Félicité

mars 25th, 2017

Dans Kinshasa à ciel ouvert, elle accélère le pas. Elle court, presque. Félicité est chanteuse de bar, mais c’est un autre blues qui la tenaille à l’idée que son fils, victime d’un accident, ne puisse être opéré à temps. Il lui faut de l’argent, il lui faut quémander, quitte à ravaler sa droiture et sa fierté, deux paravents de solitude qu’il est si facile de lui renvoyer à la figure au moment où elle a besoin d’aide.

Mise en scène très musicale de la part d’Alain Gomis, jeune réalisateur franco-sénégalais fan de Thelonious Monk et de Nina Simone. Il donne le thème en première partie, avec une narration serrée qui éclaire avec une indéniable vivacité les ressorts dramatiques du récit. C’est comme la main droite au clavier.

Et puis vient la main gauche, non pas en accompagnement mais en variations hypnotiques. Le film bascule vers la transe, s’enfonce un peu plus dans les nuits alcoolisées de Kinshasa, au rythme du Kasai Allstars, un collectif congolais aux sonorités particulièrement enivrantes.

Un orchestre symphonique se fait également entendre. Le réalisateur le conçoit à la fois comme un chœur antique et comme une porte ouverte sur un autre monde, peut-être la part des anges de Félicité (formidablement incarnée par Véronique Mbeya Mutu, toute en vaillance et en renoncement…), cet espace-temps qui, tel une soupape, l’autoriserait enfin à craquer pour le garagiste au grand cœur venu réparer son frigo et ses tourments.

Ne reste plus dés lors qu’à se laisser subjuguer par un chant qui résonne comme le ventre et de la terre au milieu du volcan, qui transcende toute cette pression économique dont les femmes sont les premières victimes; ce Kinshasa Blues, on y revient, qui procure autant de frissons qu’un morceau de Billie Holiday.

Félicité, Alain Gomis, Ours d’Or au festival de Berlin. Sortie le 29 mars. Coup de projecteur, le même jour, sur TSFJAZZ (13h30) avec le réalisateur.


Une histoire amusée des promesses électorales

mars 21st, 2017

À ceux qui s’interrogent sur les sources de Benoît Hamon au regard de sa taxe-robot et de ses digressions sur la fin du travail, le catalogue de promesses exhumées par Bruno Fuligni apporte une réponse. C’est ainsi que dés 1848, le citoyen Muré, candidat du Club des Amis fraternels, proposait de remplacer les travailleurs exploités par des chiens savants: « Il faut que l’homme, au lieu d’appliquer ses bras aux métiers, soit entouré d’agents mécaniques qui, sur un signe de sa main, enfantent des prodiges ». Une prose bien plus avenante, en vérité, que le jargon de l’actuel candidat du Parti socialiste.

Prolongeant avec l’érudition savoureuse qui le caractérise un travail entamé il y a 10 ans avec Votez Fou !, l’auteur, haut fonctionnaire à l’Assemblée nationale, dessine ainsi toute une évolution des mentalités depuis le 19e siècle. Et les plus fantasques ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Les candidats qui promettent le droit de vote pour les femmes passent pour des zozos à une certaine époque. À contrario, le très sérieux Gambetta proposait, en 1869, de supprimer « les armées permanentes »…

Promesses de Gascon, donc, mais aussi de Seine-et-Marnais, à l’instar de ce Abel Géromini qui, aux législatives de 1956, s’exclamait « Donnez moi un siège à l’Assemblée,  je ferai jaillir du pétrole du Gâtinais ! »…  Un certain comte Gaudron candidat aux municipales d’Angers en 1935 n’est pas mal non plus. « Propriétaires: je ne vois pas d’inconvénient à ce que vous releviez vos loyers. Locataires: je ne vois pas non plus d’inconvénients à ce que vous ne les payiez pas non plus ». Recalé au suffrage universel, l’aristo ! Il avait pourtant également promis, durant sa campagne: « Guignolet gratuit et obligatoire avant chaque repas »

