The Dreamers

juin 30th, 2008

C’est un album qui date un peu, d’accord… Sortie: février 2008. Serait-ce une raison suffisante pour ne pas bronzer, cet été, sous les palmiers “zorniens” de “The Dreamers” ? Le passage du saxophoniste multi-cartes à la Cité de la Musique aura en tout cas remis au goût du jour son album le plus récent dont, comme quelques autres, je ne me lasse pas d’explorer les mystères interstellaires.

Car John Zorn, ici, fait tomber des pluies d’étoiles… Alors qu’on lui connait tant d’orages et de rugissements, le voilà désormais arc-en-ciel, esquissant en onze morceaux un paysage d’après l’averse, idéal pour le repos des guerriers. Ils sont donc venus en force, les mercenaires de l’Electric Masada : Marc Ribot à la guitare, Jamie Saft à l’orgue, Joey Baron à la batterie… Tous devant et lui derrière… Zorn a également ramené Kenny Wollesen et son vibraphone, les percussions de Cyro Baptista, la basse de Trevor Dunn... Et lui derrière donc, c’est à dire au coeur du truc, consentant à jouer sur un seul morceau, un peu fanfare, un peu bazar, avant de redevenir l’homme-orchestre, le Dieu Zorn, le Zeus des textures, le Prométhée qui donne la neige et non plus le feu…

Un vibraphone qui vibre, une comptine juive nimbée de cymbales, du groove hawaïen, une mélodie à la Lou Reed, une sonnerie de tramway, des effluves à la Ennio Morricone qui n’ ont pas besoin du prochain Tarantino pour transformer le easy listening en art majeur… Chaque morceau est un voyage, un équilibre subtil d’instruments, une épure nutritive qui ne prétend surtout pas au frugal… Ce n’est pas Marc Ribot qui dira le contraire, lui qui s’autorise, à un moment, (mais c’est l’exception qui rend la règle encore plus belle), une déferlante rageuse, herculéenne, “santanesque“, un long cri qui n’est qu’un reflet de cauchemar dans l’ aurore … Oui, ce n’ était qu’un cauchemar… C’est déjà l’aurore… Murnau l’avait traité en clair-obscur… John Zorn, c’est Murnau en couleurs…

The Dreamers, de John Zorn (Tzadik)

Un lieu incertain

juin 24th, 2008

Adamsberg n’a pas changé… Contrairement à Fred Vargas, qui a de plus en plus tendance à mettre son commissaire préféré en danger. Car il va en voir de toutes les couleurs, le tordu, l’aérien, le fugitif et placide Adamsberg… Des pieds tranchés à la cheville et sagement calés dans des chaussures aux abords d’un cimetière londonien, un carnage gothique dans une banlieue bourgeoise, des vampires souterrains, au fin fond de la Serbie… On lui en veut apparemment, à Adamsberg, dans ce nouvel opus de Fred Vargas intitulé “Un lieu incertain“… Surtout lorsqu’au hasard de son enquête il découvre un    fils caché dont il n’a pas lieu d’être bien fier.

Adamsberg est un filon inépuisable. C’est aussi un sillon inépuisable, tout en dénivelé, zigzaguant dans l’insolite et l’incertain, comme le lieu dont il est question dans le titre. Car Adamsberg n’est jamais très sûr de lui, dans son métier comme dans sa vie, et c’est biença qui nous le rend toujours formidablement attachant…

Un lieu incertain, de Fred Vargas (Editions Viviane Hamy). Coup de projecteur, mercredi 25 juin, avec Viviane Hamy, à 6h30, 8h30, 13h et 17h

Ma vie sur un tabouret

juin 22nd, 2008

En littérature comme en musique, Martial Solal déteste ceux qui en font des tonnes… Le véritable improvisateur, écrit-il dans “Ma Vie sur un tabouret“, qui vient de paraître chez Actes Sud, “doit, en un temps record, réfléchir, refuser, censurer, préférer et adopter. Autant de verbes qu’il doit savoir conjuguer, ci possible sans fautes de grammaire.” Toute l’exigence, toute l’ironie mordante également dont est capable le compositeur de “Suite en ré bémol” se résument dans ce passage du livre. Du coup, Martial Solal fait très court: alors que son parcours autoriserait au moins dix tomes, son autobiographie n’excède pas 170 pages. Elle touche en même temps, et constamment, à l’ essentiel, depuis l’enfance à Alger jusqu’à la reconnaissance internationale, en passant par les années du club St-Germain, l’épisode “A Bout de Souffle” et l’aller-retour entre les deux rives de l’Atlantique.

