Hugues Panassié. L’œuvre panassiéenne et sa réception

février 16th, 2018

Parce que les gardiens du temple se renouvellent de génération en génération, parce qu’une musique qui ne se transforme pas est une musique morte et parce qu’ils sont encore trop nombreux à ne pas vouloir comprendre que le jazz, comme l’a écrit Jacques Réda, a toujours voulu être autre chose que lui-même, se pencher à nouveau sur le cas Hugues Panassié n’est jamais inutile.

Procureur en chef d’une orthodoxie critique qui devait le rendre sourd au be-bop, le gourou de Montauban ne saurait cependant inspirer des procès bâclés. C’est le musicien-universitaire Laurent Cugny, auteur d’un passionnant premier volet d’Une histoire du Jazz en France, qui rétablit quelques balances en détricotant notamment la vision d’un jazzfan d’extrême-droite -voire collaborateur- trempant ses outrances dans une bouilloire idéologique suspecte.

On savait déjà, à-ce-propos, que sa passion pour une musique de Noirs ne prédisposait pas vraiment Panassié à devenir le Céline de la note bleue. On apprend ici qu’il écrivait aussi dans des revues de gauche comme si, au-delà d’une culture catholique et conservatrice, le fou d’Armstrong ne plaidait qu’une seule cause, celle du jazz. « Eut-il été communiste et athée, écrit Laurent Cugny, il aurait eu recours à d’autres habillages idéologiques ».

En vérité, c’est plus en impressionniste qu’en idéologue que Hugues Panassié trace son sillon avec, au passage, pas mal d’approximations, surtout quand dans ses premiers écrits il assimile Saint Louis Blues à un Negro Spiritual ! Résultat: Panassié se réajuste, s’auto-flagelle, mais sans jamais remettre en cause son système de pensée alors même que sa fameuse notion de Jazz Hot ne suscite qu’un silence poli outre-Atlantique. Bientôt, il reprochera à certains Noirs de ne pas jouer assez Noir…

Avec une ironie souvent jubilatoire mais non dénuée d’estime envers quelqu’un qui a autant aimé le jazz, Laurent Cugny relie la rigidité d’Hugues Panassié à des éléments qui n’ont, de fait, rien de politique: son éloignement géographique de Paris, sa condition de rentier qui lui donne peu de prise sur le réel, sur le partage… S’ensuit le fameux « schisme » de 1947 entre Panassié et Delaunay,  cette « dérisoire guerre du jazz » si peu à la hauteur des enjeux, d’après l’auteur, même s’il observe qu’elle n’a pas seulement eu lieu en France. 70 ans après le concert révolutionnaire de Dizzy Gillespie à Pleyel, voilà qui donne envie d’en savoir d’avantage…

Hugues Panassié. L’œuvre panassiéenne et sa réception. Laurent Cugny (Éditions Outre mesure).


Phantom Thread

février 12th, 2018

Au beurre ou à l’huile, les asperges ? Filmée par Paul Thomas Anderson, cette empoignade culinaire au sein d’un couple vire au psychodrame hitchcockien. Il est vrai que dés qu’il est question de nourriture, il vaut mieux ne pas trop chiffonner le très torturé Reynolds Woodcock, couturier en vogue dans le Londres des années 50…

Un autre exemple ? Le petit déjeuner, au réveil… Reynolds, dont l’ouïe n’est que réceptacle aux froissements d’une étoffe, ne supporte pas chez sa nouvelle et fraîche épouse le craquement d’une biscotte ou alors le choc d’une cuiller sur la tasse de thé. Mais comment l’ex-servante promise au destin de fée du logis va-t-elle supporter un mari si hargneux, sans parler d’une atmosphère pour le moins étouffante dans ce manoir où vit le couple avec en guise de garde-chiourme une sœur aînée aussi guindée qu’implacable dés lors que son frangin donne des signes de faiblesse ?

