Under the Silver Lake

juillet 18th, 2018

Encalminé dans sa léthargie mais persuadé que les astres lui seront un jour favorables, surtout dans une ville comme Los Angeles, Sam croise une blonde d’enfer en la personne de sa nouvelle voisine. De quoi lui enlever de l’esprit qu’il va bientôt être expulsé de sa piaule. Le gros souci, c’est quand cette splendide créature disparaît aussi inopinément que mystérieusement alors que Sam s’apprêtait à n’en faire qu’une bouchée…

Et c’est parti pour une odyssée dont David Robert Mitchell ne dissimule guère à quelle tradition du 7e art elle se rattache. Et vogue Los Angeles lorsque la Cité des Anges vire ainsi parano et quête de soi, à l’instar du Privé de Robert Altman ou, plus récemment, d’Inherent Vice, de Paul Thomas Anderson, sans oublier, bien sûr, l’incontournable David Lynch, versant Mulholland Drive. Sauf qu’avec Under the Silver Lake, on aurait plutôt affaire à du Lynch arrosé de Tequila Sunrise tant la mise en scène surfe d’avantage sur l’acidulé que sur le ténébreux.

Vertiges et sortilèges, à vrai dire, restent au rendez-vous au gré des étapes que traverse notre enquêteur amateur (Andrew Garfield, impeccable de « cooltitude » désemparée…) pour élucider le mystère de la bombasse disparue: un tueur de chiens qui rode dans le coin, un groupe de rock gothique vecteur de messages secrets à condition d’écouter leur disque à l’envers, une balloon girl pour le moins perverse derrière son minois innocent… Le jeu de piste se veut d’abord carnavalesque, non sans brocarder la vacuité d’un petit monde confit d’artifices où des nouveaux riches s’offrent, comme les pharaons jadis, des tombeaux propices à réincarner ce que leur fantasmagorie a de plus dérisoire.

D’autant qu’elle se déploie dans un univers de culture pop qui absorbe autant qu’il altère nos manières d’être, un univers bardé de références -musicales et cinématographiques- jusqu’au moment où les références effacent les repères. L’espace d’un film, et avec pour attirail une virtuosité jubilatoire, David Robert Mitchell le dézingue, ce royaume des chimères. Et si tous grands tubes des années 80 n’étaient que l’œuvre d’un seul et même barbu psychopathe ? Et si les créatures les plus divines, genre Marilyn Monroe sortant d’une piscine dans le fameux film mort-né de George Cukor, se mettaient à aboyer ?

Dans Under the Silver Lake, les complotistes sont partout, une formule magique se niche dans une boîte de céréales, un guide du Hobo vous sert de passe-partout pour on ne sait quelle pseudo-caverne d’Ali Baba… Et le tueur de chiens dans tout ça ? On s’en fiche ! Seuls nous subjuguent l’insoutenable légèreté de l’errance et le pulpeux papier-cadeau de ce joyau de cinéma estival signé David Robert Mitchell. Dommage que le jury cannois soit passé à côté d’un film aussi sexy, déjanté, coloré, et probablement cultissime.

Under the Silver Lake, David Robert Mitchell, festival de Cannes 2018 (Sortie en salles le 8 août)


Earth & Heaven

juillet 14th, 2018

Le Messie qui marche sur l’eau en couverture du double CD, l’explication de texte artificiellement binaire (le versant terrien, paraît-il, du premier disque, le caractère plus onirique du second…), le raccord avec l’anti-trumpisme ambiant… Autant dire que le marketing afférent au succès de Kamasi Washington a de quoi irriter. Savourer un disque, heureusement, rend sourd à tout élément de langage. Surtout à l’écoute d’une musique toujours plus embrasée, luxuriante et contemporaine.

Comment s’étonner, dés lors, que le saxophoniste californien trône sereinement, désormais, au sommet de la planète jazz ? « Taille patron », titrait Jazz News… Après le coup de tonnerre The Epic, la déferlante Earth & Heaven, l’impression d’une machine de guerre à chaque titre, tant au niveau du jeu que des arrangements, avec ce son de saxophone débridé qui parvient à ne jamais se noyer malgré des macro-textures orchestrales à la Mancini faisant la part belle à des orgies de choeurs, de cordes et de cuivres.

Comme pour The Epic, certains diront que Kamasi Washington n’invente rien, qu’un Sun Ra ou un Pharoah Sanders ont su eux aussi, dans une vie antérieure, débrancher la sourdine d’un jazz conventionnel en optant pour un lyrisme aussi déjanté qu’enfiévré. Sauf que Kamasi Washington ne reprend pas les vieilles recettes, il les cannibalise au travers d’un grand mix afro-funk dont il a le secret. Il est au jazz ce que Tarantino est au 7e art, recyclant et inventant dans le même mouvement, frôlant le grand guignol tout en faisant suffisamment preuve de maîtrise et de distance pour s’en affranchir. Emphase ? Grandiloquence ? Non, plénitude.

