Robespierre, l’homme qui nous divise le plus

novembre 16th, 2018

« Fuyez la manie ancienne des gouvernements de vouloir trop gouverner, laissez aux individus, aux familles, le droit de faire ce qui ne nuit point à autrui. En un mot, rendez à la liberté individuelle tout ce qui n’appartient pas naturellement à l’autorité publique »… Mais qui peut bien signer une telle philippique? Alexis de Tocqueville? Adam Smith ? Alain Minc ? Non, Maximilien Robespierre. En juin 1793, qui plus est, alors même que l’ex-avocat d’Arras bataille à l’ombre de la guillotine et non plus sur le seul autel de la Déclaration des Droits de l’Homme.

Ce caractère éminemment libéral dans la psyché de L’Incorruptible ne manquera pas de surprendre. Plus étonnant encore, le profil de son défenseur, le si vénérable Marcel Gauchet, autrefois bercé de paradigmes anti-totalitaires jusqu’à être taxé par certains de « néoréac ». Drôle de CV au regard d’un Robespierre aussi vivifiant. L’auteur, à vrai dire, n’apporte pas seulement une touche mainstream à tous les récents travaux (ceux d’un Jean-Clément Martin, par exemple…) qui ont tordu le cou à la légende noire du « monstre sanguinaire ». De ce parcours si tumultueux, il montre aussi les enjeux dans la période qui nous occupe.

L’esprit dialectique est plus qu’au rendez-vous, même si le sujet de l’ouvrage en a singulièrement manqué: complotisme, idéalisation du peuple, mise en scène de soi doublée d’un « exhibitionnisme victimaire »Marcel Gauchet, qui n’a pas le regard seulement rivé sur 1789, requiert souvent durement contre celui dont il loue paradoxalement le désintéressement absolu. Son Maximilien, de fait, n’a rien d’un démagogue ordinaire. Des fidèles, mais pas de troupes. De telle sorte « que ce singulier dictateur était complètement inconscient d’en être un et s’indignait même que l’on puisse le tenir comme tel ».

Il n’est guère dépourvu, en revanche, d’esprit visionnaire. N’ayant de cesse « d’instruire la Révolution de ce qu’elle est » et en donnant « la marche chaotique à comprendre à ses acteurs », Robespierre tient tête à la « prétendue Gironde » dont l’auteur stigmatise la « naïveté pathétique ». Les Montagnards se montreront d’avantage à la hauteur des circonstances. « Le fait est qu’ils ont sauvé la République de l’invasion étrangère et de la dislocation interne, même s’ils ne l’ont sauvée que pour se montrer incapables de la faire fonctionner. »

Ce sera la fièvre finale. L’Incorruptible s’isole. Son hostilité à la déchristianisation, sa faible proactivité quand ses adversaires paraissent enfin avoir la main et son légalisme jusque dans les soubresauts de sa chute s’achèvent sur la case Thermidor. Imaginons qu’il s’en soit sorti, observe cependant Marcel Gauchet, l’échéance n’eut-elle pas été simplement reculée ? Ce « réservoir des factieux » qui ne cessait de le hanter n’était-il pas un puits sans fond à partir du moment où il échouait à traduire ses idéaux dans une forme de gouvernement durable et efficace?

Au terme de ce « Je t’aime moi non plus » avec une figure aussi clivante, l’auteur s’inscrit en faux contre François Furet: non, la Révolution française n’est pas terminée. Car si les droits de l’homme n’ont pas livré à l’époque de Robespierre la formule de pouvoir capable de les exprimer, si le mirage d’un peuple vertueux s’est dissipé au profit d’une communauté de gens « diversement contradictoires et oscillants », et si l’apaisement n’est survenu après coup qu’en « logeant la République dans l’Etat bâti par des pouvoirs autoritaires » dont elle s’est appropriée les rouages, la source des idéaux révolutionnaires, surtout en ces temps de mondialisation banalisée, ne s’est pas tarie. En vrai faux apôtre du « en même temps », Marcel Gauchet possède autant de bagage que de malice pour se réapproprier celui qui a le plus densément incarné cet « éclat fondateur » tout en s’efforçant d’en dompter l’héritage.

