Levantine Symphony No 1

septembre 22nd, 2018

Cela fait un bail qu’Ibrahim Maalouf a transcendé le statut d’agent double inventé par Pierre Bouteiller pour évoquer ces musiciens aussi à l’aise en classique qu’en jazz. Ibé, comme on le surnomme, c’est l’agent triple, quadruple, voire octuple, jusqu’à cet impromptu Dalida qui a pu déconcerter certains de ses fans l’an passé.

Il faut s’y résoudre, ce trompettiste parle plusieurs langues : jazz et classique, mais aussi pop, world et électro. Pour tout gardien du temps, il est le blasphème incarné, le casseur de codes, l’électron trop libre et paradoxalement trop fédérateur qui refuse de s’exprimer dans un seul langage. Miles Davis avait connu pareil ostracisme.

Le voilà à présent qui fait swinguer une symphonie avec le concours d’un chœur d’enfants (issus de la Maîtrise des Hauts-de- Seine) et du Paris Symphonic Orchestra, sans oublier ses fidèles sidemen que sont François Delporte, Frank Woeste, Stéphane Galland. Créée au mois de mars sur la scène du Kennedy Center de Washington, cette assomption en sept mouvements réunit tout ce que l’on aime chez Ibrahim Maalouf: le tourbillon des tempos, la fièvre lyrique, le sens de la mélodie et de la narration ou encore -et toujours- cet art consistant à faire rimer identité avec hybridité.

Mais peut-être qu’après tout certains jazzeux ne seront pas les premiers à rugir. Ces détours par les musiques urbaines avec orgues qui groovent et riffs de cuivre pourraient d’abord désarçonner les amateurs de symphonie plus classique. On discerne une volonté similaire de briser le moule du côté des paramètres orientaux tant il est vrai qu’ici ni la liturgie du mélisme, ni les violons langoureux, ne sont au rendez-vous. Même la fameuse trompette à quarts de ton qui a fait la légende d’Ibrahim Maalouf paraît avoir moins d’espace, la prime allant d’abord à l’orchestration.

Les lueurs du monde arabo-musulman n’en parsèment pas moins l’album. L’Orient en fusion à travers un thème initial qui fructifie dans le contemplatif, le combo ou l’amplification, on dirait encore plus l’Orient avec toutes ces tremblés de sonorités et ses méandres de l’âme qui le caractérisent… Ibrahim Maalouf nous offre ainsi un véritable hymne au soleil. Soleil Levant, Maestro !

Levantine Symphony No 1, Ibrahim Maalouf (Mister Ibe/Universal). En concert à la Seine Musicale, à Boulogne-Billancourt, les 18 et 19 janvier.



Climax

septembre 20th, 2018

Dialogues et scénario relèvent pour lui du superflu. Avec Climax, qui porte si bien son titre, Gaspard Noé creuse encore d’avantage sa veine radicale, entre transe et ivresse.

Au départ, ceci étant, on est plus dans le climat que dans le climax. A l’extérieur, il neige. Dans le bâtiment, ça danse. Casting, répétitions… Un plan-séquence vertigineux montre une jeune troupe de performers exultant sur scène. Origines, couleur de peau, choix sexuels… L’éventail est large, l’atmosphère plutôt lascive.

Et puis la soirée disjoncte. La sangria a un drôle de goût, comme si quelqu’un y avait plongé une substance illicite. Sur cette face B du film, Gaspard le terrible invente des cauchemars et des paranoïas dont il a le secret.

Qu’il y a-t-il derrière ? On ne voit pas trop. Qu’importe ! La fulgurance et les ténèbres en guise de matière à penser ouvrent des voies résolument en pointillés. Il n’empêche que dans le seul registre de l’expérience cinématographique, Climax est incontournable.

Climax, Gaspard Noé (le film est sorti hier)


J’ai le regret de vous dire oui

septembre 18th, 2018

Ce maestro est d’abord un maelström. Michel Legrand revient sur sa prolifique trajectoire dans un ouvrage tellement délicieux qu’on en redoute le point final. Il s’est déjà raconté, certes, sauf que cette autobiographie enrichie dont un premier jet était sorti sous le titre Rien de grave dans les aigus en rajoute dans la sincérité, l’aventure et l’espérance, ne serait-ce que dans le récit en trois actes consacré à Macha Méril, l’inoubliable interprète d’Une Femme mariée… Mariée, depuis, avec l’auteur de Legrand Jazz.

