Jean Ferrat en guise d’autoportrait…

mars 14th, 2010

Je crois que mon père et la mère se sont aimés avec Jean Ferrat... Dans ce qui les a amenés à faire leur vie ensemble, eux qui viennent d’univers si différents, j’imagine que “Potemkine” et “Aimer à perdre la raison” ont du faire trait d’union…

J’ai donc grandi avec lui… Bien avant Brel, Gainsbourg et Léo Ferré… Bien avant “Kind of Blue“… Je me souviens de cette drôle de comptine en 45 tours à la maison, autour de mes 6-7 ans: “La boldochevique, la boldochevique, la bonne tisane du bourgeois”…Je me souviens de ma première manif, printemps 1983… La sono  crachait : “Ah Monsieur d’Ormesson, vous osiez déclarer qu’un air de liberté flottait sur Saïgon, avant que cette ville, s’appelle ville Ho Chi Minh“… Toujours pas d’air liberté, hélas, à Ho-Chi-Minh, quand je l’entend chanter, quelques années plus tard, : “Ah ils nous ont en fait avaler des couleuvres, de Prague à Budapest, de Sofia à Moscou”, composé en l’an 80 dans la foulée d’un tristement célèbre “bilan globalement positif”, ou encore  “C’est un joli nom, camarade“, en mémoire du Printemps de Prague…

Et puis il y eut “Ma France“…

Alors voilà… Picasso, dans mon âme, continuera toujours à tenir “le monde au bout de sa palette”,  elle répondra toujours du nom de Robespierre, ma France, et “du journal que l’on vend le matin d’un dimanche à l’affiche qu’on colle au mur du lendemain”, il y aura toujours les mots et les notes de Jean Ferrat pour guider ma conscience…

Ciels

mars 13th, 2010

Est-on entré, avec Wajdi Mouawad, dans un nouveau type d’avis critique ? Non plus le théâtre qu’on aime ou le théâtre qu’on aime pas, mais plutôt le théâtre qu’on aurait voulu aimer… Déjà avec la reprise de “Littoral“, le mois dernier, à Malakoff, quelque chose s’était cassé… Formellement conquis par toute une série de dispositifs dans la mise en scène, on l’était beaucoup moins par un propos et une direction d’acteurs quelque peu plombants et superfétatoires…

Avec “Ciels“, dernière création du dramaturge libano-québécois, le trouble est encore plus manifeste. Pendant toute une partie du spectacle, on se dit “pourquoi pas ?”…  Pourquoi pas, en effet, ce renversement du rapport scène/public à travers des tabourets pivotants alignés dans un grand cube blanc, les comédiens jouant tour à tour au milieu  des spectateurs ou alors sur l’un des quatre côtés du cube ? Pourquoi pas, ces mots qu’on entend (on croit reconnaître la voix de Bertrand Cantat) sur les fils victimes des crimes de leurs pères ? Pourquoi pas cette assourdissante sonate de bombardements alors que le cube est soudain plongé dans le noir ? Pourquoi ne pas applaudir, en effet, ce théâtre réinventé où des comédiens se livrent autant sur scène que par le biais d’un écran d’ordinateur ou d’un visiophone ?

C’est l’objet narratif qui, en réalité pose problème: des agents secrets confinés dans leur univers tentent de décrypter des codes qui annoncent l’éminence d’un attentat. Piste islamiste ? Pas si sûr, selon l’un des membres de l’équipe, venu remplacer le chef du groupe qui s’est suicidé lorsqu’il appris que son propre fils était compromis dans cette sombre entreprise dont la clé réside dans un tableau du Tintoret

Bon… On n’arrête là… Apparemment, Dan Brown aurait beaucoup apprécié ce type de récit dont la lourdeur et le caractère puéril vont de pair avec une faiblesse sidérale de pensée dans la volonté de tenir un discours globalisant sur la façon dont les atrocités du 20ème siècle contaminent notre époque… Le jeu d’acteurs ne s’embarrasse guère, lui non plus, de subtilités, malgré la grâce que déploie Stanislas Nordey dans le rôle principal… Et puis, force est de l’admettre : le tabouret pivotant, pour des gens qui ont l’esprit vieux comme moi, ça devient un peu suant au bout de 2h30 de spectacle…

Ciels, de Wajdi Mouawad, aux Ateliers Berthier de l’Odéon (jusqu’au 10 avril)

s. 

