de santé, Jean Rochefort ne voit pas l’étendue de la catastrophe. « Je trouvais que les avions de chasse étaient anodins et qu’une tempête comme je n’en avais encore jamais vue n’était que le train-train de la vie espagnole »…

Et il continuait, au micro de TSFJAZZ, avec ce langage châtié et ces intonations si mordantes des acteurs de sa génération -les Noiret, les Marielle- à évoquer l’abandon de son corps,  le « petit nerf d’1.5 mm » qui met fin aux rêves les plus fous, ou encore son cheval maigrichon, sur le tournage, mort le lendemain de la seule scène qu’il ait pu tourner… Voilà pourquoi, lui, l’amoureux des courses hippiques, avait décidé de raccrocher définitivement la selle, se contentant d’admirer les chevaux, de loin, et constatant qu’ils « préservent toujours leur mystère et cet étrange étonnement dans l’œil lorsqu’ils regardent un être humain ».

Jean Rochefort a rejoint Don Quichotte. Les acteurs, sans moulins à vent, ne sont que des automates pour artillerie lourde et autres blockbusters. Une voix chaude, une moustache, un profil en triangle aiguisé, peuvent fort bien transcender un casting. Encore faut-il y ajouter ce zeste de folie douce, cette aura de grand dandy et cette humilité qui est la marque des vrais chevaliers.

Jean Rochefort ( 29 avril 1930- 9 octobre 2017)


Lilies

octobre 7th, 2017

Et revoilà le blues de l’oiseau de nuit. Ses ailes s’étaient déjà posées à Coutances, un soir de mai, lors du festival Jazz sous les Pommiers. Il se faisait tard, minuit et des poussières. L’oiseau avait fait son nid dans une salle de cinéma. Profil de madone, gestuelle magnétique, elle faisait soudain jaillir une flûte traversière d’on ne sait quelle pénombre. Quelques vieux schnocks pour qui le jazz vocal s’est arrêté à Ella Fitzgerald avaient beau ronchonner, on était sous hypnose.

Comme avec ce disque, Lilies. Aussi condensé que No Deal, l’album de 2013 qui avait bruyamment exporté Mélanie De Biasio dans les médias mainstream, ce nouvel opus nous parait en vérité bien plus touchant. Conditions d’enregistrement empruntes d’humilité (un petit home studio, aux antipodes de toute surcharge technologique), souffle d’avantage modulé, variété des registres… La chanteuse et flûtiste belge signe un alliage gagnant sans pour autant perdre cette étrangeté et ce pouvoir d’envoûtement qui sont sa marque de fabrique entre jazz, trip-hop et transe minimaliste.

Entame somptueuse. Il faut entendre comment, dans ce Your freedom is the end of me, la voix de Mélanie De Biasio, soutenue par des petites bulles de piano puis par une batterie sourde, respire et se réverbère dans un climat velouté qui donne le ton de l’album. Golden Junkies, version ramassée d’un long morceau diffusé en mode EP l’an passé, bénéficie d’une rythmique plus appuyée tout en prenant peu à peu des accents gothiques. Retour à un timbre d’avantage étiré et feutré dans le morceau éponyme, presque chuchoté…

Et puis soudain, cette mélopée des champs de coton, Sitting in The Stairwaill, scandée à cappella avec claquements de phalanges pour mieux en faire ressortir la couleur work song. Seulement une simple touche de blues, Mélanie De Biasio ? Sa version d’Afro Blue, assurément, n’a rien de très « coltranien, même si la ligne de basse et les ondées de piano qui l’accompagnent nous ensorcellent pareillement.

Les deux dernières plages montent encore d’un cran en feu intérieur, la nudité des accords générant paradoxalement une intensité maximale tandis que dans All My Heart Goes On, la flûte surfe sur les ténèbres. Toute cette magie noire, hélas, dépasse à peine les 38 minutes… Trop court, Mélanie, trop court ! Même si on n’est pas prêt d’oublier le voyage…

Lilies, Mélanie De Biasio (Pias Records). Journée spéciale, sur TSFJAZZ, ce lundi 9 octobre.


Laissez bronzer les cadavres

octobre 4th, 2017

Quand il balade son mal de vivre en essayant d’oublier sa routine de cadre commercial, Georges Gerfaut , l’anti-héros du Petit bleu de la côte Ouest, écoute constamment du jazz West Coast. C’est de là que vient le titre du roman. « On se réécoute un petit bleu de la côte Ouest ? », lui balance son vieux pote.