Ainsi se parachève, au carrefour du baroque, du swing et du romantisme, l’identification entre le musicien et sa musique. C’est une mélodie des quatre saisons, le parcours façon Once Upon a Summertime -version anglaise de La Valse des Lilas- de Michel Legrand. Mieux encore, une symphonie, malgré la fausse note initiale de son chef d’orchestre de père, Raymond Legrand, compromis par intérêt sous l’Occupation, menteur, superficiel, abandonnant sa famille. Peu rancunier, le fils se résoudra plus tard à n’entretenir avec cet homme que des liens vaguement affectueux, sans profondeur. « En faisant le deuil du père qu’il n’est pas, je deviens ami avec Raymond ».

Des pères de substitution vont remplir les trous d’âme: Francis Lemarque qui a traversé la guerre tout autrement, Jacques Canetti qui fabrique professionnellement le jeune Legrand chez Philips ou encore, de façon plus inattendue, Louis Aragon. Des pères et des frères… Le jour où meurt Boris Vian, Jacques Demy commence le tournage de Lola. C’est évidemment l’axe central, ces tours de magie avec parapluies ou demoiselles auprès de Jacquot de Nantes. Même si parfois ça dissone. Ce jour de palme cannoise, par exemple, quand Demy souffle à l’oreille de son alter ego: « Ne monte pas, c’est uniquement le metteur en scène ! »… L’alter ego en question reconnait dans le même temps qu’il n’était pas prêt à accompagner le cinéaste désenchanté lorsque ce dernier entendait donner une teinte de moins en moins « minnellienne » à son œuvre…

Regrets, ratages, confessions… Voilà bien une autobiographie qui tord le cou au prétendu narcissisme parfois imputé à son auteur. C’est l’humilité incarnée, au contraire, qui resplendit lorsque Legrand raconte Miles Davis, Bill Evans, Stan Getz On adore aussi ce premier contact homérique avec Sarah Vaughan dont il balance par la fenêtre d’une voiture le joint qu’elle lui tendait fraternellement. Plus tard réconciliés, « l’affaire du joint est bel et bien oubliée. C’était un pétard mouillé. »

D’autres portraits encore : la tordante avarice de Maurice Chevalier, (Sa jeune compagne lors d’une soirée à plusieurs: « -Dites-moi, Maurice, je peux servir les fromages ? -Inutile, ma chérie, il y en a déjà eu dans les pâtes »…), Nougaro et son ivresse non moins généreuse, Jean-Luc Godard dont il mettra en musique trois films (« Aucun cinéaste mieux que lui ne tutoie la liberté ») ou encore Stéphane Grappelli scotché à Questions pour un champion ! Magnifique chapitre, également, consacré à l’interprète de cœur, Barbra Streisand, qui un soir fait durer des répétitions jusqu’à plus soif pour le seul plaisir du moment partagé avec l’un des musiciens qui l’a le mieux comprise.

Plus un compositeur est soumis à des contraintes, plus il est libre, lui a un jour enseigné celle qu’il surnomme sa « mère en musique », Nadia Boulanger. Michel Legrand n’aura guère cessé, somme toute, de rencontrer des frontières pour mieux les pulvériser, alliant le fantasque et l’adrénaline (« Quand je n’ai pas le temps de chercher, je trouve »…), mais aussi une sensibilité à fleur de peau pour exceller dans son art. Avec le concours de l’indispensable Stéphane Lerouge, il se promène dans ses souvenirs avec une virtuosité insatiable qui nous le rend encore plus nécessaire.

J’ai le regret de vous dire oui, Michel Legrand (Fayard)


Les frères Sisters

septembre 15th, 2018

Le palmé et pourtant incompris Dheepan ne lui a pas fait changer de fusil d’épaule. Avec Les frères Sisters, adapté d’un roman de Patrick deWitt, le réalisateur de De battre mon cœur s’est arrêté poursuit une quête de tendresse et de fraternité qui prend d’autant plus de relief qu’elle se déploie dans des formats peu enclin à la délicatesse.

Après la guerre des cités, le western. En pleine ruée vers l’or, deux frères (John C. Reilly et Joaquin Phoenix) dont le passe-temps consiste à occire sans le moindre état d’âme quiconque figure sur la liste noire de leur employeur se lancent sur les traces d’un prospecteur-chimiste (Riz Ahmed) muni d’une formule magique pour décrocher le jackpot. Ce dernier est également poursuivi par un détective privé (Jake Gyllenhaal) présentant des signes extérieurs de civilisation peut-être plus éloquents que les signaux envoyés par les deux frangins mercenaires.