La jeune muse, à vrai dire, ne va pas se laisser dévorer toute crue. Du pain béni pour Paul Thomas Anderson et son univers de mâles enfermés dans leur bulle et n’en sortant que pour mieux enrichir le cercle toxique des dominants et des dominés. Quel changement de style, en revanche, par rapport au grimaçant The Master et aux envolées psyché d’Inherent Vice ! Dans un raffinement « so british » qui irrigue chaque plan, le réalisateur inocule une sourde tension au milieu des froufrous, signant un mélange racé bien qu’un peu froid -et sans doute aussi un peu trop « cousu main »- de Falbalas et Hantise.

10 ans après There Will Be Blood où il faisait déjà office de mauvais génie, Daniel Day Lewis n’a rien perdu de sa légendaire aura pour ce qu’il présente comme son dernier rôle. Une superbe créature finit néanmoins par lui damer le pion tant la toute jeune Vicky Krieps crève l’écran. Ses rougeurs, plus que la métaphysique des asperges chère à Paul Thomas Anderson, devrait rester longtemps dans nos mémoires.

Phantom Thread, Paul Thomas Anderson (Sortie en salles le 14 février)


Le 15H17 pour Paris

février 9th, 2018

En quête de mythes, Clint Eastwood les brise de film en film. Pour n’en rester qu’à ses derniers opus, on a encore en mémoire ces Jersey Boys transformés en pieds nickelés de la pop, le personnage carrément désaxé d’American Sniper ou encore, dans Sully, les humeurs minées et le costume fripé de Tom Hanks malgré ses exploits aériens.

Une logique que Le 15h17 pour Paris pousse aux extrêmes. Maître des aiguillages, Eastwood privilégie ici une dramaturgie de l’aplat alors que son focus sur les trois jeunes militaires américains qui ont empêché un djihadiste de sévir dans le Thalys Amsterdam/Paris d’août 2015 pouvait laisser craindre gloriole et messianisme. Que voit-on à la place ? Trois pauvres gars de Sacramento qui ne semblent même pas avoir le bagage politique minimum pour glisser un bulletin Donald Trump dans l’isoloir…

Leur parcours biographique est édifiant. Dés l’enfance, deux d’entre eux végètent dans un collège tenu par des fondamentalistes chrétiens. Plus tard, l’armée leur tend les bras, sauf que l’un échoue à ses examens tandis que l’autre se morfond comme un rat mort en Afghanistan. Dur dur d’être un futur héros… Et quand les trois potes se retrouvent pour une virée en Europe qui les amène notamment à Berlin, leur ignorance crasse de l’Histoire (ils pensent qu’Hitler s’est suicidé dans son « Nid d’aigle » à l’arrivée des GI’s) les amène à se faire recadrer grave par un guide allemand…

Voilà pour le pseudo-virage patriotique et réac d’Eastwood diagnostiqué par certains Diafoirus de la critique. Même la séquence du train, au final, échappe à la mythification. Un fusil mitrailleur qui s’enraye, du sang qui crapote, une mise hors d’état de nuire du djihadiste qui n’a rien de propret, et pour couronner le tout, les pauvres mots de François Hollande en guise de reconnaissance nationale…

L’apparition archivée de l’ancien président n’est que l’ultime symptôme du manque de matière (et de cinéma !) auquel Eastwood est confronté. Confronté à la médiocrité quasi-spectrale de ses personnages, il pousse même le vice à les faire jouer par les vrais protagonistes eux-mêmes… Prisonnier de ses contraintes, le film n’évite pas une certaine indigence. La cohérence et l’intégrité de son metteur en scène n’en sont cependant nullement remis en cause.

Le 15H17 pour Paris, Clint Eastwood (le film est sorti mercredi)


Jusqu’à la garde

février 6th, 2018

Jusqu’à la garde ou jusqu’à l’os ? En guise de premier long-métrage, Xavier Legrand dégraisse un drame familial jusqu’à l’incandescence. Sa chronique d’un divorce ordinaire, il la passe à l’eau bouillante. Même pas le temps de  s’apercevoir à quel point ce propos sur une masculinité dévoyée -celle d’un père qui ne supporte pas qu’on lui résiste- est furieusement d’actualité.