HHhH

mars 11th, 2010

Pour que quoi que soit pénètre dans la mémoire, il faut d’abord le transformer en littérature. C’est moche mais c’est comme ça “… Voilà donc son état d’esprit, à Laurent Binet, jeune prof de Seine-St-Denis, lorsqu’il s’apprête à donner chair à l’un des gestes les plus héroïques de la Seconde Guerre Mondiale. La “littérature”, il faut bien s’y résoudre, mais pas question pour lui de transformer un roman en romance… Laurent Binet ne va pas refaire “La Rafle“, et encore moins la jouer comme ces jeunes écrivains imbus d’eux-mêmes et qui insultent l’Histoire du bas de leur bonne conscience (Comment il s’appelle, déjà, cet odieux bobo de chez Gallimard ?) Non…Quand l’auteur de “HHhH” évoque l’assassinat, à Prague, en 1942, de Reinhard Heydrich, nazi préféré d’Hitler et initiateur de la Solution Finale, c’est d’abord le “Je n’y étais pas !” qui saute aux yeux…

Et pourtant, il a toute la documentation requise, le jeune prof du 93… Il a  aussi cette passion enfiévrée pour Prague qui coule dans ses veines, ainsi qu’une bonne dose de hantises pour tout ce qui concerne les années noires… Et en même temps, il sait bien, Laurent Binet, qu’il ne faut pas tricher avec Gabcik le Slovaque et Kubis le Tchèque, ces deux paras missionnés par Londres pour tuer Heydrich…  Il ne faut pas les noyer de fiction et de platitudes alors que, soudain, la Mercedes du “bourreau de Prague” déboule sur le virage d’Holesovice, ce 27 mai 1942…

Une mitraillette s’enraye, un tramway passe, un traître fait son boulot de traître, le village de Lidice est rayé de la carte,  700 SS se ramènent dans une crypte d’église pour un assaut gagné d’avance… Finalement, il se jette à l’eau, Laurent Binet, et il raconte l’assassinat du monstre  avec une intensité inouïe, mais en n’oubliant jamais, encore une fois, qu’il est en plein “work in progress“… Etait-elle vraiment noire, la Mercedes d’Heydrich ? Se sont-ils vraiment parlés ainsi, Gabcki et Kubis, avant de passer à l’acte ?  Flaubert, déjà -il est cité dans le livre- se demandait à quel point il fallait donner aux gens un langage dans lequel ils n’ont pas pensé…

C’est cette culture du scrupule, ce sens de l’épure et cette humilité de forcené face au “miroir sans tain de la réalité historique” qui font que tout sonne juste dans ce roman, à commencer par Heydrich lui-même… Heydrich et sa voix de fausset, son côté à la fois glacial et ordurier, ses minables “performances” dans un bordel qu’il a ouvert à Berlin… Pour dépeindre cette “bête blonde” également désignée sous l’acronyme HHhH (”Le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich“), Laurent Binet a souvent recours à un humour féroce, aux antipodes de toute fascination…  Je ne me lasse pas, notamment, de cette histoire de pénicilline que seule l’Angleterre possédait à l’époque et qui aurait permis à la “bête blonde” de survivre à ses blessures…

Je ne me lasse pas non plus de cet ultime flash-back, à la toute dernière page, quand Gabcik , qui n’a pas encore pris connaissance de la mission qui lui coûtera la vie, embarque pour la France à bord d’un “paquebot aux armatures rouillées qui glisse sur la Baltique comme un poème de Nezval “… A ce moment là, effectivement, même en hésitant encore un peu, il a vraiment le droit de le dire, Laurent Binet : “J’y étais ! “…

“HHhH”, de Laurent Binet (Grasset), qui sera l’invité des “Jeudis du Duc”, le 18 mars à 19h, en direct du Duc des Lombards, et avec la présence exceptionnelle de M. Claude LANZMANN

L’Horizon

mars 7th, 2010

Toujours en pointillés, Patrick Modiano…Toujours dans l’énigme et l’intemporel. Encore une fois, sa plume élude le charnel, l’explicatif… Elle est comme les nuages de Django Reinhardt, tout en volutes et en mélancolie.