Ils font pourtant des bien des efforts, les frères Sisters, pour s’adapter au nouveau monde. Surtout l’aîné, transfiguré par les fragiles rondeurs de John C. Reilly et carrément irrésistible lorsqu’il se brosse les dents tout en jouant les coquets avec un foulard rouge. Il fallait s’y attendre, le Far West de Jacques Audiard tranche singulièrement avec le tout-venant du western stylisé façon Clint Eastwood ou diabolique version Tarantino. Ici, même les rustres peuvent s’adoucir au miroir de leurs traumas d’enfance et crapahuter sur des chemins initiatiques tels que les a toujours affectionnés le réalisateur de Un Prophète.

Ainsi la conscience vient aux cowboys. Il leur arrive même d’avoir des convictions politiques au moment où le mythe du wilderness -la nature vierge- succède à un paysage de granges brûlées, emportant la mise en scène dans un climax de sérénité (magnifique photographie signée Benoit Debie) au bord d’une rivière. La soif de l’or devient alors quête d’idéal à l’instar de ces conversations étonnantes où l’un des personnages, fondu de socialisme utopique, se met à imaginer une communauté harmonieuse où d’éventuels conflits ne se règleraient plus à la gâchette.

On l’aura compris, il est vraiment temps d’en finir avec les clichés sur Audiard cinéaste de la virilité et de la testostérone. Magistrale alternative à un genre dont la contemporanéité peut être sujette à caution, son bréviaire de l’Ouest conjugue émotion et humour (l’héritage des frères Coen, encore une fois…) avec une dextérité aussi jubilatoire que le propos est désenchanté. Le film est dédié au frère aîné du réalisateur, décédé à l’âge de 26 ans.

Les frères Sisters, Jacques Audiard (Sortie en salles ce mercredi 19 septembre). Coup de projecteur, la veille, sur TSFJAZZ (13h30) avec le réalisateur.



Coincoin et les Z’inhumains

septembre 13th, 2018

Dans le registre du bressonien hilare, Bruno Dumont a alterné les hauts et les bas. Entamé il y a quatre ans avec le génialissime P’tit Quinquin, sa veine loufoque a touché le fond à deux reprises avec le surchargé Ma Loute et le non moins potache Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc. Autant dire qu’on craignait le pire avec cette suite de P’tit Quinquin, toujours en format mini-série sur Arte.

Résultat en deux temps, avec d’abord ce sentiment que la magie et la poésie n’opèrent plus comme auparavant. L’humour aussi prend du plomb dans l’aile. Il roule sur deux roues, comme la voiture de l’ineffable commandant Van Der Weyden toujours flanqué de son associé, le terrien et désabusé Carpentier, aux expressions hélas bien limitées sur la durée…

La densité est ailleurs. On avait quitté un môme, on retrouve un adolescent. Il a toujours ce nez un peu distordu, le Doinel de Bruno Dumont, mais avec en bonus cette inquiétude qui embue désormais le regard, ce mal-être de mal-aimé. Elle était si mimi, sa petite fiancée d’il y a quatre ans. Sauf que depuis, elle s’est entichée d’une jeune camionneuse. Pas de quoi désespérer, heureusement, surtout quand surgit dans les bras de P’tit Quinquin rebaptisé Coincoin une miss encore plus sexy, avec ce mix de vulgarité et de fragilité qui, quelque part, rend l’offrande autrement plus précieuse.

Plus percutante encore, cette accélération dans la dinguerie et le carnavalesque via des collisions improbables. Coincoin et les Z’inhumains ne cesse de jouer aux autos tamponneuses (et pas que sur deux roues!) avec ses paysages follement poétiques de la Côte d’Opale et  son scénar zinzin de glu extra-terrestre qui dédouble les personnages, y compris le commandant Van Der Weyden lui-même ! Et quand le burlesque vire au fantastique au détour d’une séquence d’anthologie de zombies en plein camping nordique, force est de constater que Bruno Dumont a fait mouche.