Bruno Fuligni a également porté son regard sur les professions de foi ou comment tel ou tel candidat fait de lui-même une promesse. Peu au fait de la politique, Alexandre Dumas propose ainsi une vision atypique de son œuvre lorsque, en quête de députation, il rappelle que ses « drames et livres, en moyenne, ont soldé le travail de 2160 personnes ». Pas toujours facile, à vrai dire, de sensibiliser un électorat populaire quand on vient d’un autre milieu. Ou alors il faut oser, comme ce futur Premier ministre aux législatives de 1978 à Rouen: « Laurent Fabius est socialiste. C’est dire qu’il partage les difficultés de chaque jour auxquelles les travailleurs doivent faire face pour eux-mêmes et pour leur famille. »

On aimerait parfois en savoir plus sur certains profils méconnus que l’auteur cite à plusieurs reprises dans son récit. Ils sont bien plus passionnants que les Chirac, Rocard et autres Hollande dont Bruno Fuligni rappelle par ailleurs les hauts faits d’armes: se baigner dans la Seine, combattre la finance… On sait ce qu’il est advenu de ces engagements. Le « grand meeting rétrospectif » qui nous est ici proposé fourmille de colères et d’espoirs bien plus authentiques, même si leur expression peut apparaître aujourd’hui quelque peu déjantée.

Une histoire amusée des promesses électorales de 1848 à nos jours, Bruno Fuligni (Éditions Tallandier), coup de projecteur avec l’auteur, sur TSFJAZZ, ce mardi 21 mars, à 13h30.


L’autre côté de l’espoir

mars 19th, 2017

Sous le haut patronage de Charlie Chaplin et d’Amnesty International, la critique continue à faire les yeux doux au réalisateur finlandais Aki Kaurismäki. Après le petit sans-papiers gabonais recueilli par un cireur de chaussures dans Le Havre, le spectateur est donc invité à compatir au sort de Khaled, un jeune réfugié syrien se retrouvant par hasard en Finlande. Son odyssée croise celle d’un représentant de commerce d’une cinquantaine d’années qui a tout largué pour ouvrir son propre restaurant.

Poésie de l’absurde, humanisme gentillet et prime au loufoque (les clients japonais face aux sushis aux harengs…) censée désamorcer ce qu’un pays comme la Finlande peut avoir de profondément déprimant… Kaurismäki déroule son noble cahier des charges avec une théâtralité qui peut confiner à l’ennui. Si une intense partie de poker est propice à un véritable morceau de bravoure côté mise en scène, la niaiserie bienveillante qui entoure le propos général freine l’adhésion.

Le manque d’aspérité des personnages, l’inévitable apparition de skinheads néo-nazis pour bien corser le climat et la générosité ressassée n’en finissent plus de plomber ce type de cinéma. Une grande scène, pourtant, nous arrache à notre léthargie. Devant une fonctionnaire du droit d’asile impassible, le jeune réfugié évoque avec une précision glaciale les circonstances qui l’ont amené à quitter la Syrie en guerre avant d’être séparé de sa sœur. Fugitivement, le cinéma de Kaurismäki dépasse alors le simple rapport d’Amnesty.

De l’autre côté de l’espoir, Aki Kaurismäki (le film est sorti mercredi dernier)



Soudain l’été dernier

mars 17th, 2017

C’est la jungle, c’est l’Amazonie. L’Odéon de liane en liane pour pour traduire la folie végétale de Soudain l’été dernier de Tennessee Williams… La moiteur de la Nouvelle-Orléans devait-elle forcément induire une telle luxuriance scénographique, au risque de cannibaliser le plateau et les comédiens qui vont avec ? Ce n’est malheureusement pas la seule question que pose l’adaptation de Stéphane Braunschweig tant ce qui nous est conté sur scène paraît fade, daté, bavard et sans intérêt.

Reviennent évidemment en mémoire trois monstres sacrés du 7e art: Katharine HepburnLiz Taylor, Montgomery Clift. Avec sa psychologie à deux centimes, le film de Mankiewicz était loin d’être une merveille et Hepburn eut bien raison de se fâcher avec son metteur en scène tant sa composition, toute en démence et en cabotinage, était aussi pénible que ridicule.