Robespierre, l’homme qui nous divise le plus, Marcel Gauchet (Gallimard)


Après la répétition

novembre 12th, 2018

Et si le syndrome de l’usure corrodait ceux qui semblaient le moins lui donner prise ? Distanciation, dépouillement, improvisation… Orfèvres en la matière, les Flamands du collectif tg STAN ne ressortent pas tout à fait indemnes du centenaire de la naissance d’Ingmar Bergman décliné à travers trois spectacles depuis septembre au Théâtre de la Bastille.

Passons rapidement sur L’Atelier, cet impromptu aussi fascinant que saugrenu. Sur scène, trois zigotos ne décrochant pas un mot (Damiaan De Schrijver, co-fondateur de tg Stan, Matthias de Koning et Peter Van den Eede, émissaires de deux collectifs voisins) s’efforcent, justement, de « faire scène » avant même de faire théâtre. Leurs mines impassibles surnagent dans un bric-à-brac de planches et de caissons, tel un vaisseau fantôme où divers ustensiles feraient office de spectres. Le lien avec le réalisateur de Persona n’est pas évident, ou alors ce serait un Bergman dadaïste, penchant pour le moins méconnu de l’austère Suédois, sauf pour de facétieux Flamands.

Terrain plus familier avec Infidèles qui insère des extraits de l’autobiographie de Bergman dans un scénario porté à l’écran par l’une de ses muses, l’actrice et réalisatrice Luv Ulmann. Paradoxalement, c’est dans l’ultra-classicisme de ce qui nous est raconté -une comédienne écartelée entre son mari chef d’orchestre et son amant cinéaste- que le collectif instille au mieux son savoir-faire et sa capacité à émouvoir. Les comédiens « abordent » au sens littéral du terme leurs personnages, le jeu de rôles se mêle à l’intime, Bitches Brew de Miles Davis voisine avec des opus d’Arthur Rubinstein et une nouvelle venue, Ruth Becquart, apporte à la troupe un salutaire souffle d’air frais.

La troisième proposition, Après la répétition (que Bergman avait tourné pour la télévision), fonctionne aussi sur une greffe extérieure: Georgia Scallet, jeune sociétaire de la Comédie Française, donne la réplique à Frank Vercruyssen qui, comme dans Infidèles, campe un metteur en scène -de théâtre, cette fois-ci. Son personnage de mentor mature retenant ses coups comme sa libido, on a hélas l’impression de le connaître par cœur. Même automatisme dans le jeu du comédien avec ses poses d’ours mal léché et sa manière de faire semblant de trébucher sur une phrase. Oxymore cruel pour tg STAN, on peut parfois cabotiner dans la désincarnation.

Il y a elle, heureusement. Lumineuse et incandescente, fatale et innocente, toute en intériorité façon feu d’artifice, aussi prodigieuse en jeune interprète brut de décoffrage que dans la peau de sa mère également comédienne mais passablement plus abîmée. Une pure Georgia On My Mind, cette Georgia Scallet ! De quoi rendre provisoire, on l’espère, le coup de fatigue de nos Flamands préférés.

Après la répétition, tg STAN, Théâtre de la Bastille, à Paris, jusqu’au 14 novembre.

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High Life

novembre 9th, 2018

Elle nous fait son 2001, Odyssée de l’Espace, mais n’est pas Kubrick qui veut. S’efforçant de faire rimer métaphysique et galactique, Claire Denis envoie en mission des condamnés à mort ayant échangé leur trépas terrestre contre des expérimentations pas moins hasardeuses : se prêter aux sollicitations d’une « chamane du sperme » (c’est du moins ainsi que la surnomme l’équipe) avide de recherches sur la procréation, passe encore… Extraire d’un trou noir une source d’énergie vitale pour planète Terre en déshérence est bien plus dangereux.

La cinéaste poursuit ici une seule ligne directrice: contourner tous les codes du climax, en commençant par la fin, par exemple, avec en unique rescapé de l’aventure Robert Pattinson flanqué d’un nourrisson femelle conçu bien au-delà encore d’un quelconque 7e ciel… Prologue tout en beauté organique, même si l’obstination que met Claire Denis à squeezer toute intensité dramatique finit par se retourner contre elle, à l’instar de ses opus précédents.