Le récit prend dés lors la forme d’un hymne à la difformité, seul antidote à une normalité déréglée dont témoignent quelques fachos établis traînant dans les parages… Les envahisseurs, décidément, ne sont pas là où l’on croit, comme si chacun devenait finalement l’extra-terrestre de l’autre avant de communier dans une sorte de blues final sous la baguette d’un groupe d’immigrés africains filmés comme des spectres de bonne volonté. Alors oui, longue vie à Coincoin, et vivement une troisième saison si elle préserve chez son créateur une joie de filmer aussi féconde.

Coincoin et les Z’inhumains, Bruno Dumont, sur Arte à partir du 20 septembre.


Maudite révolution !

septembre 10th, 2018

Un phare ou un leurre, la Révolution française ? Dans la nuit coloniale, ils sont nombreux à passer de l’un à l’autre versant. Beaucoup ont en tête, certes, cette Déclaration des Droits de l’Homme et cette Marseillaise aux couleurs si vivement universelles, ce mépris des puissants face à des paysans jugés « arriérés, superstitieux, violents et parlant mal le Français » -la formule revient comme un leitmotiv dans la pièce- ou encore le célèbre « Périssent les colonies » de Robespierre. Autant de raisons d’engager d’autres combats, libérateurs et émancipateurs.

Mais que faire de cette même Révolution lorsque ceux qui s’en réclament corrompent son message, muselant dans le sang des soulèvements nationaux et sociaux, « civilisant » à la baïonnette et faisant déferler ces « missionnaires armés » contre lesquels Robespierre n’avait pourtant pas de mots assez durs? Faut-il le qualifier de trompe-l’œil, ce message de l’an 89, lorsqu’il vient ainsi ornementer les crimes d’une République raciale et soumise aux possédants?

C’est un brillant universitaire, Olivier Tonneau, ancien candidat de La France Insoumise aux législatives, qui revisite cette thématique sous l’égide de figures qui lui sont chères: Toussaint Louverture et Aimé Césaire, Kateb Yacine et Thomas Sankara. Avec le renfort de trois comédiens inspirés (Sabrina Manach, Sophie Tonneau et Yves Comeliau, de la Compagnie Tabasco) qui campent plusieurs rôles, un même fil rouge, si on peut dire, relie les paysans de 1789, les « Jacobins Noirs » de 1804, les noyés et les massacrés d’octobre 61 à Paris ou encore les Burkinabés qui vont transformer l’ex-Haute-Volta en « pays des hommes intègres », la traduction en français de Burkina Faso…

Lecture binaire ? Pas tant que ça… L’encarté insoumis semble ainsi avoir les yeux de Chimène pour l’idole de Manuel Valls, ce cher Clémenceau, même s’il prend soin de rappeler que le fervent détracteur de Jules Ferry dans le débat sur les colonies n’hésita pas, une fois au pouvoir, à faire tirer sur des ouvriers en grève et sur des Marocains en lutte. Autre moment surprenant, le vénérable Hugo pris la main dans le sac, plus d’un siècle avant le discours de Sarkozy à Dakar, décrétant lui aussi que « l’Afrique n’a pas d’histoire » ! D’avantage contextualisée (c’était lors d’un banquet commémorant l’abolition de l’esclavage), la séquence aurait été encore plus savoureuse.

Ainsi vogue le souvenir des tribuniciens d’autrefois. Et pourtant, niveau émotion, ils n’arrivent pas tout à fait à la cheville de la jeune héroïne du récit, Nedjma la rebelle qui a emprunté son prénom à un immense auteur kabyle, Nedjma qui devant sa prof  ne jure que par Robespierre et fait semblant de ne pas savoir ce que l’on fête le 8 mai 1945 puisque ce jour-là il y eut aussi Sétif, Nedjma sous le regard amoureux du narrateur de la pièce, ancien camarade d’école incapable à l’époque de faire le lien avec cette fille d’immigrés puisque les séparait le contenu même des manuels d’histoire, ce qu’on y enseignait, ce qu’on dissimulait… Au-delà de sa densité historique, Maudite révolution ! esquisse avec finesse la dramaturgie d’une rencontre manquée.

Maudite révolution ! Olivier Tonneau et la Compagnie Tabasco, au Théâtre de Nesle, à Paris, jeudi 13 et dimanche 23 septembre.