Le coeur de l’ouvrage, me semble-t-il, se situe dans les dernières pages: jusque là, Martial Solal a souvent fait allusion à ces jours de galère où les contrats n’étaient pas au rendez-vous… Il a connu ça très jeune évidemment, ne serait-ce que dans ce point de rendez-vous qu’était la place Pigalle, dans les années 50, lorsque les musiciens à la recherche d’un job se retrouvaient au même endroit pour tenter de dénicher une soirée dans un club… Le pianiste qu’il était, à l’époque, avait deux obsessions: gagner sa vie bien sûr, mais aussi jouer du jazz quand tant de collègues possédés par le swing étaient contraints de vivoter dans le musette ou la variétoche… Mais Martial Solal a connu d’autres mauvais jours, au début des années 70, quand son trio à deux contrebasses n’intéressait pas grand monde. Il était alors devenu un accro aux courses de chevaux ! Il raconte ça dans le dernier chapitre. Au hasard des hippodromes, il croisait d’autres musicos laissés-pour-compte, le clarinettiste Mezz Mezrrow par exemple: “Nous parlions de tout, sauf de musique et de drogue… Heureusement. Le contraire m’aurait plutôt embarrassé.”

Ma vie sur un tabouret” n’est pas seulement un précis d’exigence, d’humilité et de concision enrobé d’un flegme et d’un humour à particule qui n’appartiennent qu’à son auteur. La pudeur est aussi au rendez-vous, notamment lorsque Martial Solal évoque son rapport avec le judaïsme, avec à la fois une distance croissante par rapport aux rites de son enfance et l’effroi de voir l’antisémitisme survivre aux pages les plus sombres: “Ce que je craignais sans cesse, c’est que certains de mes amis que j’aimais beaucoup ne fassent de gaffe à ce sujet, et ne révèlent tout innocemment leur racisme. J’aurais souffert de devoir me passer de leur amitié”… Que ces choses là sont dites avec élégance ! Le doigté du claviériste, la fraîcheur de sa plume, la fulgurance de ses réflexions au soir de ses quatre fois vingt ans… Tout cela concourt à un bonheur d’écriture aussi cristallin que la plus belle des sonates.

Ma Vie sur un tabouret (Actes Sud), de Martial Solal, en collaboration avec Franck Médioni. 20h spécial sur TSF, vendredi 27 juin…

Bamboo Blues

juin 19th, 2008

Moins théâtralisé qu’à l’accoutumée, le nouveau spectacle de Pina Bausch démarre sous le signe de la danse pure. Après la Turquie, la Corée du Sud, le Japon, et bien d’autres pays encore, c’est de l’Inde que la chorégraphe allemande a ramené des sensations, des couleurs, et des harmonies qui font passer un grand souffle d’air sur un plateau cerné par des rideaux blancs agités par le vent. L’ensemble enflamme le coeur et le regard. On pense notamment à ce défilé de mode avec le sari, le traditionnel costume indien, ou encore à cette jeune danseuse à l’allure innocente en surimpression, derrière un écran
représentant une grande plantation de thé…

La 2ème partie démarre également tambour battant, avec un hommage à Bollywood… Malheureusement, le spectacle prend ensuite une tournure plus sèche, moins aérienne… Plus grave encore, les dernières séquences sont une répétition des premières scènes… Pina Bausch voyage trop… Un peu de repos devrait lui permettre d’éviter certaines impasses.

