Visages, villages

juin 27th, 2017

Les années filent, les yeux fatiguent. Quand c’est flou, il y a un loup, et peut-être qu’au creux de ses 89 printemps, Agnès Varda pressent déjà la meute. En attendant, le cœur, lui, voit toujours très clair, emmagasinant tout ce qui est poésie, dignité, fantaisie et humanité. Images et rencontres. Visages et villages.

Il faut dire qu’elle s’est trouvée un allié en or, Agnès, un vadrouilleur de première, le jeune photographe JR et son camion-photomaton. Des anonymes entrent à l’arrière, clic-clac, et la photo sort en grande largeur. Elle est plaquée, ensuite, sur des murs ou des façades d’immeubles. Ils en sont esbaudis, ces modèles des quatre coins de l’hexagone, de se retrouver au cœur d’un happening en format géant.

Familles de mineurs, facteur, femmes de dockers… Prolétaires de toutes les provinces, faites-vous tirez le portrait ! La flânerie vaut dés lors manifeste, le hasard des rencontres dessine une ode aux simples gens et un carillonneur dégingandé, à la façon dont il fait sonner ses cloches (à la façon dont tout cela est monté, surtout…), parait tout droit sorti d’un film de Jean Vigo.

Ballade d’instants heureux, poignants, euphorisants, quelquefois en pointillés, notamment quand Agnès et JR se taquinent. Elle est parfois bien entêtée, et lui quelque peu impertinent. Elle voudrait qu’il enlève ses lunettes noires -encore une considération oculaire- comme Jean-Luc Godard faisant autrefois le mariole avec Anna Karina dans un court-métrage de la réalisatrice de Cléo de 5 à 7.

Godard, justement… D’après Olivier Séguret dans Godard Vif, il imagine déjà Varda enterrer tous ses contemporains avant de leur rendre hommage au travers d’un retable-Nouvelle Vague à la Fondation Cartier… Quel farceur, ce Jean-Luc ! Dans le film, Agnès le traque, juste pour lui dire qu’elle l’aime, mais l’autre n’est que malice bougonne et inaccessible étoile, comme Chris Marker dans Les Plages d’Agnès

Il y a des rires, des larmes, et c’est la fin du voyage. On en a savouré chaque séquence. Chaque mot, également, parce que chez Varda (comme chez Chris Marker, d’ailleurs…), le texte est aussi fort que l’image. Et en même temps, l’essentiel est ailleurs. L’essentiel est dans ce qui musarde et vagabonde, dans cette liberté à la faconde artisanale mais tellement oxygénante au regard d’une industrie hexagonale à ce point formatée. D’Agnès Varda, alors, il faut conclure, comme on le faisait autrefois au sujet de Godard, qu’ils sont tous les deux ailleurs, c’est vrai. Ils sont ailleurs, au cœur du cinéma.

Visages, villages, par Agnès Varda et JR (Sortie en salles ce 28 juin). Coup de projecteur sur TSFJAZZ, le même jour (13h30) avec le critique Jean-Michel Frodon.


Mon tube de l’été…

juin 26th, 2017

Pour notre dernière grande émission de la saison avant les vacances, toute l’équipe de TSFJAZZ vous a présenté ce soir ses « tubes de l’été » ! Voici le choix de l’auteur de ce blog:

Mon tube de l’été, c’est Tagore on the Delta, extrait du nouvel album live de Charles Lloyd, Passin’ Thru, qui sort chez Blue Note le 14 juillet prochain… Un disque enregistré l’an passé à Santa Fe (Nouveau Mexique) et qui permet notamment de retrouver quelques grands morceaux du répertoire de Charles Lloyd, Dream Weaver par exemple, et surtout ce Tagore on the Delta emmené à la flûte et qui est en fait la reprise d’un titre tout simplement intitulé, à l’époque, Tagore

J’adore ce morceau et je trouve qu’il respire vraiment l’été parce qu’il est déjà complètement dépaysant avec, comme son titre l’indique, une ouverture à l’Inde, curseur obligé dans la spiritualité dont s’est toujours imprégné Charles Lloyd… Et puis on y sent aussi une ambiance Summer of Love ou alors  Flower Power (on se souvient d’ailleurs de ce qui était le grand tube de l’été de Charles LLoyd en 1967, Forest Flower…) avec un quartet définitivement mythique puisqu’y figurait notamment un certain Keith Jarrett, en plus de Jack DeJohnette à la batterie et Cecil McBee à la contrebasse…