L’Horizon”, son nouveau roman, est construit sur une rencontre fortuite, dans un mouvement de foule. Deux jeunes gens font un bout de chemin ensemble… Ils ont leurs secrets… Elle, surtout, une Bretonne née à Berlin et qui retourne à Berli. Modiano ne pousse pas trop loin la généalogie. Il préfère, et c’est mieux ainsi, creuser des ombres d’amour, des complicités inquiètes, le tout dans un Paris un peu suranné sans pour autant nous être étranger.

Ceux qui ont toujours eu un peu de mal avec cette littérature fantomatique vont encore rechigner. Patrick Modiano signe en même temps l’un de ses romans les plus émouvants. Plus que des bleus, ce sont des blancs à l’âme que son stylo dessine, lui qui écrit toujours ses livres à la main…

L’Horizon“, de Patrick Modiano (Editions Gallimard) 

Insensiblement (Django)

mars 2nd, 2010

 “Where is Django ?”, demandent les GI’s qui débarquent dans la France libérée, alors que la renommée du guitariste a franchi depuis belle lurette l’Atlantique… “Where is Dizzy ?“, rétorque le Manouche au sourire de chat, affamé de be-bop et de musiques nouvelles, lorsqu’il touche à son tour le sol américain… “Where is Stephane ?”, lui assène t-on lors de cette interminable tournée dans le sillage de Duke Ellington, comme s’il était indissociable de Stéphane Grappelli, comme si, tout seul, il n’était pas autre chose qu’une bête de foire, une caricature de romanichel, un post-scriptum de manoucheries et de vieilles scies qu’on applaudit uniquement pour le folklore, qui vient après coup, une fois que le Duke a rassasié son public de “mystère et de liturgie”.. A quoi bon être à l’heure, dans ces conditions, lorsqu’il s’agit d’honorer la grande soirée du  Carnegie Hall ? La désillusion ne se laisse-t-elle pas mieux consumer dans ce bar de Manhattan où Django trinque avec le boxeur Marcel Cerdan ?  “J’ai bien le temps, Marcel ! Ils n’ont qu’à m’attendre, les Américains…”

Quand Alain Gerber apporte sa touche au centenaire de Django Reinhardt c’est, comme souvent chez lui, tout en doigté et en crépuscules… Il a à l’oreille le testamentaire “Insensiblement” dont Django grave la 2ème version quelques semaines avant sa mort. Il  a son angle, surtout, Django en Amérique, cette terre promise, cette Eglise à laquelle l’avait initié dés les années 30 Coleman Hawkins qui, pour se ressourcer, fera, lui, le voyage inverse, en Europe…Alain Gerber raconte un Django qu’on ne connait pas… De la nonchalance “reinhardtienne” il fait table rase pour ne saisir au vol que le musicos halluciné, prêt à tout pour débusquer les rythmes du futur, allergique à cette statue de cire qu’il est devenu sous l’Occupation… Django veut connaître les secrets de Charlie Parker, de Dizzy Gillespie, de cette “musique d’après Hiroshima et Nagasaki“… Il croit avoir trouvé le Messie avec cet “expert des renaissances”, ce “bourlingueur“, ce vagabond lui aussi en son genre qu’est Duke Ellington… On connait la suite… “Comme souvent dans la vie, écrit Alain Gerber, l’attente de la fête avait été l’unique fête, l’idée de la fête qui vous passait sous le front, pareille à des nuages qui se retirent et ne vous laissent qu’un bleu sans fin, immobile autour du soleil”..

C’est en Amérique qu’il se met à peindre… Django est au fond du trou. Dans son deux-pièces du Henri Hudson, un hôtel proche de Broadway, des modèles se succèdent dans la pénombre… Parmi eux, une fille aux yeux noirs, rencontrée dans une boîte de Pigalle avant guerre, et qui  parvient à fixer le regard du Gitan. Elle s’appelle Lorna Zelnic. Elle a, semble-t-il, traversé l’enfer quand au même moment Django vivait son soi-disant âge d’or de l’Occupation… Il est un peu maladroit avec la fille, Django, un peu comme la plume d’Alain Gerber à cet instant du livre, et avec ce personnage féminin qu’il a inventé, comme si l’échappée vers la pure fiction l’éloignait “insensiblement” de son angle de départ, cet “America, America” dont, au final, il arpente  magnifiquement les tourments en suivant au coeur-à-coeur un Manouche qui perd la foi au pays de ses rêves…

“Insensiblement (Django)”, d’Alain Gerber (Editions Fayard). Alain Gerber est l’invité de TSFJAZZ ce jeudi 4 mars à 19h, dans “Les Jeudis du Duc”, en direct du Duc des Lombards….