À retenir, cependant, le numéro courageux et pas si embarrassant que prévu de Juliette Binoche en sorcière du in vitro. On garde également à l’esprit cette savoureuse réplique de l’un des premiers sacrifiés de cette odyssée: « Même dans l’espace, ce sont les Noirs qui partent les premiers »…

High Life, Claire Denis (en salles depuis mercredi)


Heureux comme Lazzaro

novembre 5th, 2018

Étrangement auréolé par un Grand Prix du Jury cannois, le précédent film d’Alice RohrwacherLes Merveilles, s’enlisait dans une rusticité aussi déroutante qu’exténuante. Heureux comme Lazzaro renoue avec le genre « fable insolite » que cette jeune cinéaste italienne affectionne, mais avec moins d’âpreté et, surtout, une vraie capacité cette fois-ci à toucher un public plus large.

Le récit est scindé en deux parties. La première nous transporte dans une ferme où des paysans cultivent du tabac pour le compte d’une marquise. Parmi eux, Lazarro, un Adonis simple et toujours souriant alors même que  son entourage ne cesse de l’exploiter. Le second volet se situe au moins 20 ans plus tard. Les paysans ont quitté une terre qui ne leur a jamais appartenu pour un terrain vague situé en ville… Et revoilà Lazzaro ! On le croyait mort, victime d’une très mauvaise chute, et il ressuscite, sans avoir pris au passage la moindre ride…

Sanctifié par la mise en scène, l’ex-idiot du village agit alors en révélateur des inégalités sociales, des injustices sur le marché du travail et du cynisme ambiant dans un monde où plus personne n’a la foi. Difficile de nier l’état de grâce poétique qui advient à l’écran ainsi que son imprégnation sur le spectateur, même si l’art d’Alice Rortwacher n’est pas exempt d’un savoir-faire quelque peu préfabriqué.

Heureux comme Lazzaro, Alice Rohrwacher, prix du Scénario à Cannes (Sortie en salles le 7 novembre)


Roy Hargrove, l’ange destroy…

novembre 3rd, 2018

Un ange noir, sur scène… Doté d’une élégance destroy qui nous le rendait tellement attachant et tellement essentiel, Roy Hargrove s’est éteint à seulement 49 ans, à New-York, des suites d’un arrêt cardiaque, et au terme d’une décennie où nous le savions l’objet d’addictions et de pépins de santé en tout genre.

Cet ex-jeune lion révélé par Wynton Marsalis incarnait un jazz de la pulsation, en renouvellement permanent, et sans avoir besoin pour cela d’allumer les pleins phares d’une modernité parfois bien factice chez tant d’autres.  Il n’avait pas encore tout à fait 40 ans lorsqu’il avait gravé, en 2009, un fabuleux disque en big band, Emergence. Voici ce qui avait été bloggé à l’époque.


La crise, il ne connaît pas. En ces temps de disette jazzistique où ça fusionne et dé-subventionne à tout va, voilà que Roy Hargrove et sa nouvelle dream team de jeunes musiciens blacks ressuscitent l’âge d’or des big bands. Debout sax, trombones et trompettes ! Elles résonnent à nouveau, les sirènes cuivrées qui rythmaient autrefois ces usines à swing que l’on pensait figées à l’état de friche orchestrale…  Il peut être fier, le trompettiste de RH Factor, d’avoir ainsi perpétué, dans un album malicieusement baptisé  Emergence ,  l’héritage des anciens maîtres de forges en faisant  fructifier le capital amassé en leur temps par les Count Basie, les Dizzy Gillespie et autres légendes en grand orchestre.

C’est surtout à Dizzy, en fait, qu’on pense, ne serait-ce qu’à travers les rythmes caribéens qui parsèment le disque. Roy Hargrove a notamment remis sur le tapis le fameux Mambo for Roy que lui avait mitonné en son temps Chucho Valdés dans l’album Habana, avec en bonus Gérald Clayton, ce pianiste surdoué qui avait bluffé TSFJAZZ à Montréal et qui se permet ici des variations à la Rachmaninov en pleines effluves latinos…

On pourrait également se croire à la Havane, fin des années 50, avec La Puerta où intervient la chanteuse Roberta Gambarini, qui n’a rien d’un canari, et à qui on doit également une reprise très émouvante de Every Time We Say Goodbye. Deux autres standards illuminent l’album: le vigoureux September in the Rain , où Roy Hargrove -c’est la surprise du chef- se met lui-même à donner de la voix, et puis My Funny Valentine , dont une partie du thème est doublonnée en suraigu -là encore, on pense à Dizzy Gillespie- avec à la clé un équilibre parfait entre la fidélité à l’oeuvre et le relief que Roy Hargrove met dans chaque note et chaque accord.