« La raison pour laquelle Georges file ainsi sur le périphérique avec des réflexes diminués et en écoutant cette musique là, il faut la chercher surtout dans la place de Georges dans les rapports de production. Le fait que Georges a tué au moins deux hommes au cours de l’année n’entre pas en ligne de compte. Ce qui arrive à présent arrivait parfois auparavant. » Ainsi écrivait Jean-Patrick Manchette, qui n’oubliait pas, lui, que le jazz est surtout la musique des Noirs américains, ce qui n’interdit pas de flasher pour un chouette morceau de Stan Kenton. Le West Coast comme dérivé du malaise des cadres, en tout cas, il fallait oser.

Tout comme il fallait oser, toujours dans Le petit bleu de la côte Ouest, le coup du sphéroïde et de la balle dum-dum: « …un petit sphéroïde d’os écrasé, de chair en bouillie, de morceaux de bronches, de sang en aérosol et d’air comprimé, ainsi que la balle dum-dum qui poussait le tout devant soi, sortirent brusquement de son dos »… Violence sèche, suffisamment tenue à distance pour surprendre le lecteur qui, la phrase d’avant, était carrément ailleurs. On le disait gaucho, situationniste… Manchette était d’abord l’immense héritier de Dashiell Hammett, disparu scandaleusement trop tôt, en 1995.

Un cocktail déjanté le ressuscite sur grand écran. Laissez bronzer les cadavres, du binôme Hélène Cattet/Bruno Forzani, reprend le premier volume Série Noire de Jean-Patrick Manchette, co-écrit en 1971 avec Jean-Pierre Bastide. Une mer d’azur, un soleil de plomb… et 250 kilos d’or volés planqués dans un village coupé du monde, jusqu’à l’arrivée de deux flics qui n’ont pas forcément le profil d’Alain Delon lorsque ce dernier dénaturait les romans de Manchette.

Ça canarde de partout. À un moment, on ne sait même plus qui tire. Dans chaque plan s’incruste une idée visuelle, qu’elle soit en mode fluo ou sensoriel. Des vraies gueules viennent donner de la chair à l’ensemble: Stéphane Ferrara, l’ancien compagnon de boxe de Belmondo; Bernie Bonvoisin, l’ex-rocker de Trust… BO tout aussi décoiffante: Ennio Morricone pour retrouver l’esprit western façon Sergio Leone dans lequel baignaient les auteurs du bouquin, mais aussi, en bonus, un solo de batterie endiablé et halluciné. Façon Shelly Manne ? Allez, vous reprendrez bien un petit bleu de la côte Ouest ?

Laissez bronzer les cadavres, par Hélène Cattet et Bruno Forzani. (Sortie en salles le 18 octobre). À réentendre, également, en podcast sur le site de TSFJAZZ, les Lundis du Duc du 2 octobre, spécial Jean-Patrick Manchette.



Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma

septembre 30th, 2017

On a peine à y croire, mais Jean-Luc Godard a bel et bien réalisé un téléfilm pour TF1. C’était en 1986, une semaine à peine avant la privatisation de la chaîne et c’est passé en prime time dans le cadre de la collection Série Noire présentée par Victor Lanoux. Autant dire qu’on tient là un document rare, surtout lorsqu’on découvre au générique que cet épisode est dédié à… Jack Lang.

Cela s’appelle Grandeur et décadence d’un petit commerce. Vaguement inspiré d’un roman de James Hadley Chase, on y retrouve Jean-Pierre Léaud dans la peau d’un cinéaste qui prépare un nouveau film et Jean-Pierre Mocky dans celle d’un producteur à l’ancienne miné par des soucis financiers, jusqu’à risquer sa vie lors d’une magouille de trop.