Lèvres de pierre

septembre 7th, 2018

Vertiges, mode d’emploi. En mettant en parallèle l’ascension de l’infâme Pol Pot au Cambodge et son propre itinéraire de jeune Canadienne initiée à la radicalité politique et féministe, l’auteure de Lignes de faille s’est probablement demandée dans quoi elle s’embarquait. Allait-elle tenter, au détour d’un voyage en pays khmer qui l’a profondément remuée, un improbable « Madame Bovary, c’est moi » autour de l’une des pires créatures du 20e siècle?

De fait, le jeu de miroir est trop bien ciselé pour se prêter à des simplifications outrancières. Dans son récit sur la fabrication d’un monstre, le propos de Nancy Huston s’avère moins empathique que psychanalytique, et ce serait lui faire un bien plus vilain procès encore que de lui prêter une quelconque assimilation entre Khmers rouges et féministes ultra. L’idée de départ est toute autre. Elle se déplie sur d’étranges réminiscences et autres échos singuliers entre la formation de Saloth Sâr, cet Homme nuit qui ne s’appelait pas encore Pol Pot, et celle de Dorrit, le double littéraire de l’auteur déjà rencontré dans Bad Girl.

Tous deux ballotés, chacun à leur manière, et réduits à un moment de leur parcours à l’état de jouet sexuel. Tous deux passés par Paris, ses caves (le futur Pol Pot découvrant Sidney Bechet, il fallait oser…) et son environnement crucial dans l’émergence d’une psyché politique. Tous deux animés, enfin, par ce fameux sourire aux lèvres de pierre qui figure sur les statues du Bouddha, sourire trompeur, sourire-carapace grouillant dans son opacité même d’on ne sait quels ressentiments…

Vers la fin de son adolescence, l’Homme nuit fait partie d’une tournée théâtrale, comme Dorrit. On imagine mal, en revanche, la jeune Canadienne méditer comme le futur tyran devant les colonnes à faisceaux du site d’Angkor où la troupe s’est aventurée: « En pénétrant dans tes yeux et ton esprit, les structures de pierre semblent se recristalliser dans son sang ». Il n’y a pas que son âme, d’ailleurs, qui s’endurcit, à l’instar de cette érection hasardeuse en pleine réunion de cellule du PCF, à Paris, où est votée l’exclusion d’un adhérent. Sexualité subie, puis dévoyée…

Dorrit emprunte d’autres méandres. Habitée par des siècles de violence masculine alors qu’elle rédige son premier article féministe, elle vogue, certes, sur les mêmes « ruisseaux de colère » que ceux de l’Homme nuit brodant sur les jacqueries d’autrefois après avoir lu un livre sur la Révolution française. Pour le reste, son nombrilisme apparent permet surtout à Nancy Huston d’évoquer d’autres traits d’union avec ce qui se trame à Pnom Penh: Doritt anorexique et membre des Weight Watchers au moment même où les Khmers rouges affament leur peuple, Doritt passant quelques années aux États-Unis alors que l’Empire vient d’exporter la guerre du Vietnam au Cambodge, Doritt dont le père, justement, travaille dans une usine produisant des pièces pour les bombardiers B-52 qui dévastent toute une région…

Si loin, si proche. Audacieuse et lucide, la plume de Nancy Huston travaille ainsi la plus improbable des interactions pour montrer justement ce grand écart destructeur Orient/Occident, entités incommensurables alors même que l’une a été en partie façonnée par l’autre et que l’autre a fait comme si toutes ces rivières de sang , au Cambodge comme ailleurs, ne la concernaient pas. Passerelles et fossés, même continuum… Sur ce sillon toujours fécond, Lèvres de pierre nous captive jusqu’à la dernière page.

Lèvres de pierre, Nancy Huston, Actes Sud.


Guy

septembre 3rd, 2018

Pas si ringard qu’il en a l’air, le chanteur désenchanté. Sous ses dehors poussiéreux de rescapé des années Maritie et Gilbert Carpentier, Guy Jamet est impérial de lucidité sur sa fin de parcours. Les galas poussifs dans les sous-préfectures de province, les vieux tubes réorchestrés avec des jeunes musiciens qui ont la tête ailleurs, le passage obligé dans une radio dont l’humoriste-vedette vous décroche des vacheries bien senties sur votre âge -74 ans- et sur celui de vos fans… Il n’est dupe de rien, l’ex-No 1 au cheveu couleur blondasse.