On l’aura compris: ce n’est pas parce que le big band est à l’honneur qu’on a forcément affaire à une débauche de décibels… Il y a de la balade dans Emergence, de l’oratorio coltranien dans Requiem, magnifique composition du tromboniste texan Frank Lacy, mais aussi une pure volupté harmonique à la Mancini dans les compositions personnelles de Roy Hargrove

On pense au langoureux et groovy Roy Allan inspiré des B.O. d’Isaac Hayes dans les films de la Blaxploitation, ou encore à Trust, le dernier morceau de l’album, peut-être le plus doux en apparence, sauf qu’à la toute fin du titre, ce sont les cuivres qui surexposent, ou plutôt qui sur-explosent le thème initial avant un ultime et miraculeux enchaînement au saxe tout en volutes et en arrondis… Tendre, fougueux et dantesque à la fois, voilà un album qui tient toutes ses promesses, à la mesure d’un trompettiste de plus en plus accompli alors qu’il n’a pas encore atteint le cap des 40 ans.

Roy Hargrove, 16 octobre 1969-2 novembre 2018


Ça raconte Sarah

octobre 31st, 2018

Ça raconte une tornade, des yeux couleur absinthe et des bains de magnolias. Le premier roman de Pauline Delabroy-Allard file à la vitesse de la fièvre pour évoquer la passion entre deux femmes: la narratrice, gentillette prof de lycée qui ne fait pas de vagues, y compris lorsque le père de sa fille l’abandonne, et Sarah, violoniste gorgée d’excès et d’une sensualité qui n’appartient qu’à elle.

C’est la première partie du roman, et c’est la meilleure, au-delà d’un préambule qui suggère, par la suite, des humeurs plus morbides. Sarah est impossible, Sarah est essentielle. « Après la première nuit, être loin d’elle devient une aberration ». En faire un roman, c’est perdre pied et façonner le style qui va avec. À peine le lecteur pressent-il le panneau « cliché » que la romancière l’envoie valdinguer ailleurs. Les pages tourbillonnent sur le mode crescendo, ou alors tombeau ouvert. Le genre de roman qu’on dévore sans ceinture de sécurité.

Et puis c’est le coup de frein. Brutal. On était si bouillant, à Paris, et voilà que Pauline Delabroy-Allard nous délocalise à Trieste, qui rimerait presque avec tristesse. Sarah a disparu. Cancérisée ? Assassinée ? C’est la narratrice, désormais, qui monopolise l’attention, nous embarquant dans son exil, son désarroi et une certaine forme de folie, comme un archet dissonant. Le lecteur, alors, s’éloigne peu à peu de cette toute seule qui n’a plus de portefeuille ni de téléphone portable et qui se met à écouter Schubert toute la journée. Même si le quatuor lui convenait mieux qu’un quartet, Sarah swinguait tellement plus allègrement.

Ça raconte Sarah, Pauline Delabroy-Allard (Éditions de Minuit)


Frère d’âme

octobre 28th, 2018

Les tranchées, on commence à saturer. Surfant à son tour sur le centenaire de la boucherie 14-18, David Diop trouve en même temps un angle d’attaque original. Dans un déluge de feu, émerge Alfa, tirailleur sénégalais qui s’en veut de ne pas avoir abrégé les souffrances de son frère d’armes (Un frère d’âme, surtout…) mortellement atteint par un coup de baïonnette.

Alfa se libère dès lors « des pensées commandées par le devoir, des pensées recommandées par le respect des lois humaines», surtout lorsqu’elles portent l’imprimatur des Blancs. Violence pour violence, il opte pour la moins cynique, rampant en cachette jusqu’aux lignes ennemies, débusquant et égorgeant l’Allemand avant de venger son ami au coupe-coupe. Soir après soir, Alfa ramène une main, puis deux, puis trois…

Au début, notre homme est fêté comme un héros. L’armée française adorait, à l’époque, terroriser l’ennemi avec ses soldats « Banania » pour lesquels elle avait par ailleurs un profond mépris. Sauf qu’au quatrième trophée ainsi « manucuré », l’effroi s’empare de la tranchée. Alfa est trop sauvage. Ou alors sa sauvagerie n’est pas assez « civilisée ». Qu’un quatre étoiles envoie des jeunes soldats au casse-pipe, c’est dans l’ordre des choses, mais qu’un tirailleur sénégalais se fasse justice en fonction de ses seuls principes, voilà un motif à scandale.