Changement d’équipe, un demi-siècle après, avec cette fois-ci le contrebassiste Reuben Rogers, Eric Harland aux drums et surtout, Jason Moran au piano. Dans ce morceau, Tagore on the Delta, il officie d’ailleurs comme Keith Jarrett à l’époque en grattant d’abord les cordes du piano à l’intérieur, et puis, vers la fin du morceau, il s’embarque dans un groove incroyable, à la Jason Moran… J’ai réécouté la version sixties, Keith Jarrett ne groovait pas tout à la fait de la même manière à l’époque…

Passin’Thru, Charles Lloyd (Blue Note), sortie le 14 juillet


Richard III (version Thomas Ostermeier)

juin 23rd, 2017

Précédé d’une certaine aura depuis sa présentation à Avignon en 2015, le Richard III de Thomas Ostermeier trône désormais à l’Odéon. Acteur de folie, mise en scène impressionnante, concision du récit sans pour autant donner le sentiment d’une amputation… La maestria toute berlinoise du directeur de la Schaubünhne est au rendez-vous, malgré un zeste de raideur dont sa récente adaptation de La Mouette s’était pourtant expurgée.

Frôlant les premiers rangs, un demi-cercle recouvert de sable ou d’on ne sait quelle matière organique suggère une piste de cirque, ou alors une arène. Des fêtards sardoniques y font bientôt pleuvoir des confettis. Cette disposition convainc d’avantage que la structure plus verticale du fond de scène qui voit les personnages évoluer en mode balcon ou échafaudage d’acier, encadrés d’échelles métalliques. De quoi refroidir quelque peu les incendies que Skakespeare allume en permanence.

On ne s’en lassera jamais, de toute façon, de ce serial killer de Richard. Bossu, difforme, mielleux et psychopathe (« Je n’ai d’autre plaisir que de tuer le temps en épiant mon ombre », peut-on entendre dans la cinglante traduction de Marius von Mayenburg), l’infernal rejeton de la maison Plantagenêt fonctionne d’abord par la séduction avant de répandre le sang. Un micro-caméra suspendu à un câble pourrait renvoyer à la recherche du fameux quart d’heure de célébrité dont s’était fait brillamment l’écho sur la même scène, l’an passé, le diablotin narcissique campé par Thomas Jolly.

À moins que ce micro-caméra fasse plutôt office de miroir-testament, comme pour mieux graver, pour la postérité, des abimes intérieurs qu’une batterie heavy metal vient ponctuer, meurtre après meurtre. Ce micro pendu au bout d’un fil, Ostermeier finit par le transformer pour ainsi dire en croc de boucher au moment où Richard III doit rendre des comptes. D’autres moments tout aussi gothiques nous saisissent: les deux petits-neveux bientôt trucidés de Richard joués par des marionnettes, le corps de Clarence, le frère trahi et assassiné, en train de se vider de son sang en tressautant sur le sol, les envols de corbeaux qu’on devine au fond du plateau…

S’adressant au public dans ce sidérant aimant de complicité que les grands interprètes de Richard III savent susciter, Lars Eidinger livre un numéro magistral. Dépenaillé dans le triomphe, halluciné et hallucinant, soldant les impasses d’une tyrannie politique en adoptant minerve et corset, il dégage ce genre de barbarie radieuse qui ferait rougir de plaisir le barde d’Avon s’il était encore de ce monde.

Richard III, mis en scène par Thomas Ostermeier, Odéon-Théâtre de l’Europe, à Paris, jusqu’au 30 juin)



L’univers de John Coltrane

juin 19th, 2017

Dans le septième opus dédié à sa passion pour un certain jazz, corollaire générationnel d’un éveil au tiers-mondisme et aux sciences sociales, Roland Guillon développe sa connivence avec John Coltrane, 50 ans après la disparition d’un musicien dont l’imaginaire vibre avec toujours autant d’intensité.