Comme chez Pialat, la mise en scène fonctionne en blocs: le tribunal, l’anniversaire, la baignoire. Dés l’ouverture, les deux protagonistes réunis devant le bureau d’une juge se tiennent en retrait, presque masqués. Dans le rôle de la mère qui refuse toute garde alternée, Léa Drucker parait bien rêche. Dans la peau du père qui veut récupérer son gosse, Denis Ménochet retient ses coups. Filmée en plans serrés, l’audience de conciliation met surtout en présence deux avocates dont l’une crève d’avantage l’écran. La juge lui donnera raison.

Ce qui précède l’autre grande séquence, celle de l’anniversaire, a tout d’une grenade dégoupillée. Des grands-parents pourraient alléger la tension, ils l’aggravent. Dans la voiture du père, un gamin (Thomas Gioria, étonnant de maturité…) combat la peur et l’épuisement, un reflet de vitre ou un bruit de clignotant prennent une toute autre dimension, et lorsque l’enfant croit s’offrir un répit pour les 18 ans de sa frangine, c’est tout sauf une parenthèse.

Pari filmique sidérant, là encore, que cette scène d’anniversaire fragmentée, sans dialogues, portée par une Léa Drucker admirable de ténacité. Un mystérieux texto surgit. Le spectateur n’en connait pas le contenu. L’espace, soudainement, se fracture et se disloque entre ceux qui continuent à festoyer et ceux qui ont compris que le père est là, dehors… Un monstre ? Peut-être, sauf que le réalisateur ne cache rien de sa douleur…

Ne manque plus qu’une baignoire transformée en Fort-Chabrol pour nous clouer de stupeur. À renverser ainsi tous les codes du « film à sujet » jusqu’à colorier le naturalisme en thriller, Xavier Legrand pulvérise bien évidemment le tout-venant du cinéma français. Le film sort trop tard, malheureusement, pour remporter le jackpot aux Césars.

Jusqu’à la garde, Xavier Legrand (Sortie en salles ce 7 février). Coup de projecteur sur TSFJAZZ, le même jour (13h30), avec Marie Sauvion, chroniqueuse de l’émission Le Cercle sur Canal+ Cinéma.


Peninsular

février 2nd, 2018

Un trompettiste à succès en a fait l’amère expérience, le croisement entre jazz et rythmes orientaux fleure bon l’hérésie dans certains milieux. C’est comme si le Eastern Sounds de Yusef Lateef n’avait jamais existé. On aimerait penser que le pianiste Tarek Yamani, dont l’approche, pour le coup, parait plus angulaire, ravive de meilleurs sentiments. Pas sûr, comme en témoigne le silence d’une revue comme Jazz Magazine sur ce qui est pourtant le meilleur album de ce début d’année.

Son titre ? Peninsular, 3e opus d’un natif de Beyrouth basé à Harlem et bifurquant vers Dubaï où ce disque a vu le jour. Il s’agit, ici, d’entrelacer les chromatiques new-yorkaises et la musique khalidji, cette Mecque rythmique -ou cette rythmique pas loin de La Mecque, comme on veut- qui tranche avec les mélopées du Levant. On y entend en tout cas  d’avantage l’Afrique, comme en écho à la transhumance des descendants d’esclaves emmenés dans la Péninsule arabo-persique et créant une myriade de courants musicaux dont Tarek Yamani jazzifie les saveurs.

Avec d’entrée de jeu des  sonorités envoûtantes, magnétiques (Indisar, adapté d’un rythme qatari), puis une rafale de quarts de ton sur clavier électrique pour une rumba arabique dont le titre, Halala Land, sonne comme un savoureux pied de nez aux mièvreries de Damien Chazelle… La 3e plage, Samrias, est un pur bonheur, notamment quand le pianiste déploie à la main droite des arabesques qu’il essaime d’effluves flamenco aussi surprenantes que parfumées.