C’est du pur Godard années 80: obscur, foutraque et émaillé de formules magiques, de tremblés de pellicule, de grands souffles de liberté… Léaud recherche des actrices mais aussi des figurants qui récitent de mémoire leur numéro de sécurité sociale, « tous ces obscurs qui travaillent pour les salles obscures », dira JLG a moment de la présentation de Grandeur et décadence... Quant à Mocky, on l’entend évoquer les grands producteurs d’autrefois: Beauregard, Lebovici, Rassam, en ponctuant l’énoncé de leurs noms par « morts au champ d’honneur »

Godard lui-même fait une apparition, siège passager dans une bagnole au côté de Mocky qui pleure sa rage parce que Roman Polanski a tourné une production de 2.5 milliards et demi de dollars. Lorsqu’on se rappelle de quel film il s’agissait, on apprécie d’autant plus la tirade de JLG essayant à la fin de calmer la jalousie de  Mocky: « Allons, on n’est pas des pirates »

On ne saisit pas trop ce que Jean-Luc Godard a voulu tenter dans les petites lucarnes de l’époque, avec évidemment une audience de miséreux à la clé. On sait, en revanche, que le parfum de nostalgie de ce qui vient d’être remastérisé, là, par Capricci Films, est un beau cadeau à notre époque. Surtout au moment où la perspective d’aller voir Le Redoutable de Michel Hazanavicius avec Louis Garrel dans le rôle du réalisateur d’À bout de souffle est toujours au-dessus de nos forces.

Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma, Jean-Luc Godard, 1986, version restaurée (sortie en salles le 4 octobre)


Un certain M. Piekielny

septembre 26th, 2017

Patronyme aguichant, allure gracile, frimousse de jeune premier avec ce soupçon de mélancolie qui vous attire illico les bonnes grâces de France-Inter… François-Henri Désérable coche décidément toutes les cases, avec en bonus un passé de hockeyeur. Que demander de plus pour transformer les lectrices en groupies ?

En cette rentrée littéraire, le voilà qui patine vers son contraire: Romain Gary, sa prestance, ses ténèbres et sa mystique de déjanté. À l’assaut du mythe, le nouveau minet de l’écurie Gallimard tente le pas-de-côté, revenant sur l’enfance juive de son héros en Lituanie et focalisant sur un personnage de La Promesse de l’Aube, « un certain M. Piekielny », voisin solitaire qui finira dans les camps nazis après avoir prié le petit Romain de perpétuer sa mémoire au cas où le gamin connaîtrait le fabuleux destin promis par sa maman.

Ce personnage a-t-il réellement existé ? Son créateur n’était-il pas un affabulateur-né ? Bonnes questions, sauf que l’auteur persiste à poser en enquêteur potache et nonchalant, déroulant le fil Piekielny puis, le trouvant décidément trop mince, la pelote Romain Gary elle-même. Cette bio du pauvre pourrait éventuellement distraire si elle n’intégrait pas certaines séquences édifiantes, comme par exemple cette remise de prix à l’Académie Française où l’on s’aperçoit que la mère de l’auteur est aussi entreprenante que celle de Gary, notamment lorsqu’elle aborde l’un des Immortels, Jean-Christophe Ruffin, qu’on se désole de retrouver dans un épisode aussi creux.

Mais ce n’est pas là le plus pénible. Revenant tant bien que mal à Piekielny, le vieux voisin juif au sort tragique déjà affublé des clichés les plus racoleurs (il est barbier, il joue du violon…), Désérable plante ses banderilles dans le ghetto de Vilnius et la Shoah avec une inconsistance d’écriture qui tutoie le mauvais goût. Évoquant l’une des dernières nuits de Piekielny, une nuit sans étoile, il ose: « c’est en vain qu’il les aurait cherchées dans le ciel: elles étaient à même le sol, cousues sur les vêtements de ses compagnons d’infortune ». Sans commentaire.

Un certain M. Piekielny, François-Henri Désérable (Gallimard)


Le Jour d’avant

septembre 23rd, 2017

Romancier des âmes grises, Sorj Chalandon nous guide à sa manière dans le mémorial de Liévin, ce 27 décembre 1974. 42 morts au fond de la mine, la France qui découvre qu’il en existe encore, des mines… Ça brode sur la fatalité, sur le « sacrifice » des mineurs, comme si c’était des soldats. On ne prête guère l’oreille, en revanche, à ceux qui osent tiquer sur les carences en matière de sécurité et sur ce qu’il advient lorsqu’on fait pression sur les hommes pour qu’ils produisent toujours plus. Germinal est bien sagement posé dans les rayons de bibliothèque. Qu’il y reste !

Sorj Chalandon n’a pas ressorti Germinal, mais il sait que Liévin est sa première colère sourde. Il y pense constamment lorsque, dix ans plus tard, il couvre la grève des mineurs britanniques contre Margaret Thatcher. « Les mêmes visages, les mêmes briques, le même goût de bière, la même beauté ouvrière », nous dit-il en interview. Cette fraternité lui manque. À Liévin, ajoute-t-il, on a retrouvé deux mineurs dans les bras l’un l’autre, soudés par le feu. Ils voulaient se protéger. Autre image, les hommes nus sous les douches communes, chacun frottant le dos de l’autre pour lui enlever le charbon resté collé.