Un Coltrane à la première personne du singulier, donc, avec comme écho de jeunesse l’album Traneing-in, en 1957. « Je suivais étroitement la sinuosité de son phrasé, sous le charme des spirales sonores ascendantes qu’il me semblait dessiner », se souvient l’auteur au sujet de cette session du label Prestige au côté du trio de Red Garland. L’Olympia en 1962, Pleyel trois ans plus tard… Difficile, dés lors, de se défaire du virus « coltranien ».

Autant que sa spiritualité, c’est la « conviction instrumentale » de Coltrane, rodée auprès de Thelonious Monk et Miles Davis, qui définit son univers. Les liens fusionnels avec McCoy Tyner et Elvin Jones dans un premier temps, Pharoah Sanders à partir de 1965, nourrissent par ailleurs une dialectique de haute volée entre le « je » et le « nous ». Au ténor comme au soprano, l’interprète de Naïma ressource inlassablement son art dans la solitude d’une chambre d’hôtel ou ailleurs, mais il sait aussi transmettre à ses partenaires une énergie dans la mesure où il en énonce les motivations: foi religieuse, soif de culture et engagement social au sens noble du terme.

Les trois chapitres « Coltrane le croyant », « L’africanisme coltranien » et « Le citoyen » constituent à cet égard le point d’orgue de cet ouvrage concis qui donne envie d’écouter un Coltrane que l’on connait moins. Ce Song of praise de l’an 65, par exemple, dont le tempo rubato contraste avec des harmoniques souvent plus exacerbés, ou encore le Tunji de 1962, cet hommage à un grand percussionniste nigérian habité par les phrasés-sortilèges d’Elvin Jones. Dans un autre registre, on est scotché par les orages de Reverend King où, deux ans avant Memphis, la paire Coltrane-Sanders anticipe déjà le destin tragique du pasteur assassiné.

D’autres apartés « coltraniens » auraient pu être creusés. Ce superbe disque, entre autres, avec le chanteur Johnny Hartman. La lignée des disciples, quant à elle, est abordée avec sagacité. Jusqu’à mentionner la dernière secousse sismique qu’a connu le jazz contemporain avec, en 2015, The Epic, la suite torrentielle de Kamasi Washington. D’une génération à l’autre, la boucle est bouclée.

L’Univers de John Coltrane, Roland Guillon (L’Harmattan)


Le Radeau de la Méduse

juin 17th, 2017

Cette histoire de chiffre 13, franchement… Alors qu’il avait dépoussiéré Shakespeare avec brio, Thomas Jolly rame autant que ses jeunes personnages dans cette odyssée de canot en mer dont les passagers à peine pubères, rescapés du torpillage d’un navire anglais pendant la guerre, psychotent parce qu’ils sont treize à bord. Plutôt superstitieux, les gamins. L’un d’eux, le plus vulnérable et le plus silencieux, doit être sacrifié.

Le récit date de 1943. Il est signé de l’Allemand Georg Kaiser qui s’est inspiré de faits réels. Force est d’admettre qu’il a bien moins traversé le temps que le célèbre tableau de Géricault dont il reprend le titre. Il est vrai que lorsque des gamins causent entre eux, même dans le registre de la philosophie morale, cela produit des gamineries. Ou alors, paradoxalement, des vieilleries. Dévolue à un tel fardeau, la vaillante promo de l’École supérieure d’art dramatique du Théâtre national de Strasbourg aurait pu rêver d’une prose moins poussive.

Pièce d’actualité, nous rétorquera Thomas Jolly, comme si les noyades de migrants en Méditerranée avaient à voir avec la situation de ces cathos en culottes courtes qui, à défaut d’Eldorado, veulent d’abord sauver leur peau. Faute de finesse dans le texte et l’interprétation, il nous est tout aussi difficile de faire la jonction entre la situation décrite par la pièce et l’obscurantisme religieux qui, de nos jours, crée des apprentis djihadistes en puissance.