Bamboo Blues, de Pina Bausch, au Théâtre de la Ville à Paris (jusqu’ au 2 juillet)

Festival Usadba Jazz à Moscou

juin 17th, 2008

Il y a les musiciens exclamatifs, et puis il y a Yusef Lateef… Les exclamatifs, c’est par exemple le bassiste des toujours très festifs New Brand Heavies, dont l’acid-jazz façon eighties s’est un peu dilué dans une soupe pop qui n’arrache pas autant le gosier que le bortch local. Soudain, entre deux morceaux, Andrew Levy (c’est son nom, au bassiste…) balance un “I love my job !” qui nous laisse un peu pantois… Ce n’est pas trop le genre de Yusef Lateef, ce vocabulaire… ça l’aurait bien fait rire en tout cas lui qui, la veille, a fait assaut de silence, de méditation et de retenue, toute une journée durant, avant de ponctuer le magnifique concert qu’il a donné avec les frères Belmondo par un gospel suprême, tendre et hurlant à la fois… Je ne l’avais jamais entendu chanter, et deux jours après j’en ai encore des frissons.

Toujours en forme en tout cas Mister Lateef… Il est né en 1920, et il a encore écrit une nouvelle symphonie… Dans ce festival tentaculaire Usadba jazz qui nous en a mis plein la vue; dans ce parc magnifique de la banlieue moscovite dont les bâtisses furent fréquentées par les princes de la vieille Russie, puis par le camarade Trotsky avant d’héberger une escouade de généraux; dans cette ambiance démultipliée, à la fois Samois, Fête de l’Huma et Caveau de la Huchette, et où l’on sait vraiment remplir le verre jazz-world-lounge-rockabilly jusqu’ au bord, Yusef Lateef est à lui seul une île, un continent, un roc, ici et ailleurs à la fois… Il était déjà reparti, dommage, lorsqu’on a déniché à la toute fin du festival un espace thé, près des backstages, avec comme hôtesse une sorte de Shiva féminin à huit bras ravitaillant sans cesse sa théière dans une pénombre tamisée… Il aurait vraiment apprécié, Yusef Lateef, un moment aussi cosmique…

Avant son concert, il fait la sieste, sur sa chaise… Sa femme fait aussi la sieste, sur la chaise à côté. Rien ne peut l’atteindre. A quoi pense t-il ? A Brother John peut-être, Saint Coltrane pour ceux qui n’ont rien compris, qu’il a sorti de la came, dans une vie antérieure, en lui communiquant sa spiritualité. Ou alors peut-être pense-t-il à Dolphy, parti trop vite, ou à Mingus, dont il doit bien avoir gardé un peu de rage quand même -on l’entend, dans sa musique- même si tout ça n’est jamais passé par la case Black Panthers… Peut-être qu’il pense à ses gammes et à ses harmonies; peut-être qu’il pense à l’Afrique et à l’Orient, à Schönberg et à Mozart, ou alors peut-être qu’ il pense à tout ce qui rétrécit méchamment le jazz depuis la nuit des temps. Il n’aime pas le mot, comme beaucoup d’ autres géants., Lionel et Stéphane Belmondo comprennent ça cinq sur cinq, eux à qui on a aussi parfois balancé le purulent: ” Mais ce n’est pas du jazz, ça !

On peut tutoyer les anges, on peut continuer à parler aux morts, on peut faire jaillir tous les sortilèges d’une flûte et d’un hautbois, comme Yusef Lateef, et puis soudainement lâcher un éclat de rire au moment le plus inattendu. Après le concert, l’équipe atterrit en plein milieu de la nuit dans un restau de cuisine ukrainienne… Service interminable… Rien que pour déchiffrer le menu et choisir son plat, ça prend mille ans… J’entends crisser le Lionel à côté de moi… Et puis voilà qu’on apporte à Yusef Lateef une assiette immonde, lui qui attendait la salade de fruits… Et là, il rit… Et ça se propage à toute la tablée… Il n’y a pas à dire: il y a bien les musiciens exclamatifs, et puis il y a Yusef Lateef…