Renvoyé à l’arrière-front, Alfa se désape, hélas, de son intensité romanesque, et David Diop s’égare quelque peu en convoquant le passé africain de son personnage, entre une mère réduite en esclavage, un père paysan acharné à sauvegarder ses traditions et une jeune amoureuse offerte à des premiers ébats sensuels. L’évocation d’un conte faisant intervenir une princesse et un sorcier-lion nous éloigne définitivement des tranchées. Les jurys des grands prix littéraires qui ont flashé sur Frère d’âme n’ont dû lire que la première partie du roman.

Frère d’âme, David Diop (Le Seuil)


Cold War

octobre 26th, 2018

Le jazz a bon dos dans Cold War. Son réalisateur, le Polonais Pawel Pawlikowski, avait déjà fait le malin en citant John Coltrane dans le surestimé Ida. Les enluminures du récit et le glacial ennui qu’il dégageait se situaient pourtant aux antipodes de l’ébullition coltranienne. Prix de la mise en scène à Cannes, Cold War s’efforce à son tour de faire swinguer une romance contrariée entre Paris et Varsovie du temps de la Guerre Froide. Résultat: une enfilade de clichés (en noir et blanc), mais aussi un certain malaise au regard de ce que le jazz incarne réellement aux yeux du cinéaste.

Deux scènes en témoignent. Dans la première, Wiktor, musicien brimé dans la Pologne stalinienne d’après-guerre, se prend pour Chopin lorsque Zulda, jeune chanteuse qu’il a découverte et dont il s’est épris, lui inflige une première contrariété affective. Ne voilà-t-il pas qu’en plein gig dans un club, il se lance dans un solo au piano complètement désespéré et pas vraiment syncopé, au grand dam de ses deux sidemen, un batteur et un contrebassiste noirs qui l’observent comme si c’était un extra-terrestre. Bref, le jazz symbole de l’insensibilité. Les peines de cœur, ils ne savent pas ce que cela veut dire, les deux Blacks.

Encore plus édifiante, cette seconde scène de club dans laquelle Zulda s’ennuie à mourir alors que Wiktor glose avec ses potes. Soudain, changement de musique. À un slow langoureux d’on ne sait plus quelle Jazz Lady succède un Rock around the clock qui électrise littéralement la jeune femme, laquelle se met à danser joyeusement au milieu du plateau. La séquence est superbement filmée et la blondeur de Joanna Kulig irradie l’écran, mais le jazz, à quoi est-il associé dans cette scène ? On retrouve là les ambiguïtés et les écueils de La La Land. Un La La Land au pays des Soviets, finalement, ce qui ne dissipe en rien le malaise général.

Cold War, Pawel Pawlikowski , prix de la mise en scène au Festival de Cannes (le film est sorti mercredi)


La Révolte

octobre 23rd, 2018

Moyenâgeux. Elle déteste ce mot et ce qu’il charrie de préjugés. Clara Dupont-Monod n’a de cesse de le marteler, c’est notre époque soi-disant « moderne »  qui a poussé au plus haut le curseur de la barbarie, et certainement pas ce Moyen-Âge où l’on se lavait les mains avant d’aller à table et où le devoir d’hospitalité était sacré. À méditer, en ces temps de flux migratoires.

Et pour réhabiliter cette période, qui de mieux que cette sacrée Aliénor d’Aquitaine dont la romancière (à qui on devait déjà un superbe La Passion selon Juette en 2007) avait évoqué dans un autre livre les premières insoumissions du temps où, mariée à Louis VII, elle rendait sa couronne parce qu’elle s’ennuyait à mourir à la Cour du roi mollasson.

Qu’importe ! En bonne cougar décomplexée, Aliénor jette son dévolu de l’autre côté de la Manche sur un Plantagenêt de 11 ans moins qu’elle, futur roi d’Angleterre. Sauf que là encore, ça se passe mal. Le bonhomme n’aime pas qu’on lui résiste, si bien que de mépris en humiliations, Aliénor finit par soulever contre son rustre de mari toute une armée dont ses enfants prennent gaillardement la tête. Parmi eux, le non moins illustre Richard Cœur de Lion, fils aimant et impressionné.