Aux antipodes de ces lourdeurs, l’art de la scène dont font preuve Thomas Jolly et sa Piccola Familia reste heureusement toujours aussi envoûtant. Aux brumes gothiques de Henry VI et Richard III fait désormais écho ce canot noyé dans le brouillard et pivotant sur lui-même, avec des jeux de lumière et de clair-obscur laissant filtrer par intermittence des visages grimés en blanc. Scénographie à la fois sobre et expressionniste, toute en gestuelle chorale enrobée de cantiques marins. Sur ce point-là, au moins, la référence au tableau de Géricault n’est pas usurpée.

Le Radeau de la Méduse, mise en scène par Thomas Jolly à l’Odéon-Berthier (Jusqu’au 30 juin)


André Hodeir, le jazz et son double

juin 14th, 2017

Sa malice austère, c’était un paravent. Face aux clichés le concernant (barbant, « européocentré », ne comprenant rien au jazz à force de l’intellectualiser…), André Hodeir avait fini par opposer un sourire pincé emprunt néanmoins d’indulgence envers ceux qui, à sa rencontre, étaient si peu équipés. Je faisais partie de ces intervieweurs amateurs, quelques années avant sa disparition. J’en garde un sentiment de honte mais aussi le souvenir heureux d’avoir perçu l’humanité de ce grand monsieur.

Et voilà que Pierre Fargeton, jeune universitaire passionné, lui consacre un Everest. 772 pages qui ne sauraient effaroucher le lecteur jazzfan, surtout s’il consent à laisser aux alpinistes professionnels le soin d’apprécier le second corpus de l’ouvrage, dévolu à une analyse pointue des partitions « hodeiriennes », pour mieux se concentrer sur la partie strictement biographique. La vie d’André Hodeir devient alors un roman. Celui d’une âme sidérée par Charlie Parker, fricotant dans la foulée avec le gotha du jazz français avant que les paramètres de son époque ne le condamnent à la marginalité.

Au départ, note l’auteur, Hodeir souffre de bilinguisme. Sa mère veut en faire un nouveau Menuhin, mais l’apprenti-violoniste préfère savonner entre swing et musique savante, ce qui ne l’empêche pas d’être à l’affût du be-bop, croisant le fer dans Jazz Hot avec cette « figue moisie » de Panassié . 1954 le décoince. C’est l’année de Hommes et problèmes du jazz, bible quelque peu écornée de l’aveu même d’Hodeir. Il est bien plus fier de son Jazz Groupe de Paris autour duquel vont bientôt graviter des noms comme Bobby Jaspar, Martial Solal (qui signe la préface de l’ouvrage), Daniel Humair et, plus tard, Michel Portal.

Entre-temps, il a craqué pour le solo monkien de Bag’s Groove. Il en a vu aussi l’écho le long de la 6e avenue, à New-York, Monk grillant 17 feux rouges d’affilée avec toujours cinq secondes de retard à chaque feu rouge. Ce degré de synchronisation, c’est du grand art… Quand il s’agit de faire vivre une grande formation permanente, en revanche, plus rien n’est synchrone. Il manque un ONJ à André Hodeir, ses musiciens se dispersent, l’un d’eux, un soir, préfère jouer avec Tino Rossi. L’oeuvre, quant à elle, perdure malgré un déficit sidérant d’enregistrements. On en retient un disque avec Kenny Clarke, des échos de Birth of the Cool de Miles Davis ou encore ce pari de « l’improvisation simulée » propice à d’étonnantes réactivités de textures. Il y aussi cet ovni vocal, Anna Livia Plurabelle, avec une certaine Nicole Croisille.

« Il faut agrandir le jazz pour ne pas avoir à en sortir », écrivait-il… Jusqu’à mordre le trait, parfois. André Hodeir cultive une allergie aux clubs (Mingus aussi, au passage…), il casse Art Tatum et sa tendance à « l’ornementation » avant de lâcher : « Erroll Garner, les Jazz Messengers, Ray Charles. Après ce que Parker et Monk ont donné au jazz, faut-il s’attacher à d’aussi aimables talents ? ». Derrière ces grincements, une obsession. Celle qui vise, selon Pierre Fargeton, à « reconstruire un double du jazz, entièrement reconstitué et en cela plus réel que nature ».