L’étrange destin de George General Grice Jr., dit Gigi Gryce

juin 6th, 2008

A l’autre bout du fil, la voix respire bruyamment… “Ils” sont là, prêts à lui faire la peau… Il raccroche. On le rappelle, quelques temps plus tard… voix métallique… Qu’il arrête de vouloir protéger ses compositions et celles des autres face aux majors! Ou alors… Et là, il saisit la menace, il pense à sa fille qui vient   de naître… Alors il rentre chez lui, se barricade, résilie son abonnement téléphonique. Il attend “les tueurs“, toute la nuit. Il n’est pas allé jouer au club, il n’y retournera plus jamais.

Quand Alain Gerber se met dans la peau de Gigi Gryce, c’est une autre histoire du jazz qui sort de la pénombre. Altiste estimé, compositeur prodigue, arrangeur réputé, le doux Gigi était surtout un  “éclopé vif ” tombé dans la parano la plus totale en voulant défendre ses droits musicaux et ceux de ses amis. Il avait fondé, dans ce but, notamment avec Benny Golson, des compagnies d’édition musicale dont des hard-boppeurs comme Bobby Timmons ou encore Horace Silver enrichissaient le catalogue, mais faute de structure solide type SACEM, l’entreprise était vouée à l’échec.

Ce qu’ Alain Gerber perçoit dans un récit à la fois dense et concis, c’est que Gigi Gryce ne s’est jamais lancé dans cette bataille pour se remplir les poches. Ce “parkérien” tombé dans la dépression la plus totale après avoir tenté de suivre à Paris les cours de Nadia Boulanger et Arthur Honegger était surtout cramponné à son intégrité. Quand Stan Getz lui pique ses premières compos au début des années 50, ce n’est pas “l’avoir” de Gigi Gryce qui est en cause. C’est son “être”, ou son âme, pour le dire autrement. Et même si Miles Davis s’est fait lui aussi un malin plaisir de s’attribuer les copyright des autres (et notamment d’un certain Bill Evans), l’auteur de Minority perçoit surtout dans l’impudence de certains de ses collègues, puis dans la gloutonnerie des majors, un préjugé racial, et ça le rend encore plus parano…

Voilà pourquoi Gigi Gryce a fini par péter les plombs au début des années 60, avant de mourir 20 ans plus tard d’une crise cardiaque à l’âge de 57 ans. Lui, le catalyseur de tant d’aventures, notamment avec des trompettistes comme Clifford Brown, Art Farmer et Donald Byrd; lui que Monk n’effrayait pas alors que Gigi Gryce était tellement intimidé de nature, tellement peu sûr de lui, jusqu’ à changer de prénom sans vraiment changer de prénom (il troque simplement le “i” pour le “y”) ; le voilà qui passe par dessus bord, brutalement, pour devenir professeur de musique et de calcul dans une école du Bronx. Alain Gerber a une très jolie formule: il évoque le ” suicide avec lendemain “de Gigi Gryce. C’est aussi bouleversant que la trajectoire de tant de comètes du jazz, surtout sous la plume d’un conteur qui étincelait jusqu’ à présent dans les légendes flamboyantes (Billie, Chet, Miles) … Gigi Gryce, lui, flambait de l’intérieur. Il aurait sans doute crânement revendiqué la dédicace de l’ouvrage: “à tous les musiciens qui n’ont vécu que pour le jazz, et pour qui le jazz n’était pas une vie “…

L’Etrange destin de George General Grice Jr., dit Gigi Gryce, d’Alain Gerber (Editions Rouge Profond/collection Birdland). Coup de projecteur sur TSF le vendredi 13 juin à 6h30, 8h30, 13h et 17h