On garde en même temps un souvenir moins encombrant du jardin exotique cher à Sebastian, le héros-poète invisible du récit dont les circonstances de la disparition donnent lieu à une joute infernale entre sa mère et sa cousine. Qui est la plus folle ou la plus visionnaire des deux ? Que signifie véritablement ce « Sebastian avait faim des blonds » ou encore cette fable des bébés-tortues fuyant vers la mer pour échapper à des oiseaux carnassiers ? Laborieux dans le psychologisant mais néanmoins orfèvre de toutes les psychés, Mankiewicz parvenait, au final, à créer une formidable tension autour des névroses de Tennessee Williams.

Le tempérament plus nordique de Braunschweig, inégalable lorsqu’il monte Ibsen, paraît en revanche  comme en porte-à-faux avec l’esprit très américain de la pièce. Sa direction d’acteurs n’est guère plus stable. Si le jeu introverti de Luce Mouchel dans le rôle de la mère peut séduire, Jean-Baptiste Anoumon ne sait pas trop quoi faire de son personnage de docteur condamné à un jeu de relances pour le moins fastidieux. La partition de Marie Rémond déçoit encore d’avantage. Si convaincante récemment en héroïne rohmérienne au Théâtre de la Bastille, la voilà qui dévitalise, ici, tous les moments dramatiques. Y compris dans la tirade finale qui devait constituer le climax du récit.

Soudain l’été dernier, Tennessee Williams, mis en scène par Stéphane Brausnchweig au théâtre de l’Odéon (jusqu’au 14 avril)


The Lost City of Z

mars 15th, 2017

Le cinéma comme une cité perdue… Celle que poursuit dans sa quête Percy Fawcett, un explorateur britannique du début du XXe siècle convaincu que la civilisation amazonienne  qu’il a repérée est bien plus estimable que la toute guindée Angleterre victorienne… Celle, aussi, que James Gray arpente depuis plusieurs années avec ce film si compliqué dans sa mise en route et dont l’imaginaire emprunte autant à Apocalypse Now qu’à Aguirre ou la colère de Dieu.

The Lost City of Z prend dés lors rapidement l’allure de ces grands films malades sublimés par l’intelligence et la délicatesse d’un regard même si les avatars du tournage (Désistement de Brad Pitt comme acteur-vedette, rabotage budgétaire…) se ressentent à l’écran. On n’en demeure pas moins fasciné par l’obsession du cinéaste, aussi inspiré dans l’autopsie d’un empire britannique déclinant, via la Première Guerre Mondiale, que dans le portrait d’un individu à la recherche de l’inaccessible étoile, immunisé contre les préjugés raciaux et prêt à se sacrifier pour sa cause.

La dernière partie du film, à la fois dramatique, mystique et sereine, nous rappelle à quel point James Gray est un cinéaste infiniment attachant. On ne lui fera pas trop la gueule, cependant, s’il consent à revenir à des sujets plus contemporains.

The Lost City of Z, James Gray (Sortie en salles ce 15 mars)



Propriété privée

mars 13th, 2017

Après avoir signé le scénario du Gaucher d’Arthur Penn et avant de réaliser la série-culte Au-delà du réel, Leslie Stevens livre en 1960 un film étrangement mal élevé: attraits exhibés sans pudeur, mise en scène carrément voyante autour du voyeurisme, gros zeste de perversité, de graveleux et de manipulation du spectateur… On devrait détester ? On adore.

Premier appât de ce Propriété Privée exhumé l’an passé et désormais accessible en DVD, le statut d’œuvre maudite. Voilà un film qui disparaît de la circulation au moment même ou triomphe, avec des ressorts assez comparables, le Psycho du camarade Hitchcock. Miracle, une version 35 mm ressuscite, quelque part en Californie. Il n’en va pas de même pour l’actrice principale  qui met fin à ses jours en 1963. Son mariage avec son réalisateur de mari venait de voler en éclats.

Kate Manx, elle s’appelait… Profil rare. Blondasse guindée à première vue, mais allure diablement excitante au fil du récit qui voit deux voyous bien mal intentionnés tenter de s’introduire dans une villa de Los Angeles où la ménagère huppée délaissée par son époux, un homme d’affaires bête comme ses pieds, devient la proie rêvée sur le plan social comme sur le plan érotique.