Tellement dupe de rien qu’il se laisse sans coup férir portraiturer par un jeune documentaliste dont les intentions paraissent bien incertaines. Formaté justement en vrai-faux docu façon Strip-Tease (côté mise à nu, on est gâté…) avec des plans plus ou moins de traviole, Guy capte une conscience de soi qu’une fiction traditionnelle aurait ciblée de façon beaucoup plus convenue. Une réussite qui doit beaucoup à son réalisateur et acteur principal, l’humoriste Alex Lutz, lequel s’est composé pour la circonstance le masque tout en rides d’un « vieux beau » tour à tour sardonique, décati, aigre et touchant.

De fait, le spectateur renonce à s’en moquer, sans même attendre ce moment étonnant où notre homme parvient à apaiser, un soir, un clochard alcoolisé. Nous aurons vu entretemps sa fidélité à son éternelle attachée de presse (Nicole Calfan), l’attention qu’il témoigne envers son ex-partenaire et première épouse (Dani), ou encore sa sincérité teintée de maladresse lorsqu’il tente de renouer avec un fils qui s’est bien éloigné de l’univers paternel -sans parler de l’autre rejeton, l’illégitime, celui qui tient la caméra, comme cela nous est signalé dés le début du film.

Des tranches de rire salvatrices relancent l’attention lorsque la mécanique du récit paraît s’essouffler. On ne se lasse pas notamment de Pascale Arbillot dans la peau de l’irrésistible jeune épouse, surtout lorsqu’elle confie son engouement pour l’astrologie canine. Mais c’est surtout la finesse et la justesse des séquences qui emportent l’adhésion, y compris dans des séquences d’archives criantes de vérité.

Advient dés lors ce qu’on n’aurait jamais anticipé: on craque, nous aussi, pour ce chanteur d’un autre temps. Quand il reprend Robert Charlebois, c’est très beau. Et puis son Dadidou de jeunesse seriné avec sa dulcinée d’autrefois à laquelle Elodie Bouchez prête ses si jolis traits, c’est vraiment culte!

Guy, Alex Lutz (Sorti mercredi dernier)


Tu t’appelais Maria Schneider

août 31st, 2018

Lueurs, éclats brisés et raccords d’une infinie finesse. Dans l’art de se rendre disponible à l’égard de son sujet, Michel Schneider avait consacré naguère un récit d’anthologie à Marilyn Monroe. On espérait bien que sa fille, Vanessa, grand reporter au Monde, retrouve pareille intensité de regard en évoquant l’odyssée tout aussi mythique et tragique de sa cousine, Maria Schneider, l’inoubliable Jeanne du Dernier Tango à Paris.

Malaise en vue, hélas, avec ce sentiment dont on n’arrive pas à se défaire, celui de voir Vanessa Schneider surfer sur la vague #MeToo comme si elle avait attendu 2017-2018 pour se découvrir une cousine. Ce livre, elle avait certes l’intention de l’offrir à Maria Schneider de son vivant et en croisant leurs deux plumes. Sauf que la comédienne a été emportée par un cancer il y a déjà sept ans. N’était-il pas possible de lui rendre hommage plus tôt, et n’y a-t-il pas rétrécissement de focale à embrigader une personne si indomptable sous la bannière des femmes blessées?

De fait, sous les joliesses d’écriture, le tutoiement artificiel et les anaphores paresseuses (« Tu danses et tu rêves d’Amérique. Tu danses sans savoir ce que tu vas faire le lendemain »…), le lecteur perçoit l’aigreur. Principale cible, Bernardo Bertolucci, mais n’a-t-il pas déjà été cloué au pilori pour cette scène de viol simulé dans le Dernier Tango…? On ne va pas refaire, ici, le débat sur le gouffre moral qui peut surgir entre un chef d’œuvre et son making-of  -du moins quand celui-ci est porté à la connaissance du public. On observera néanmoins qu’au rayon des mythes intouchables, Vanessa Schneider épargne Marlon Brando, l’autre mâle destructeur du Dernier tango... Il aurait lui aussi, paraît-il, été traumatisé par Bertolucci !