Par dessus bord

juin 3rd, 2008

Une note au hasard, en bas de page: “d’ où sortent le marketing ? le jazz ? le happening ? Des Usa !!! “ Quand il écrit ” Par dessus bord” avant et après Mai 68, Michel Vinaver fait oeuvre de théâtre total. Tout ce qui lui passe par la tête se dévide dans une fresque socio-politico-culturo-éco-sociétale dont Christian Schiaretti, qui   a succédé à Jean Vilar au TNP de Villeurbanne, nous donne à voir la version intégrale sur la scène de la Colline. Le menu est copieux. Vinaver nous parle déjà de ce qu’il connaît le mieux, en tant qu’ancien cadre dirigeant du groupe Gillette: le monde des affaires. Il est question ici d’une entreprise française de papier toilette convoitée par les Américains. Une page se tourne: livré aux dieux du marketing qui n’ont pas grand chose à voir avec les divinités scandinaves dont se fait l’écho l’un des personnages de la pièce, le bon vieux capitalisme familial à la française laisse place à ce que l’auteur appelle un capitalisme “excrémentiel” qui sait parfaitement comment vendre, justement, du papier-toilette. Car selon Vinaver, “le capitalisme se régénère constamment, en jetant ses propres déchets, en faisant sa toilette. Il va aux toilettes et en sort en meilleure forme. L’éjection (des vieux, des non-productifs, des non-rentables) et la déjection font partie de son cycle de vie”.

Et puisqu’il est question de papier-toilette, c’est l’absorption qui est également au coeur de la pièce. Maître en polyphonie, Vinaver absorbe dans un premier temps la question juive sur son canevas de départ, comme pour mieux pointer les vieux démons français. Il fait surgir à partir de là un personnage de pianiste dopé au free jazz qui représente l’intégrité mais qui se fait finalement récupérer (et absorbé donc) par le système, après lui avoir cherché noise (car le jazz ici est d’abord considéré comme un bruit qui dérange) …

Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette pièce charnue et ramifiante qui emprunte également à Shakespeare. La mécanique est dantesque… On est évidemment tenté à un moment de dire “Stop !“, “Too Much !”. Il faut toute une énergie, une fluidité, un sens du tempo et heureusement une certaine légèreté de mise en scène pour que l’ensemble se tienne. Christian Schiaretti a réussi cet exploit, notamment grâce à un superbe orchestre de jazz et à une scénographie très astucieuse dans ses lumières et sa recréation d’un design années 70. On peut en même temps préférer un théâtre moins totalitaire et laissant au spectateur une part de rêverie qui fait souvent le secret des grandes pièces.

Par dessus bord, au théâtre de la Colline (jusqu’ au 15 juin)

Valse avec Bachir

mai 30th, 2008

J’avais 15 ans au moment de Sabra et Chatila. Je revois l’ado que j’étais, prostré, traumatisé, gambergeant comme il pouvait dans son embryon de conscience… On disait que les assassins phalangistes avaient agi en toute impunité, alors que les soldats israëliens étaient là, tout près… Je ne me rappelais plus l’affaire des fusées éclairantes. C’est “Valse avec Bachir” qui en parle, à la fin du film… C’est ça, je me souviens maintenant: on en parlait dans les journaux, de ces fusées éclairantes lancées par l’armée israëlienne la nuit, pour que que les chrétiens phalangistes puissent “oeuvrer” en pleine lumière dans les camps palestiniens.

De ces retours de mémoire qui frappent comme la foudre après s’ être purgés dans un océan d’ amnésie (Qui se souvient aujourd’hui de Sabra et Chatila ?), le cinéaste israëlien Ari Folman a fait un film dont l’absence au palmarès cannois laisse circonspect. On aimerait croire que ce ne sont pas d’obscures pressions qui ont joué alors qu’ Israël voulait célébrer ses 60 ans sans qu’on lui rappelle l’un des épisodes les plus sinistres de son histoire… On peut aussi admettre que “Valse avec Bachir” ne répondait pas vraiment aux critères de ce cinéma “en prise avec le réel” tel que le revendiquait Sean Penn. “Valse avec Bachir” est plutôt en prise avec l’ irréel. En prise avec des fragments (de chair, de souvenirs…). En prise avec ce tremblé, avec cet effacé qui ne peut pas se gommer et qui s’appelle la mémoire.