L’arrivée du Free avec lequel André Hodeir n’a finalement rien de commun, à part la volonté de rompre avec la sclérose, précipite malentendus et blessures. Au début des années 70, il jette l’éponge et se réfugie dans la littérature. Une Marseillaise finit tout de même par retentir son honneur. Rien à voir avec sa musique. C’est parce qu’il a fini 3e lors d’un championnat d’Europe seniors de bridge. La malice austère, décidément…

André Hodeir, le jazz et son double-Pierre Fargeton (Éditions Symétrie). Rencontre avec l’auteur dans Deli Express, sur TSFJAZZ, le mercredi 28 juin, entre 12h et 13h.


Vadim, le plaisir sans remords

juin 10th, 2017

Se coltiner sa filmo décatie, son harem majuscule, sa dolce vita d’un autre temps. Exhumant le mythe du réalisateur de Et Dieu créa la femmeClément Ghys, 32 ans, passé de Libé à M, le magazine du Monde, procède avec autant de distance que de sensibilité. Comment trouver le ton juste face à cette branchitude d’avant-hier? C’était quoi ce Saint-Germain-des-Près dont Roger Vadim fut l’éclatant trublion à part « ce fou rire qu’on nous raconte » ? Le fou rire continue. Le jeune auteur imagine son sujet en train de l’observer, post-mortem. « Avec ses yeux doux, il se marre ».

Tout est joyeux, d’ailleurs, ou presque, dans cet itinéraire d’enfant de Russe blanc gâté par les rencontres, à commencer par ce baiser d’enfant, pendant la guerre, avec celle qui ne s’appelait pas encore Anouk Aimée. Le voilà plus tard assistant et coqueluche du réalisateur Marc Allégret , exultant en bande avec Marlon Brando croisé à la terrasse de la Coupole, faisant la bringue avec Kennedy de passage en France avant d’être élu président… « La nuit, des sauvageons, des playboys tarés. Le jour, des hommes plus calmes, mais qui ricanent de la normalité des autres et qui attendent le soir pour que le rire advienne enfin ».

Des femmes viennent lézarder ce Rat Pack sur Seine. Pas n’importe lesquelles, sauf que ce serait un raccourci que d’imaginer Vadim en pygmalion de Bardot, Deneuve ou encore Jane Fonda. De fait, il les a révélées plus que créées. Elles mutaient déjà sous ses yeux. Des fonceuses. Bientôt, il sera largué dans tous les sens du terme. Il gardera quand même le sourire. Il y eut un temps, malgré tout, où il était à la fois mondain et moderne, prônant la libération des corps et fustigeant la France coloniale, décoinçant le cinéma français avec une façon de filmer qui permettra à la Nouvelle Vague « d’embrayer son moteur ».

« Météorologue malin, il saisit le climat », écrit Clément Ghys avant de faire revenir comme un leitmotiv le joli verdict de Godard sur Vadim qu’il est « inutile de féliciter d’être en avance » puisqu’il se contente seulement, contrairement à tous les autres, d’être « à l’heure juste ». Dés le début des sixties, pourtant, et à l’instar de ces romances contrariées, la montre se met à retarder.  Au détour d’une mini-affaire Dreyfus dans le monde 7e art (Jean Aurel, viré comme un malpropre d’un tournage avec Bardot…), la Nouvelle Vague répudie Vadim. Ce dernier passe d’acteur à témoin de son époque, puis de témoin à spectateur. Barbarella ne résiste pas, dans le genre SF, au 2001, Odyssée de l’espace de Kubrick sorti six mois plus tôt. Jane Fonda se politise, Roger Vadim rame après le porno-soft des années 70, le doux sourire d’autrefois vire grivois. Plus tard il tournera des pubs Slim Fast.

De quoi vouloir très vite enclencher le mode replay, B.O. jazz à l’appui:  le Yacht Melody de Paul Misraki dans Et Dieu créa la femme, John Lewis et son Modern Jazz Quartet pour Sait-on jamais, Thelonious Monk dans ces fameuses Liaisons Dangereuses 1960 astucieusement transposées à Megève (même si Gérard Philippe ne fait pas un très bon Valmont…) et dont les bandes studio ressuscitent miraculeusement ces jours-ci… C’est bien lorsqu’il était swing que Vadim nous parle encore.