Alors quoi ? Une simple ode nordiste, ce Jour d’avant ? Un tract anti-Houillères à la gloire de la classe ouvrière ? C’est plus compliqué que ça. C’est toujours plus compliqué avec Sorj Chalandon et ses personnages qui ne sont jamais ce que l’on croyait. L’Irlandais déchu de Mon Traître, le vieux résistant mystificateur de La Légende de nos pères… Ici, c’est Michel Flavent qui s’y colle. Après la mort de sa femme, ce taiseux qui croyait s’endurcir en imitant Steve McQueen tente de venger son frère, mort à Liévin en 1974. On a du mal à comprendre, à un moment, pourquoi ce retour de violence s’exerce sur un vieux contremaître bouffi de silicose, mais bon, cela fait partie de ces pointillés en biais et autres charges d’intensité irrégulières (ou plutôt zigzaguantes) que l’auteur délivre avec minutie avant un rebondissement complètement inattendu.

Et c’est encore plus curieusement dans la bouche d’un procureur général que surgit le climax romanesque du récit. « Vous vous pensez fragile, vous n’étiez que grotesque. À la mesure du panthéon désaxé que vous aviez élevé à la gloire d’hommes que je ne vous autorise même pas à célébrer ». Mais qui comparaît devant ce magistrat censé représenter le parti de l’ordre? Michel Flavent et ses douleurs erratiques ou Sorj Chalandon lui-même s’emparant de Liévin alors qu’il est originaire de Lyon, se couvrant de suie au détour d’une fiction, s’auto-questionnant sur d’où il parle ? Heureusement, une belle et digne avocate de la défense prend le relais. Le lecteur en tombe immédiatement amoureux.

Le Jour d’avant, Sorj Chalandon (Grasset). Coup de projecteur avec l’auteur, ce jeudi 28 septembre, sur TSFJAZZ, à 13h30.


Real Magic

septembre 20th, 2017

Infernale et décapante entrée en la matière au Théâtre de la Bastille avec, pour inaugurer la saison 2017-2018, une performance du collectif britannique Forced Entertainment. Amoureux de Shakespeare, passez votre chemin. Ici, c’est plutôt une Angleterre façon Monty Python qui déjante allègrement.

Noyau dur de la pièce, un jeu télévisé complètement débile: le candidat doit deviner le mot auquel l’assistant de l’émission est en train de penser. Il a trois chances. Le présentateur compte les points et fait monter la tension avec le renfort des inusables rires de sitcom et applaudissements enregistrés.

Au bout de la séquence, les rôles changent. L’actrice qui interprétait l’assistant prend la place du candidat, ce dernier devient l’animateur… Et c’est reparti pour la même séquence, sauf qu’elle est jouée de manière complètement différente, comme un standard de jazz repris en mode free… On comprend dés lors qu’il n’y a pas de noyau dur dans Real Magic. Juste des électrons plus que libres -en folie, même- qui tournent autour.

Comique de l’absurde, trip néo-situationniste… Le spectacle ne déconstruit pas seulement la nauséeuse mélopée de certains jeux télévisés. Il dégurgite la société du spectacle dans ce qu’elle a de plus aliénant, surtout au vu de ses récents prolongements politiques. « C’est une bonne réponse, mais elle est fausse… », finit-on par entendre au moment où le rituel achève de se dérégler. L’émission sans queue ni tête a bel et bien métastasé dans le kafkaïen, ses protagonistes, parfois affublés d’un costume de poussin, ont perdu leur élan initial, les sourires se figent, les gestes se ralentissent…

Il y a bien quelques tentatives d’échapper à la structure que les personnages ont eux-mêmes créée (l’assistant qui tente d’aider le candidat, par exemple…), mais elles tombent à l’eau. Tout le monde, dés lors, finit épuisé, sauf le spectateur qui s’est franchement laissé bluffer par cette réinvention du geste théâtral que subliment trois comédiens géniaux, Claire Marshall, Richard Lowdon et Jerry Killick, sur une mise en scène de Tim Etchells.

Real Magic, par la compagnie Forced Entertainment, Festival d’Automne, Théâtre de la Bastille, à Paris, jusqu’au 24 septembre.