On pense à Marx, à De Palma, au Hitchcock de Fenêtre sur Cour (plutôt que Psycho, finalement…), à Michael Haneke. Le scénario va même jusqu’à nourrir de toutes les ambiguïtés possibles la relation qui unit les deux personnages masculins (par lesquels on reconnait l’admirable Warren Oates, futur acteur fétiche de Peckinpah), entre impuissance et homosexualité refoulée.

Un trop-plein qui ne ternit en rien, pourtant, l’art parfait du thriller que le film mène à bien avec ses emprunts malicieux à l’esthétique télévisuelle, son noir et blanc capiteux et ses cadrages border line. Malgré un happy end un peu convenu, la modernité de l’ensemble saute aux yeux. En bonus, une autre résurrection bienvenue, Artistry in Bolero de Pete Rugolo, dans la séquence-climax de ce très beau film.

Propriété Privée, Leslie Stevens, sortie DVD chez Carlotta Films. Coup de projecteur, mercredi 15 mars, sur TSFJAZZ (13h30) avec Thoms Baurez, de Studio Ciné Live.


Pierre Bouteiller ou le grand swing incarné…

mars 10th, 2017

Avec Pierre Bouteiller, il y avait d’abord ce jeu exquis du vouvoiement alors que la proximité professionnelle, dans une équipe, implique le tutoiement. C’était ma manière de l’aimer, cette mondanité intemporelle, ce vouvoiement auquel il répliquait lui aussi à la deuxième personne du pluriel. Je trouvais cela toujours émouvant.

Comme je trouvais formidable son humilité et ses marques de respect avec une équipe aussi jeune que TSFJAZZ alors qu’on savait d’où il venait, on savait à quel point c’était une légende de la radio et du service public, au côté d’un José Arthur ou d’un  Jean-Christophe Averty avec lesquels il doit sûrement échanger, tout là-haut, au panthéon des ondes, quelques unes de ces contrepèteries célestes dont il avait le secret.

D’autres souvenirs encore… Ce dialogue si ému avec Michel Legrand, en direct dans nos studios, alors que nous venions d’apprendre la disparition d’Oscar Peterson qui était l’un des musiciens de jazz qu’il aimait le plus… Cette soirée surréaliste You & The Night & The Music, à l’Olympia où il avait exceptionnellement remplacé Laure Albernhe au côté de Sébastien Vidal, avec une façon de présenter la soirée limite néo-punk, tout en esprit farce et en espièglerie détachée, comme pour mieux se moquer des « Monsieur Loyal » lisses et œcuméniques…

Le reste appartient à sa légende: la liberté de ton, l’ironie, la causticité, la détestation de tout ce qui est fade, conformiste, de tout ce qui se prend au sérieux… Pas étonnant que Jean-François Bizot ait réussi à faire la jonction avec lui, en 2006, alors que Radio-France venait de le mettre à la retraite avec une inélégance rare.

Ce fut neuf années de jubilation permanente (dont un septennat entier en matinale) avec Si Bémol et Fadaises et le « Bonjour ! » si addictif de Pierre Bouteiller posé sur le générique du fameux Girl Talk associé à Neal Hefti, des thématiques toujours surprenantes, des trésors oubliés, et puis aussi le culte des « agents doubles » croisant jazz et classique, sans omettre celles et ceux qu’il admirait: Dave Brubeck et Art Tatum, Juliette Gréco et Stéphane Grappelli.

Il avait également une maîtrise de la langue qui n’entamait en rien la complicité qu’il parvenait à nouer avec ses interlocuteurs et ses auditeurs. Et puis aussi ces moments troublants où sa grande classe et son grand swing incarnés filaient vers on ne sait quel jardin secret. Tout seul dans le studio après l’émission, il pianotait alors quelques airs connus, semblant se siffloter à lui-même une certaine mélancolie. Only the Lonely, comme le chantait son idole, Frank Sinatra.

Pierre Bouteiller (22 décembre 1934-10 mars 2017)


La Confession

mars 6th, 2017

Dans Léon Morin, prêtre que réalise Jean-Pierre Melville en 1961, Jean-Paul Belmondo offre sa dégaine de boxeur et d’adolescent attardé à son personnage de curé hyper cool en pleine France occupée. En face, ou plutôt à côté, la regrettée Emmanuelle Riva campe une militante communiste racée, presque aristocratique.