Roger Vadim, le plaisir sans remords, Clément Ghys (Editions Stock). À suivre sur TSFJAZZ, les Lundis du Duc, ce 12 juin, à 18h, en direct du Duc des Lombards, avec pour invités Clément Ghys, Fred Thomas pour le disque Monk/Les Liaisons Dangereuses ainsi que le critique et homme de radio Thierry Jousse.


Twin Peaks (le film)

juin 6th, 2017

Un prequel, dans tous les sens du terme. Sorti il y a tout juste 25 ans, Twin Peak: les sept derniers jours de Laura Palmer ne constitue pas seulement une plongée ténébreuse dans la vie antérieure de sa fatale héroïne avant qu’elle ne disparaisse, point de départ d’une série-culte à laquelle son géniteur vient de rajouter une nouvelle saison. Dans sa mise en scène envoûtante et sa mécanique labyrinthique, le film anticipe également Lost Highway, Mullholland Drive et Inland Empire, autrement dit la triade magique de David Lynch.

On est certes, ici, dans le registre du précipité. Deux mises à mort et non pas une seule puisque la descente aux enfers de Laura Palmer fait écho à la découverte d’un autre cadavre de jeune femme dans une ville beaucoup moins colorée que Twin Peaks. À peine un premier détective découvre-t-il un « T » imprimé sous l’ongle de la victime qu’il disparait, non sans avoir déniché une mystérieuse bague verte. L’intermède qui suit voit surgir un David Bowie aussi fugace qu’indéchiffrable en agent du FBI lui aussi disparu, puis direction Twin Peaks où Laura Palmer, pimbêche de fac le jour et garce défroquée la nuit, se laisse peu à peu dévorer par un terrifiant fantôme hippie, double maléfique de son père incestueux qui fait la boucle avec la première victime.

Une rose bleue, un cheval blanc, un nain inquiétant devisant à l’envers devant une table en formica ou encore un ange qui disparait d’un tableau… Lors de sa présentation à Cannes, le film se fait descendre. « Amener avec soi son décodeur », préconise Pierre Murat, de Télérama. Les années passant, qu’importe le décodeur ! En semant des indices sans forcément tous les décrypter, Lynch est devenu le maestro de tous les étourdissements. La BO d‘Angelo Badalamenti tient elle aussi de l’aquarelle incertaine entre pop lacrymale, synthés lascifs et jazz gothique.

« Si on te jetait dans le vide, crois-tu que tu irais de plus en plus lentement ou de plus en plus vite? » Et Laura de répondre à son amie:  « De plus en plus vite, à tel point qu’à un moment, je prendrai feu et que les anges ne pourront plus me voir »… D’un rideau rouge à l’autre, David Lynch n’a guère cessé, après Twin Peaks, d’appliquer ce credo et d’aller plus loin encore dans les dédoublements et les dérèglements, immergeant le glamour hollywoodien en apnée dans Mulholland Drive avant de disjoncter toute texture romanesque dans Inland Empire. De quoi ramener à ses justes proportions, peut-être, l’enthousiasme de Jacques Rivette pour ce qu’il qualifiait à l’époque de « film le plus fou du cinéma » tout en succombant déjà aux vertiges de la « Lynchomania »

Twin Peaks: Fire Walk with Me/Les sept derniers jours de Laura Palmer, David Lynch, reprise en salles dans une version restaurée.


Le jour d’après

juin 3rd, 2017

Obnubilé par le départ de son employée dont il était l’amant, le patron d’une petite maison d’édition accueille sa remplaçante, Areum. Très vite, il la tutoie et la questionne sur sa vie privée. Désinvolture, empressement, trouble… Le peu d’étanchéité entre ces trois modes de relation hiérarchique transforme illico cette première journée de travail en champ de bataille. Surtout lorsque la femme du dit-patron débarque à l’improviste et qu’elle prend la jeune stagiaire pour l’ex-maîtresse.

Ceci n’est pas un vaudeville ni même le prétexte à des marivaudages sucrés de la part de celui qu’on a taxé de Rohmer sud-coréen au souvenir, notamment, du très ludique In Another Country d’il y a cinq ans.  Hong Sang-soo, qui préfère peut-être Eustache au réalisateur de Ma Nuit chez Maud, opterait plutôt ici pour une radiographie des tourments.