Yesterday You Said Tomorow

février 28th, 2010

Le plus beau disque de ce début d’année porte la signature de Christian Scott. Sa trompette voyage comme Don Cherry et chante comme Chet Baker. Son quintette cultive un sens de l’espace et une force d’exposition comparables à la 2ème dream team de Miles Davis. Son art, enfin, est emprunt d’une modernité, d’une authenticité et d’un devoir de mémoire qui font  honneur à la conscience afro-américaine.

Tout est beau dans “Yesterday You Said Tomorrow“, à commencer par le titre de l’album, comme un trait d’union baladeur entre les combats des années 60 et les urgences du nouveau millénaire à l’heure où la présidence Obama nourrit les premières déceptions… Christian Scott a 26 ans, et il a titré l’un de ses morceaux “American’ t”… Il arrive après Katrina (c’était le thème de son précédent album, “Anthem“), et c’est à l’enfer carcéral de la prison d’Angola, en Louisiane, où tant de détenus noirs sont réduits au rang d’esclaves, que ce natif de la Nouvelle-Orléans dédie son “Attica Blues” à lui,  ” Angola, LA & The 13th Amendment“… L’album débute sur “KKPD“, quartet de majuscules cash pour raconter le Ku Klux Police Department, avec en intro le jet de guitare électrique, la batterie qui déboule, et le son de trompette qui surnage dans l’oeil du cylone… On est d’emblée jeté dans un océan de lyrisme, de rage et de liberté contre lequel on échangerait tous les Wynton Marsalis et autre Terence Blanchard de la terre…

Egalement phénoménal, le travail sur le son, avec  tout le savoir-faire de Rudy Van Gelder, l’immémoriel masteriser des années Blue Note… Un son tour à tour voilé, poisseux, velouté, moins hip-hop/soul qu’auparavant , et dont les déliés ne sacrifient jamais la ligne mélodique qui rend certains morceaux inoubliables, à l’instar de  “An Unending Repentance”, “Angola...” ou encore “The Eraser“, reprise du chanteur de Radiohead transcendée par le clavier granuleux de Milton Fletcher Jr… Il faudrait aussi citer Kristopher Keitt Funn à la basse,  Matthew Stevens à la guitare et à la batterie, le fulgurant Jamire Williams qui, sur scène, a vraiment l’allure d’un néo- Black Panther échappé d’un mauvais rêve de James Ellroy...

On garde le meilleur pour la fin: une “gorgeous” ballade, comme disent les Américains… “Isadora”… Un prénom qui aura peut-être la destinée d’une “Naïma”…

“Yesterday You Said Tomorrow”, de Christian Scott (Universal)

P.S. A lire également, sur le même sujet, le blog de David Koperhant… Parti comme c’est, et à en croire d’autres avis autorisés au sein de l’équipe de TSFJAZZ, il va finir très haut dans le top ten 2010, le disque de Christian Scott…

The Ghost Writer

février 26th, 2010

Pas si reposant que ça, le métier de “nègre” littéraire… Surtout lorsqu’on remplace quelqu’un qui s’est mystérieusement noyé et qu’on a en charge les mémoires d’un ancien Premier ministre compromis dans des crimes de guerre… C’est le sympathique Ewan McGregor qui joue ce personnage d’écrivain-fantôme dans le nouveau film de Roman Polanski, avec face à lui un ancien James Bond, Pierce Brosnan, dont le personnage peut éventuellement rappeler un certain Tony Blair

Adapté d’un roman de Robert Harris, “The Ghost Writer” s’impose au final comme un thriller honorablement mené et non dépourvu de certaines allusions aux propres mésaventures de Polanski, notamment lorsqu’on s’aperçoit que le Premier ministre du film ne peut plus rentrer chez lui sauf à passer par les fourches caudines de la justice de son pays…

Le film est également étayé de manipulations diverses et variées avec pour cadre une île-bunker où la météo est bien capricieuse, ce qui renvoie au passage à l’autre événement insulaire du moment en matière cinématographique, à savoir le fameux “Shutter Island” de Martin Scorsese… Dans les deux cas de figure, on pourra regretter une certaine paresse dans l’inspiration malgré une maîtrise formelle indéniable…