Il en va tout autrement dans La Confession. Face à une Marine Vacht cash et gorgée de naturel, Romain Duris n’est que lumière et mystère. Cette redistribution des cartes, des rôles et des caractères tape dans le mille bien qu’elle impose à Nicolas Boukhrief une gymnastique particulière sur le mode « Melville n’existe pas, seul compte le roman qui l’a inspiré ». Il y a une part de vérité dans ce raccord direct à la prose de Béatrice Beck dont le récit, ne l’oublions pas, fut couronnée d’un Goncourt.

C’est que dans le roman, contrairement à ce qu’en fait Melville, le point de vue est résolument féminin, et c’est justement ce sens de la féminité que parvient à retrouver un réalisateur jusque là réputé dans des formats plus virils. Cet alliage de douceur et de tension irrigue aussi bien la mise en scène que le jeu des comédiens. L’arrivée du nouveau prêtre dérègle toute une communauté de femmes seules, qu’elles soient veuves de guerre, épouses de prisonniers ou alors demoiselles à l’affût. La jeune communiste athée ne sera pas d’avantage insensible à l’abbé enjôleur. Foi contre foi, jusqu’au trouble qui naît d’un dialogue irrémédiablement sexué même si chacun des deux protagonistes prétend rester sur son quant-à-soi.

Nicolas Boukhrief parvient avec brio à rendre accessible à nos contemporains cette joute religieuse d’un autre temps. Il élève la théologie au rang de spiritualité. En ces temps post-Bataclan et alors qu’il était déjà question de religion dans Made in France, cette vision à la fois sereine et passionnée de la foi religieuse (y compris dans sa version rouge…) a valeur de manifeste. Le réalisateur se montre également très soucieux de son arrière-plan avec une chronique de la France occupée qui propose un subtil dégradé de tous les comportements, entre veulerie, attentisme et courage. Le zeste d’humour qui s’y glisse n’atténue en rien ce que ces temps avaient de dramatique.

La Confession, Nicolas Boukhrief. Sortie en salles mercredi prochain. Coup de projecteur avec le réalisateur, sur TSFJAZZ (13h30), le jeudi 9 mars.


Histoire mondiale de la France

mars 3rd, 2017

L’hexagone au miroir du globe terrestre, la francité comme elle n’avait encore jamais swingué, la saga d’un « vieux pays » -dixit Dominique de Villepin- rajeunie avec éclat. Avec leur Histoire mondiale de la France si voyageuse, si stimulante, si décomplexée, le médiéviste Patrick Boucheron et la jeune garde d’historiens qu’il entraîne avec lui nous livrent un formidable outil de savoirs et de citoyenneté.

« Ce ne serait pas trop de l’histoire du monde pour expliquer la France ». Placée en exergue, cette citation de Michelet a valeur de programme. Brisant le cadenas du franco-français, retournant comme une crêpe les mythes fondateurs (Alésia, Poitiers…) dont raffolent les Finkielkraut et autres Zemmour, tout un collectif d’universitaires décentre le « grand roman national » en le faisant pivoter aux yeux du monde. La France en rotation, en somme, comme la Terre. Changement de focale.

146 dates au total, mais pas forcément celles qu’on attendait. Privée de 1429 et de 1431, Jeanne d’Arc ne se comprend qu’à travers la mode européenne des unions de couronnes, à l’instar du traité de Troyes en 1420, ce qui déclenche en réaction l’instrumentalisation d’une pucelle. Moins belliqueuse, cette fête brésilienne qui marque l’entrée du roi Henri II à Rouen. De vrais Indiens y jouent leurs propres rôles, sans aucune assignation raciale de part et d’autre. « Le Nouveau Monde des Français ne constitue pas encore, à l’aube de la modernité, une terre à soumettre et des peuples à dominer ».

Des dates et des hommes… Rachi, le rabbin de Troyes, peut-être l’un des premiers grands auteurs français au 11e siècle; Calvin, autre novateur de la langue française alors que c’est en banni et en réprouvé qu’il  traduit les idées réformées; ou encore Descartes, ce « voyageur du doute » dont le génie se déploie à Amsterdam, au cœur de ces Provinces Unies havre de tolérance et d’ouverture sur le monde.