Plus loin dans l’album, c’est un sample saoudien qui flirte avec un cha-cha cubain et des vocalises bédouines. Chez Tarek Yamani, décidément, le désert abolit toutes les frontières, avec en renfort la mélancolique contrebasse d’Elie Alfi sur le si beau Gate of Tears et l’énergie tout aussi indispensable de deux percussionnistes et d’un batteur sur le morceau éponyme de l’album. On l’aura compris, dans les eaux mêlées de l’East River et du Golfe Persique, c’est bien un world-jazz entendu nulle part ailleurs qui berce et aère nos tympans.

Peninsular, Tarek Yamani (Edict Records), concert au New Morning, à Paris, le 19 mars



Wonder Wheel

janvier 29th, 2018

Il fut adulé de son vivant, y compris pour des films bien flemmards. De son vivant, oui, puisque Woody Allen est désormais moribond sur le plan professionnel et que les abus sexuels qui lui sont reprochés par sa fille adoptive ont pris une toute autre résonance dans le climat actuel.

Les dénégations répétées du cinéaste et l’absence de prolongement judiciaire, contrairement à l’affaire Polanski, n’y changent rien. Lâché par des comédiens jusque là silencieux et par des financiers soudainement épris de sursaut moral, le réalisateur de Crimes et délits doit à présent affronter des spectateurs qui, pour beaucoup d’entre eux, ne parviennent plus à voir ses films comme avant.

Autant dire que le scénario œdipien de Wonder Wheel risque de jeter un froid puisqu’il est question, ici, d’un forain excessivement attaché à sa fille menacée par des gangsters. De quoi irriter Kate Winslet, la 2e épouse du père. Déjà sujette aux affres de l’ennui conjugal, la voici prête à se consoler dans les bras d’un jeune romancier et maître-nageur joué par Justin Timberlake.

Le film est bien plus noir que son pitch. On ne rit pas, on ne rit plus. En cougar dépressive et tellement plus poignante que la Cate Blanchett de Blue Jasmine, Kate Winslet focalise l’attention au détriment des autres personnages, surtout masculins. Le Cosney Island des années 50 avec son ambiance plage, grande roue et jazz vintage participe du même faux-semblant. Textures acidulées, sous-texte anxiogène. Dans Wonder Wheel, le fantasme finit par se fracasser contre le réel. Reste à savoir si Woody Allen est le mieux placé pour filmer ce type de collision.

Wonder Wheel, Woody Allen (Sortie en salles ce 31 janvier)


Saïgon

janvier 26th, 2018

En interview, Caroline Guiela Nguyen, fille de Vietnamienne et de pied-noir d’Algérie, cite souvent Patrick Boucheron et son Histoire mondiale de la France. Autant dire qu’en matière de grand mix- elle préfère le mot « créolisation »- cette jeune metteuse en scène possède bien des atouts. Ajoutons-y un spleen obstiné dans la façon de frotter à l’intime les fantômes du passé et on tient là une héritière accomplie d’Ariane Mnouchkine.

Surtout au vu de ce Saïgon d’exception qui en a scotché plus d’un au festival d’Avignon, avec en guise d’accroche-cœur un restaurant. Ou plutôt une cuisine tenue par une mama vietnamienne aussi pudique que chaleureuse, Marie-Antoinette. Cachant ses peines et ses deuils, on ne la voit pas prendre une ride au fil du spectacle malgré des allers-retours entre le Saïgon post-Diên Biên Phu de l’an 1956 et le Paris du 13eme devenu terre d’exil au milieu des années 90. Le restaurant a gardé lui aussi sa patte désuète, ses carrelages verts et son espace cabaret -ou karaoké.

Voilà pour le décor où, dans une chronologie qui tient surtout de la mosaïque,  s’entrelacent chromos et tempos. Avec sa compagnie Les hommes approximatifs, Caroline Guiela Nguyen ressuscite en premier lieu la fin si méconnue de l’Indochine française, quand certains soldats français repartaient chez eux avec une fiancée vietnamienne. D’autres, qu’on aurait volontiers traités de harkis si le terme existait à l’époque, sont devenus des « Viet kieu », des Vietnamiens de l’étranger. Et quand l’un d’eux, plus tard, décide de revenir au pays, il ne parvient même plus à se faire comprendre des jeunes générations.