« Dans les yeux de ma mère, lui faire d’emblée dire Clara Dupont-Monod, je vois des choses qui me terrassent. Je vois d’immenses conquêtes, des maisons vides et des armures ». Aliénor n’est que douceur, mais c’est une douceur en pierres. Ivre de savoirs autant que de pouvoirs, elle a appris à ses filles non pas à broder mais à lire et à réfléchir : « Je n’ai pas su leur apprendre la joie, mais je les armées ». Féministe avant la lettre ?

Non, Aliénor est trop féodale pour penser collectif. Alors que le Plantagenêt unifie les territoires, elle n’a d’yeux que pour son Aquitaine « verte et indocile ». Elle ne va pas dans le sens de l’Histoire, elle perd beaucoup de parties. Les Capétiens, eux, et notamment un certain Philippe Auguste, sont beaucoup plus cyniques et disciplinés. Dupée, captive, l’héroïne de La Révolte reste cependant pour Richard une mère-murailles. Il faut d’ailleurs le voir s’adresser à la forteresse de Saint-Jean-d’Acre au moment de la troisième croisade: « Tu portes en toi des cachettes, des stratagèmes secrets, et ton endurance fait ta force. Très bien. Je connais ce genre de tempérament. C’est celui de ma mère ».

Final épique. À la rencontre du si noble Saladin, son adversaire met ses instincts de sauvage entre parenthèses (il finira par y céder, hélas…) et imagine une union des Chrétiens et des Musulmans. La maman acquiesce, tout en faisant la différence entre foi et religion. Ainsi raisonne et résonne Aliénor d’un Djihad à l’autre.

La Révolte, Clara Dupont-Monod (éditions Stock). Coup de projecteur avec l’auteure, ce vendredi 26 octobre, sur TSFJAZZ (13h30)


First Man

octobre 20th, 2018

Le spleen galactique lui va assez bien, à Damien Chazelle. Bien plus en tout cas que le formol sirupeux de La La Land. Face à l’épopée Neil Armstrong, le premier homme à avoir marché sur la lune, le réalisateur de l’électrisant Whiplash tourne le dos, justement, à tout survoltage. Il opterait plutôt pour une sobriété inattendue et souvent poignante, même si elle n’est pas sans risques en termes de rythme et d’adrénaline.

Le segment narratif du film est donné dés le départ. Sept ans avant ce 20 juillet 1969 qui fera le tour du monde, l’astronaute perd sa fille, Karen, frappée à seulement 2 ans d’une tumeur au cerveau. Armstrong n’en dira rien, foncera tombeau ouvert, si on peut dire, dans le boulot acharné, l’étude des courbes et des vitesses, les vols préparatoires. A l’extérieur, il paraît complètement armoire. Dedans, la maison brûle, et ce qui reste de liens familiaux est à deux doigts d’exploser.

Les premières larmes de l’homme sur la lune, donc… Une lune-cimetière avec le drapeau américain filmé de biais, genre plan de coupe,  et ce fameux « petit pas » dans une poussière de cendres. Ce n’est pas la première fois que Ryan Gosling campe un introverti. Cela peut lasser. Il n’empêche que l’acteur ne déroge pas à la justesse de ton qu’un tel profil se doit de convoquer.

Ce qui peut d’avantage troubler tient à la minceur du segment « chazellien ». Armstrong endeuillé, soit. Cela suffit-il à solidifier un propos et à éviter un syndrome calme plat alors même que le film « tangue » beaucoup par ailleurs lors de scènes de pilotage ? À vrai dire, le jeune réalisateur se tire lui-même une (petite) balle dans le pied lorsque, dans le dernier tiers du récit, il filme une séquence où les Noirs américains, en pleine période Black Power, brocardent le caractère dispendieux du programme Apollo. De quoi ouvrir d’autres angles d’attaque que la mise en scène, hélas, ne peut guère prolonger. On reste donc bien, effectivement, à quelques années-lumière d’un film comme L’Étoffe des héros, même si celle de Neil Armstrong est tissée avec tact et sensibilité.

First Man, Damien Chazelle (le film est sorti mercredi)