Un autre bonhomme ressort passablement abîmé: Daniel Gélin, le père absent, marié avec une femme qui n’était pas la mère de Maria Schneider. Ici, l’aigreur file faire un tour dans les colonnes de « Voici »: « On raconte qu’il prend de la drogue, qu’il ne se contente pas de séduire les femmes, qu’il couche aussi avec des hommes »… Et puis quel noceur ! Un vrai « bambochard » qui « mène une vie de patachon sous ses airs de gendre idéal »

Broyée par un « tango », par la drogue et peut-être aussi par une généalogie bordélique sur laquelle l’auteure épilogue trop longuement au risque d’oublier son sujet principal (c’est là où Vanessa Schneider contrevient à cet impératif de « disponibilité » évoqué plus haut…), Maria Schneider avait pourtant connu des moments de bonheur. Tourner avec Antonioni, par exemple, mais pour évoquer cette parenthèse heureuse que fut Profession Reporter, la romancière-journaliste ne trouve pas le ton juste.

Elle se permet en revanche de qualifier de « maladroits » les mots de Brigitte Bardot qui paya les obsèques de l’actrice et qui voyait dans son parcours celui d’une personne « livrée à tous les excès pour combler les vides d’une gloire qui l’abandonnait ». Mais pour creuser cette piste-là, sans doute moins accrocheuse que celle du tango dévastateur -à moins qu’elle ne la complète- et qui renvoie à l’incompétence viciée de toute une génération de cinéastes incapables de proposer de grands rôles à une comédienne d’exception, il nous faudra un autre livre.

Tu t’appelais Maria Schneider, Vanessa Schneider (Grasset)



Burning

août 29th, 2018

Ultra coté depuis Secret Sunshine et Poetry, le Sud-Coréen Lee Chang-dong a encore gagné du galon lors du dernier festival de Cannes avec Burning, adaptation d’une nouvelle d’Haruki Murakami publiée en 2008 dans le recueil L’éléphant s’évapore. Seul le jury a résisté à l’enthousiasme critique, ce qui paraît difficilement compréhensible même si le passage du livre à l’écran n’est pas sans soulever quelques interrogations.

Dans l’art de prendre ses marques, le réalisateur a d’abord modifié le profil du personnage principal: non plus un romancier marié, comme dans le récit de l’écrivain japonais, mais un jeune apprenti écrivain nimbé d’humilité et qui vivote entre la ferme de son père et un job de coursier. Les deux autres protagonistes, eux, ont les mêmes contours que chez Murakami: une jeune femme séduisante versée dans la pantomime -la voir faire semblant d’éplucher une mandarine confine au summum de l’érotisme- et son petit ami, Gatsby imperturbable dont le passe-temps consiste à brûler non plus des granges mais des serres en plastique qu’il juge inutiles.

Le texte de Murakami fait à peine 25 pages, Burning s’étend sur près de 2h30. Lee Chang-dong en respecte l’esprit, le mystère et la densité. Y compris lorsqu’il ose une mémorable séquence « jazz-sunrise » où la fille danse seins nus au soleil couchant, entre deux joints de marijuana partagés avec son Jules et son Jim, le tout sur la musique d’Ascenseur pour l’Échafaud. Qu’importe si dans la nouvelle de départ c’est un autre morceau de Miles Davis, Airegin, qui est cité. Là où le bât blesse, c’est que ce personnage féminin n’a pas tout à fait le même statut que chez Murakami.

Craquante au départ, elle vire quelque peu pimbêche au moment même où Lee Chang-dong fait de sa disparition mystérieuse l’axe central du récit. Difficile, dés lors, d’adhérer au stress de son soupirant désemparé alors que dans la nouvelle de Murakami, l’évaporation de la jeune fille n’est évoquée qu’à la fin, et de manière succincte. L’auteur japonais aura en même temps pris soin de nous la rendre plus attachante que dans Burning, ne serait-ce qu’au travers de cette notation sur sa « simplicité innocente et naturelle qui attirait une certaine sorte d’hommes vers elle. Ils se mettaient  aussitôt à y appliquer des émotions complexes qui en fait n’appartenaient qu’à eux. »

Sauf que les « émotions complexes » que met en scène Lee Chang-dong relèvent d’un paradigme plus fourre-tout. Estropié psychologiquement et socialement, le personnage masculin se perd dans ses propres hallucinations. Un chat qu’on ne voit jamais, un puits qui n’a peut-être jamais existé… Au gré de plans séquences impressionnants de par leur rigueur hypnotique, Burning excelle de puissance dans le registre du thriller sinueux et métaphysique, mais on se prend à regretter la concision d’un Murakami. Ne pas combler les pointillés, c’est tout un art. Les multiplier, cela peut rebuter.

Burning, Lee Chang-dong, Cannes 2018 (Sortie en salles ce 29 août)