À la fluidité chorale de l’ensemble digne d’un Iñárritu première période se greffe un travail sur le langage qui ne se résume pas seulement à la dichotomie français/vietnamien. Parlers anciens ou feuilletés, accents locaux… Une Babel tellement plus émotionnelle que chez Wajdi Mouawad dessine un trajet de larmes dédié à un pays dont on ne se remet pas tant restent vibrants la générosité toute en retenue et le sens du sacrifice de ce si grand peuple pour quiconque a approché, un jour, les rives du Mékong.

Saïgon, Caroline Guilea Nguyen et le collectif Les hommes approximatifs, Ateliers Berthier de l’Odéon (jusqu’au 10 février). Coup de projecteur avec la metteuse en scène sur TSFJAZZ, mardi 30 janvier, à 13h30.


Couleurs de l’incendie

janvier 23rd, 2018

On l’avait connu haletant et poignant, le voici poussif et balourd. Avec Couleurs de l’incendie, suite très attendue d’Au revoir là-haut, Pierre Lemaître ne parvient pas à retrouver la puissance narrative et rythmique qui lui avait valu le Goncourt en 2013.

Difficile à vrai dire de faire son deuil d’Édouard Péricourt, cette gueule d’ange devenue « gueule cassée » qui tentait de survivre vaille que vaille après la Grande Guerre en essayant de concilier magouille et sensibilité artistique. Dans ce 2e tome, c’est sa frangine, Madeleine, qui joue les héritières ruinées sur une période qui va de 1927 au début des années trente sur fond de crise financière et d’expansion fasciste et nazie.

Cette personne est nettement moins sympathique, y compris lorsqu’elle se la joue Comte de Monte-Cristo à l’encontre de tous les vilains qui lui ont fait du mal et qui sont, au choix, des riches crapuleux ou des pervers opportunistes. Inutile de reprocher à l’auteur un propos trop appuyé sur le plan politique, il s’en gargarise. Que de flamboyance perdue, pourtant, dans cette manière de passer de Balzac (car c’était bien ce trait balzacien qui faisait toute la richesse d’Au revoir là haut...) à Alexandre Dumas en préférant le populisme à la finesse et la méchanceté à la causticité.

Seul antidote à ce défilé de personnages plus ou moins pathétiques, le petit Paul, le fils de Madeleine. Défenestré au début du récit jusqu’à atterrir sur le cercueil de son grand-père, sa romance platonique avec une Castafiore pour le moins croquignolesque égaie quelque peu l’atmosphère, jusqu’à cette très belle séquence du concert dans le Berlin d’Hitler. On sourit également à l’évocation de ces deux filles à la dentition problématique que leur député de père essaie de marier au premier venu…

Il reste que la magie est rompue. Notamment au niveau de l’écriture, avec ce tic affreux consistant à s’adresser régulièrement au lecteur. Le procédé consistant à lui tenir la main est-il si indispensable en matière de roman populaire ? Refermant la dernière page, on a surtout le sentiment que Pierre Lemaître nous a tenu en laisse, et cela pour un résultat bien maigrelet.

Couleurs de l’incendie, Pierre Lemaître (Albin Michel)


Pentagon Papers

janvier 20th, 2018

Aux origines des Panama Papers et autres Wikileaks, les Pentagon Papers… Le 17 juin 1971, sous présidence Nixon, la patronne du Washington Post, Katharine Graham, décide de publier dans son journal un rapport secret-défense accablant sur les relations entre les Etats-Unis et le Vietnam.

Commandé par l’ex-secrétaire d’Etat de Johnson, Robert McNamara, le document éclaire le bourbier vietnamien à l’aune du mensonge. Bien avant l’engagement officiel de l’armée américaine, en 1965, la Maison-Blanche et le Pentagone ont délibérément provoqué une escalade du conflit.