Le Siècle de Louis XIV marque l’entrée en scène du tandem colonialisme/impérialisme: Versailles conçu comme produit d’exportation, le bombardement d’Alger en 1683, Colbert ou l’exploitation esclavagiste de la manufacture de sucre… la France parvient en même temps à rayonner de manière plus pacifique, souvent en contrepoint, d’ailleurs, à ses défaites militaires. Après Sedan, elle opte pour la « diplomatie du mètre » et réussit, lors d’une conférence internationale, à faire accéder cette unité de mesure au rang d’étalon universel. Une manière  pour notre pays d’aimer la mondialisation, selon les auteurs, « à condition que celle-ci lui ressemble un tant soit peu ».

Tant d’autres surprises, encore, et surtout un art du pas de côté qui déploie le De Gaulle de 1940 à Brazzaville, « capitale de la France libre », tandis que le putsch de Pinochet au Chili devient une date de l’histoire de France au travers de la question brûlante des réfugiés… Le résultat réjouit à double titre. Outre le fait de voir à nouveau des historiens en plein cœur de l’arène, toréadors effrontés du débat public, force est de constater la justesse malicieuse de leurs intuitions, le caractère jubilatoire de leurs variations d’accords ainsi que l’improvisation de haute volée opposée aux vieux tubes rancis et immuables chers aux prophètes du déclin.

Histoire mondiale de la France, sous la direction de Patrick Boucheron (Le Seuil). À suivre dans notre « Focus sur le monde », sur TSFJAZZ, du 6 au 10 mars, à 6h30 et 8h


Les figures de l’ombre

février 28th, 2017

Quand trois mathématiciennes afro-américaines mettaient la Nasa sur Orbite. Aussi prenant qu’instructif, Les figures de l’ombre métisse conquête spatiale et droits civiques en arrachant à l’anonymat Katherine Johnson, Dorothy Vaughan et Mary Jackson. Trois copines,  trois combattantes. La première calcule la trajectoire du vol orbital de John Glenn en 1962. La seconde rend opérationnel un monstre informatique ayant terrassé ses collègues masculins.La 3e sera la première femme noire ingénieurE à la Nasa après avoir pu suivre des cours du soir dans une école réservée aux Blancs.

C’est au centre de recherche Langley, au cœur d’une Virginie encore bien ségréguée -on a encore en mémoire Loving, même époque- que se déploie cette émancipation au nom des intérêts supérieurs du pays. Six mois avant Pearl Harbor, Roosevelt prohibe toute discrimination dans l’industrie de la défense (voir l’excellent dossier réalisé par Jessica Dufour sur son site). Avec la Guerre Froide, plus question de tergiverser. On recrute à tour de bras des colored computers (« ordinateurs de couleur »). Ce sont les petites mains de la Nasa. Sous-payées, méprisées en tant que femmes et Noires, elles calculent à la chaîne les données dont ont besoin leurs supérieurs blancs.

L’option feel-good movie choisie par le réalisateur, Theodore Melfi, est la bonne. Boosté par une B.O. où voisinent Ray Charles, Miles Davis et Lalah Hathaway, le propos valorise l’humour et la fantaisie, à l’instar de la séquence d’ouverture où un flic blanc qui cherchait des noises aux trois miss finit par les escorter vers leur lieu de travail en roulant devant (« Pour une fois, ce sont des Noirs qui poursuivent un Blanc », note l’une des héroïnes)…

L’interprétation est au diapason de cette belle humeur, avec en bonus le bonheur de retrouver deux acteurs du désormais oscarisé Moonlight, Janelle Monae, aussi mutine que fragile, ainsi que Mahershala Ali en amoureux de l’une des trois savantes. Le film, certes, se veut consensuel, à l’image des deux Blancs joués en mode rédemption par Kevin Costner et Kirsten Dunst, et les séquences hors-Nasa paraissent quelque peu convenues. Lorsque la caméra, en revanche, cerne les humiliations raciales et professionnelles imposées aux trois black women (toilettes et cafetière pour personnes de couleur…) en les mettant en parallèle avec l’intensité de l’aventure spatiale américaine, Les figures de l’ombre décolle comme une fusée.

Les figures de l’ombre, Theodore Melfi (Sortie le 8 mars)