Le réalisateur se fait raconter, justement, “sa” guerre du Liban en 1982. Lui, il a oublié. Ses potes de l’époque, en revanche, sont tout à fait opérationnels pour raconter ce que fut leur “promenade” en tank, à Beyrouth, le long de la plage, sur l’air d’ Enola Gay… Il y avait comme une odeur de napalm… Même bronzette, même fiesta rock’n roll qu’ au moment de l’expédition US chez les Viets. Même arrachement de jeunesse aussi quand, soudain, à la merci du premier sniper, les jeunes guerriers de Tsahal se mettaient à flamber dans leur tank. Et puis il y eut Sabra et Chatila...

Le recours au film d’animation prend très vite tout son sens. Kubrick, lui, avait opté pour le Wargame urbain dans “Full Metal Jacket”. Ari Folman a construit un autre paravent. Parce que les sales guerres de notre temps ne se vivent plus et ne se filment plus en tant que telles, il a envoyé ses graphistes au front. Il en résulte des séquences expressionnistes mettant sur un même pied d’égalité cinématographique le réel, l’halluciné et le cauchemardé. On pense bien sûr à ces fameux chiens enragés en guise de prologue, ou encore à cet homme à la mer qui repose sur le ventre d’une immense sirène, sans oublier la fameuse valse avec Bachir où, dans les heures qui suivent l’assassinat du Libanais Bachir Gémayel, l’un des soldats, en transe, se met à tirer sur tout ce qui bouge en plein milieu du fronton de mer alors que ça mitraille de tous les côtés. Les vraies images, le vrai Sabra et Chatila, surgissent comme un couperet à la toute fin du film, comme si la virtuosité pleinement assumée du cinéaste se refusait d’avoir le dernier mot. Comme si, même dans un film d’animation, et en référence à une fameuse citation, un travelling était une affaire de morale…

Valse avec Bachir, d’Ari Folman (Sortie en salles le 25 juin)

L’Orestie

mai 25th, 2008

Il se passe toujours quelque chose de plus grand que le théâtre chez Olivier Py… “L’ Orestie” en apporte une édifiante démonstration lorsqu’ après une heure de spectacle, Agamemnon déboule dans une DS noire qui fend l’arrière de l’Odéon, laissant voir au spectateur la printanière rue de Vaugirard avec ses passants, ses bus, et tout au fond, le jardin du Luxembourg… Faut-il y voir un mauvais jeu de mots lié au propos de la pièce (DS ou déesse) ? Pour ma part, et au-delà de ce que le gadget scénique a de superflu et d’incongru, j’y vois surtout une volonté d’ oxygéner un dispositif théâtral qui confine à l’ asphyxie…

On l’a tant aimé, pourtant, notre Olivier Py national, avec son sens de la démesure, ces pièces fleuves, ses scénographies mastodontes et ses visions carnavalesques mixant, dans un cocktail qui n’appartient qu’à lui, le trivial, le baroque et le mystique… Mais face à la trilogie d’ Eschyle, c’est malheureusement l’emphase et le boursouflé qui prennent l’avantage, notamment dans la première des trois pièces: l’ évocation de la guerre de Troie est interminable, l’ idée de faire chanter le choeur en grec ancien surtitré vire au mauvais opéra, l’ apparition d’ Yphigénie, la fille sacrifiée d’Agamemnon, emmaillotée dans un collant rouge, frise le ridicule. Quant à Clytemnestre, l’épouse maudite qui va vider le sang de son mari dans son bain, elle est plus diabolique que réellement tragique.