C’est un analyste travaillant pour l’État, Daniel Ellsberg (récemment décédé), qui communique ces informations au New-York Times. Il a bien fait le job, le premier lanceur d’alerte de l’Histoire, sauf que Nixon n’est pas du genre à se laisser faire. « Mettons ces fils de pute en prison », balance-t-il à son conseiller, Kissinger, sans mesurer la force de ce que l’on va dés lors appeler « le quatrième pouvoir ». Alors qu’un juge fédéral somme le New York Times de renoncer à son scoop, c’est le Washington Post qui prend le relais, quitte à compromettre son entrée en bourse et à réduire en miettes le carnet d’adresses de sa présidente, jusque là bien en cour auprès de l’Establishment.

Les Pentagon Papers ont finalement eu peu de conséquences sur l’administration Nixon. Ils ont donné en revanche au Washington Post, grâce à une décision historique de la Cour suprême, les moyens d’enquêter, ce qui a conduit au Watergate, l’ironie du sort voulant que dans le film d’Alan J.Pakula consacré à ce scandale, Les Hommes du Président, Katharine Graham est aux abonnés absents.

Le brushing laqué de Meryl Streep lui redonne vie dans Pentagon Papers. On pourrait s’en réjouir si Steven Spielberg n’avait pas signé à cette occasion un film aussi ringard que son actrice principale. En rédacteur en chef posant les pieds sur le bureau, Tom Hanks surenchérit dans la caricature. Le reste n’est que bien-pensance fémininiste et politique en réaction à l’Amérique de Trump, les allusions gros feutre au climat actuel ne manquant pas dans ce film éminemment conjoncturel.

Pentagon Papers, Steven Spielberg (Sortie en salles le 24 janvier)


Last Flag Flying-La dernière tournée

janvier 16th, 2018

Dans La Dernière corvée (1973), ils escortaient un prisonnier, ici, un cercueil. Également adapté d’un roman de Darryl Ponicsan, Last Flag Flying-La Dernière tournée apparaît comme la suite très libre du film-culte d’Al Ashby dans lequel deux soldats en attente d’affectation pour le Vietnam prenaient tout leur temps pour convoyer un jeune troufion arrêté à la suite d’un menu larcin. Désormais, il s’agit d’accompagner ces anciens bidasses devenus vétérans à l’enterrement du fils de l’un d’eux, mort en Irak.

D’une guerre à l’autre, il sera donc aussi question, dans Last Flag Flying, d’un voyage en train, d’un road-movie passant par Boston et d’un immense bras d’honneur à tout ce qui est mascarade patriotique… Et comme dans La Dernière corvée, un fort en gueule de première tiendra la vedette.

Non plus Jack Nicholson marinant dans sa torpeur égrillarde pour mieux cacher son désarroi mais Bryan Cranston -alias Mr Breaking Bad- mimant la truculence pour tenter d’atténuer ce que ces retrouvailles d’anciens combattants ont de si dramatiques. De quoi arracher quelques sourires à Steve Carell -c’est lui qui a perdu son fils- tandis que le 3e comparse de cette odyssée, un brave pasteur noir autrefois si dissipé, est incarné par Laurence Fishburne.

Comme dans son film le plus remarqué, Boyhood, Richard Linklater filme le temps qui passe, exercice qu’il déploie ici dans un cadre à rebours des esthétiques en vogue. Tonalités rêches et grisailleuses, dialogues abondants, temporisations à foison, déconnades en tout genre avec en renfort un 4e personnage, un jeune soldat afro-américain faisant presque office de candide… Ce pourrait être rasoir, et c’est aussi déchirant qu’un film de John Cassavetes.

Last Flag Flying-La dernière tournée, Richard Linklater (Sortie en salles ce 17 janvier). Coup de projecteur sur TSFJAZZ, jeudi (13h30), avec Frédéric Mercier, de la revue Transfuge.