Il réussit surtout à faire jaillir l’émotion au-delà du triangle mari-épouse-maîtresse malgré son condensé de lâcheté dépressive et de confusion des coeurs. Cette émotion, elle nait du personnage de la remplaçante, la poignante Areum, et de la beauté écorchée de son interprète, Kim Minh-Hee, muse et compagne du cinéaste. C’est elle qui brouille les médianes du triangle de base. C’est son regard sur les trois autres protagonistes du récit qui nous étreint, ainsi que son univers personnel et sa foi indéfectible dans l’âme des personnes qu’elle rencontre, à l’image de cette scène du taxi sous la neige où un sourire endolori par les humiliations subies confine à une sorte d’insoutenable légèreté de l’être.

Noir et blanc ciselé, linéarité cotonneuse du récit avec entrelacs fibreux et faux flashbacks, motifs réitérés sans jamais être tout à fait semblables entre eux… 50 nuances de Hong Sang-soo ne sont pas de trop dans ce film tout en épure et en délicatesse, avec ce vague à l’âme et ce blues du matin calme qui font tout l’attrait d’un certain cinéma asiatique.

Le Jour d’après, Hong Sang-soo, sélection officielle à Cannes, sortie en salles le 7 juin.


La Fête des fous

mai 31st, 2017

Entrevu jusque là de manière épisodique dans l’œuvre de James Lee Burke, le shérif Hackberry Holland possède plusieurs poins communs avec  le Dave Robicheaux de Dans la brume électrique: une vision pour le moins désabusée des racines du mal, la perte d’une épouse, un passé d’alcoolique et de soldat (La Corée pour le shérif) plombé de traumas ou encore une certaine manière de sublimer fibre écolo et tourments existentiels dans la géographie environnante, qu’elle soit texane ou néo-orléanaise.

Le Texan est cependant plus âgé que le Cajun. Plus lourd, également, tristement déplumé de ces accès de fureur qui donnent encore parfois à Robicheaux l’énergie d’une pile électrique. Finalement, même s’il peut encore avoir des instants border line, Hack, comme on le surnomme, reste un vieux sage tandis que Robicheaux, lui, est un damné permanent. Ce dernier aurait sans doute donné plus de feeling et d’ordonnancement à cette Fête des Fous braisée de dépravés itinérants à la frontière entre le Texas et le Mexique.

Agents fédéraux, mercenaires, narcotrafiquants et autres mafieux russes… Les voilà tous lancés aux trousses d’un ex-ingénieur errant dans le désert et capable de construire un drone ultra-puissant. Lui mettre la main dessus et le revendre aux émules d’Al Qaïda qui traînent dans le coin, c’est la fortune assurée. Encore faut-il pour cela se débarrasser d’un prêcheur serial killer déjà repéré lui aussi dans un livre antérieur, Jack Collins, tout en veillant à s’assurer les bonnes grâces d’une mystérieuse Chinoise, « La Magdalena »,  ex-employée de la CIA reconvertie en passeuse pour clandos.

On l’aura compris, le menu proposé par James Lee Burke est dantesque à souhait, mais surtout excessivement copieux. Prêtres crucifiés, carnages au pistolet-mitrailleur, adjoints manquant d’être enterrés vivants… D’un morceau de bravoure à l’autre, l’auteur peine à passionner son lecteur. La mosaïque est trop chargée et les personnages sont dessinés à gros trait.

Quant aux méditations du shérif-philosophe (« Les acteurs de la pièce sont toujours les mêmes, quelle que soit l’époque, pensait-il, et ceux qu’on suit le plus volontiers sont ceux qui profanent la planète, suscitent des guerres, et justifient leurs entreprises sans scrupules »), on les rêverait plus renversantes. Reste la moiteur mexicaine fatale à bien des gringos ainsi que la pétulance inattendue de Pam Tibs, cette adjointe de shérif charnue à souhait et qui ne se laisserait démonter pour rien au monde face aux racailles qui pullulent autour d’elle.

La Fête des fous, James Lee Burke (Editions Rivages)