Le miracle survient, pourtant, dans la 2ème pièce. Un miracle dont seul un metteur en scène aussi christiannisé que Py est capable. La grâce prend alors les traits d’un jeune comédien fabuleux, Nazim Boudjenah. Il campe un Oreste de chair et de failles qui nous bouleverse lors des retrouvailles avec sa soeur, Electre, devant le cercueil de leur père… Plus de dieux, plus d’oracles… Olivier Py scénographie ici les faiblesses des hommes, dans une dominante noir et blanc, et avec une retenue et un sens de l’émotion admirables. Oreste est prêt, dés lors, à purger son innocence en tuant sa propre mère, qu’il occira en tenue d’Adam, réveillant illico les Erinyes, des divinités persécutrices. Il est hélas, à nouveau question, des dieux entre eux dans le 3ème volet de l’Orestie. On se prend alors à rêver d’ un Olivier Py qui redescendrait sur terre.

L’Orestie, d’Olivier Py. Théâtre de l’Odéon, jusqu’ au 21 juin.

L’Ami américain

mai 22nd, 2008

C’est le mystère de l’âge ou de l’humeur je ne sais pas… J’ étais en tout état de cause passé complètement à côté de “L’ Ami américain” lorsque je l’ai vu pour la première fois. On remet les compteurs à zéro : Bac Vidéo vient de sortir en DVD huit titres de Wim Wenders, et voilà que cet “ami américain” adapté de Patricia Highsmith, on a soudainement envie de lui serrer la main et de ne plus la lâcher. C’est d’ailleurs un peu l’histoire du film: Dennis Hopper, un cynique trafiquant de tableaux qui ne dédaigne pas le chapeau de cow-boy dans les rues de Hambourg, a bien envie de serrer la main à Bruno Ganz, modeste encadreur gravement malade, alors qu’ il a complètement bousillé son existence en le transformant en tueur à gage amateur. “L‘ un va secourir l’autre mais le perdre en même temps“, comme le souligne le critique et jazzfan Michel Boujut, qui a consacré une célèbre étude au cinéma de Wim Wenders.

Mais si “L’ Ami américain” carbure autant, ce n’est pas seulement en fonction de ses personnages. La mise en scène est une tuerie. Wim Wenders survolte tous les paramètres du film noir américain. Il prend le genre, et il en fait une symphonie, rien qu’à travers la B.O. orchestrale de Jurgen Knieper. Il invente des couleurs foudroyantes, et notamment une dominante rouge-bleue expressionniste. La séquence du meurtre au RER La Défense relève du master-class FEMIS, avec un sens de l’ épure et une dynamique interne aussi “panthéonisables” que le climax de “French Connection“… Le casting de l’affaire, enfin, tutoie directement l’ anthologie: Nicholas Ray pour l’ intro et la conclusion, Gérard Blain en guise de fil noir, Samuel Fuller côté guest-star (Godard savait très bien faire ça aussi), sans oublier la vignette Jean Eustache… Un cinéaste qui va chercher, comme ça, d’autres cinéastes et pas des moindres, pour “habiter” ses personnages, témoigne d’une sacrée foi dans son art, et accessoirement, aussi, d’une poignante difficulté à bâtir des vrais personnages de méchants puisque la plupart de ces cinéastes-acteurs campent des personnages de gangsters ou alors des types plutôt louches.

December, 6, 1976… Here’s nothing to fear but fear itself”… C’est sans doute cette sentence de Dennis Hopper enregistrée sur radio-cassette (et peut-être aussi le final du film, avec cette fausse ambulance déboulant sur une plage) qui a définitivement ancré “L’ Ami américain” dans la catégorie des films-culte. Elle résonne comme un leitmotiv, cette phrase, ou plutôt comme la devise d’un cinéaste allemand qui n’a jamais renoncé à ses angoisses existentielles tout en trouvant un point d’équilibre extraordinairement fécond entre le vieux continent et le nouveau monde… “Paris, Texas“, quelques années plus tard, devait valider, avec un lyrisme, une mise à nu des sentiments et une sincérité encore plus exacerbés, le passeport américain de Wim Wenders.

L’ Ami américain (1977), de Wim Wenders, en DVD chez Bac Vidéo. Coup de projecteur sur TSF avec Michel Boujut le 26 mai à 6h30, 8h30, 13h et 17h