The Ghost Writer, de Roman Polanski (sortie en salles le 3 mars)

Le quai de Ouistreham

février 23rd, 2010

Faire des ménages, dans le jargon des journalistes, c’est arrondir ses   fins de mois en présentant des séminaires privés pour des grandes entreprises..On connaît quelques grands prêtres de la sacro-sainte “indépendance de la presse” qui ne rechignent guère à cette tâche peu reluisante… Florence Aubenas a fait des ménages autrement… Pendant presque six mois, le seau à la main, l’ancienne reporter-otage en Irak est devenue “agent d’entretien”, comme ils disent au Pôle Emploi, après avoir posé un congé sans solde… Direction Caen et ses environs, avec pour unique.quotidien quelques miettes de contrat ici ou là, des horaires constamment décalés, des bouts de nuit hagards et au grand maximum  700 euros par mois… L’ouvrage a pour titre “Le quai de Ouistreham“, en souvenir du CDD le plus éprouvant, dans les couloirs livides d’un ferry pour l’Angleterre…

On serre les dents en tournant les pages… Florence Aubenas ne prétend rien révéler. Elle met simplement sa pudeur, son instinct de l’âme et son extraordinaire finesse au service d’une réalité sociale que plus grand monde n’a le temps ni l’envie de raconter. Elle avait ce même ancrage terrien, cette même plume lorgnant plus vers Simenon que vers Zola pour résumer, il y a quelques années, Outreau et son cortège de laissés-pour-compte…

Au plus près de l’humain, elle est d’abord dame de coeur quand il s’agit d’évoquer ce type qui voudrait qu’on lui supprime son numéro de téléphone dans son dossier à Pôle Emploi parce que, justement, on lui a coupé le téléphone !. Il ne comprend pas, le type, qu’il est foutu, que plus aucun rendez-vous ne peut se prendre sans un coup de fil au préalable… Dame de coeur, toujours, pour raconter ce qui résiste au creux du coeur quand tout flanche: le besoin d’être ensemble,  un sursaut de coquetterie, une esquisse de drague comme autant de symptômes d’une inaltérable dignité…

Et la “Crise” dans tout ça ? Oh mais elle a bon dos, la “Crise”, peut-on entendre dans le quai de Ouistreham… Toujours le même mot, inventé par les puissants…Entité abstraite, Léviathan pourrissant… Dans la plaine normande, dont on ne savait pas qu’elle abritait tant de fleurons industriels,  seuls quelques morceaux de rails s’effaçant sous la mousse disent encore les usines englouties… Les ex -Moulinex passent pour des emmerdeuses. On les appelle les “poules de luxe”… Devant sa boîte qui va fermer, un grand maigre parle tout seul: “Pourquoi ce sont les salariés qui pleurent leur usine ? Ce sont les patrons qui devraient être tristes”.

Il y a ce remords à la fin du livre, cette “bulle d’intimité” qui va éclater quand Florence la femme de ménage va avouer à ses copines sa véritable identité… Manière de dire qu’on ne sort pas indemne de cette “enquête de l’intérieur” qui vaut déjà à son auteur un début de polémique… La voilà accusée, Florence Aubenas, d’utiliser le malheur des autres pour décrocher le jackpot médiatique, comme si elle découvrait soudain le monde des précaires sous le couvert d’un vulgaire trip bobo… Ceux qui pensent ça n’ont pas lu son livre…Ou alors ils n’ont pas été interviewer Florence Aubenas, micro TSF en main, à la rencontre de son regard qui pétille d’intégrité…

Le quai de Ouistreham“, de Florence Aubenas (Editions de l’Olivier) Coup de projecteur avec l’auteur, ce jeudi 25 février, sur TSFJAZZ (8h30, 11h30, 16h30)

Shutter Island

février 22nd, 2010

C’était le film le plus attendu de l’année… Martin Scorsese adaptant le légendaire “Shutter Island” de Dennis Lehane, avec Leonardo DiCaprio dans le rôle principal… Sans même avoir lu le livre, on savourait d’avance la tempête sur l’île, le climat de paranoïa sur fond de guerre froide et de Shoah non digérée, l’itinéraire infernal de “l’enquêteur enquêté”, ce   Marshall bien trop propre sur lui pour être vraiment net, ce qui va évidemment le mener dans l’abîme lors de la mystérieuse disparition d’une patiente dans une clinique réservée aux fous criminels… Sur le papier, c’était immense… Affiche, casting, bande-annonce… ça clignotait dans tous les sens “Attention, chef d’oeuvre !

On sort de la salle, et là, c’est autre chose qui clignote : un triste et globuleux “Bof !“… Un Scorsese trop bien fignolé, trop bien référencé en matière d’historiographie du 7ème art, trop mécaniquement adapté, également, aux obsessions qui ont fait du réalisateur de “Taxi Driver” ce qu’il est… et du coup, un Scorsese sans surprise, formaté par son propre format, cherchant en vain le grand souffle qui permettrait de transcender à l’écran le climat labyrinthique que Dennis Lehane a su trouver avec sa plume…

Elle sonne bizarre, la tempête, dans “Shutter Island”… Elle n’a rien d’une brise, évidemment, mais elle n’emporte finalement pas grand chose en terme d’émotions et d’angoisses…Martin Scorsese n’a rien perdu de sa maîtrise cinématographique et “Shutter Island” fourmille de moments flamboyants, mais au final, c’est la déception qui se pavane et qui fait buzz lorsqu’on s’échange les premières impressions avec d’autres journalistes…Lors de la conférence de presse qu’il a donnée récemment à Paris, Scorsese se disait prêt à renouer, peut-être, avec des films à petit budget sur des scénarii dont il a le secret… Peut-être retrouvera-t-il alors cette flamme qui fait défaut ici alors qu’elle nous a donné l’une des filmographies les plus impressionnantes du cinéma contemporain.

“Shutter Island”, de Martin Scorsese (sortie en salles le 24 février)

Les naufragés du Fol Espoir

février 21st, 2010

C’est une quête improbable que nous propose Ariane Mnouchkine dans son nouveau spectacle, “Les naufragés du Fol Espoir“… La quête d’un théâtre qui viserait notre âme d’enfant… Un théâtre qui renouerait, également, avec la magie d’un Méliès ou d’un Griffith, au temps du cinéma muet, avec de bien grosses ficelles en matière de trucages…

Malheur de malheur… Notre âme d’enfant, nous avons du la perdre en route… Elle aurait vaillamment résisté, sinon, à cette interminable “jules-vernerie” où plus d’une trentaine de comédiens gigotent dans tous les sens en s’efforçant de rendre leur périple passionnant… Nous sommes en juin-juillet 1914, à la veille de la 1ère guerre mondiale… Dans le grenier d’une guinguette, un réalisateur caractériel et son extravagante frangine mettent en images l’odyssée d’un ex-archiduc devenu navigateur et qui rêve de construire la Cité Idéale sur une île située près du Cap Horn…Mais c’est un autre archiduc, du côté de Sarajevo, qui ramène la troupe à une réalité plus douloureuse, jusqu’à l’assassinat de Jaurès qui met fin prématurément au tournage…

“Les naufragés du Fol Espoir” nous invitent à rêver à un monde meilleur… On y parle de socialisme, de féminisme, d’abolition de la peine de mort… On y croise Darwin et la reine Victoria… On croule, en fin de compte, sous des vagues de bonne conscience -même en cinéma muet- et c’est d’autant plus pesant que ni l’interprétation, ni la partition musicale de la pièce, ne viennent transcender l’ensemble…

Avec “Le Dernier Caravansérail” et “Les Ephémères”,  la fondatrice du Théâtre du Soleil nous avait habitués à plus de finesse, de magie et de gravité… Elle charge ici la barque du burlesque sans réellement convaincre… Quant aux moyens mis en oeuvre pour restituer le décor austral où évoluent ces naufragés d’un autre siècle, ils  renverraient plutôt à un “coup de vieux” inattendu du Théâtre du Soleil, même si on comprend qu’Ariane Mnouchkine a d’abord voulu rendre hommage aux artifices de l’époque… Il n’empêche que des metteurs en scène comme Robert Lepage ou encore Wajdi Mouawad on mieux su montrer, de leur côté, comment au théâtre, parfois, avec trois bouts de chandelle on est capable de faire voyager le spectateur et de réinventer le monde…

Les naufragés du Fol Espoir”, Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, à la Cartoucherie de Vincennes (jusqu’au 30 avril)