Avec le renfort des claviéristes Cameron Graves et Brandon Coleman, tous les exploits, dés lors, sont possibles: rebooster le générique d’un film de Bruce Lee (Fists of Fury), ressusciter Freddie Hubbard (Hub-tones), oser la pastorale en mode gospel (Journey) ou intergalactique (The Space Travelers Lullaby), allier densité et mélancolie (Tiffakonkae), surfer sur une ambiance cocktail à la Uri Caine (Testify et Song for the Fallen) dans la belle lignée des directions musicales suggérées par le EP apéritif Harmony of Difference, ou encore terminer sur un cantique façon Carmina Burana (Will You Sing)…

L’inventaire a valeur de  programme pour les années à venir. D’avantage, sans doute, que le gadget du 3e disque caché qui tient lieu de post-scriptum indolore à ce double album ravageur. Encore un « élément de langage » dont Kamasi Washington peut fort bien se passer.

Earth & Heaven, Kamasi Washington (Young Turks)


Paranoïa

juillet 10th, 2018

Si on prend évidemment comme repères Shock Corridor, Répulsion et Vol au-dessus d’un nid de coucou, le dernier Steven Soderbergh risque d’en laisser plus d’un sur sa faim. En revanche, au rayon friandises, le réalisateur multi-genres (vous voyez le point commun, vous, entre Ocean’s Eleven, Che et Ma vie avec Liberace ?) se sort assez honorablement de son odyssée clinique filmée à l’iPhone avec dans le rôle principal Claire Foy croisant son harceleur dans l’asile où elle vient d’être internée malgré elle.

À charge pour le spectateur de vérifier si cette descente aux enfers correspond vraiment à la réalité ou si elle ne relèverait pas plutôt d’une névrose tentaculaire. Dans le premier cas de figure, le scénario ne s’embarrasse pas de quelques fâcheux pointillés: comment se fait-il, par exemple, que ce personnage de prédateur (impeccable Joshua Leonard en nounours aux pulsions destructrices…), surtout dans un établissement aussi douteux que cachotier, décroche si facilement un poste d’infirmier ?

Reste la seconde hypothèse selon laquelle Claire Foy campe une jeune femme ayant beaucoup d’imagination. Sauf que Soderbergh n’est pas Polanski. Sa si légère caméra-smartphone surprend, certes, par certains angles rapprochés et autres cadrages un peu branques sans toutefois réussir à développer un véritable climat anxiogène. Bref, même pas peur… Et puis le iPhone, c’est comme la 3D: au fil du temps, on s’y habitue et on l’oublie.

Difficile, en même temps, d’être insensible à la texture fluide de l’ensemble ainsi qu’à ses versants vintage. Surtout lorsqu’apparaît en mode flashback un certain Matt Damon -non indiqué au générique- dans le rôle d’un détective rendant compte de tout ce qui change dans le quotidien d’une femme lorsqu’elle tente de trouver la parade face à un harcèlement. Prodigieusement bien filmé, ce monologue ! D’avantage encore que lors des scènes à l’hôpital, il permet d’explorer le sens même d’une réalité altérée.

Paranoïa, Steven Soderbergh (Sortie en salles ce mercredi)


Dogman

juillet 7th, 2018

Difficile de contester à Marcello Fonte le prix d’interprétation masculine au dernier festival de Cannes. Avec ses faux airs d’Al Pacino, il crève l’écran dans la peau d’un toiletteur pour chiens aussi malingre que retors, surtout lorsqu’une brute épaisse accro au racket et à la coke vient lui chercher des crosses.

C’est l’Italien Matteo Garrone (déjà chroniqué ici pour son laborieux Gomorra et son bien plus baroque Tale of Tales) qui tient les commandes de ce récit inspiré de faits réels. Au tout début du film, le personnage principal témoigne d’une manière bien à lui d’apprivoiser les molosses les plus enragés. Un talent fort utile lorsqu’est contraint de passer soi-même à l’état sauvage après avoir été rattrapé par une chienne de vie.

De nombreux morceaux de bravoure jalonnent cette odyssée. L’interprétation, on l’a mentionnée, mais aussi le décor sidérant, une sorte de no man’s land décrépi dans une bourgade en bord de mer où tout semble rouillé et déliquescent, à l’instar de ces flaques d’eau filmées façon Tarkovski. La mise en scène serre toutes les vis côté maîtrise. Trop, peut-être. À force de ne jamais surprendre malgré un climax pour le moins opérationnel, Dogman échoue dans la niche des bons films vite oubliés.

Dogman, Matteo Garrone, Cannes 2018 (Sortie le 11 juillet)


Les Quatre Sœurs

juillet 3rd, 2018

Ces lignes ont été écrites à l’avant-veille de la disparition de Claude Lanzmann à l’âge de 92 ans. Les Quatre Sœurs, diffusé sur Arte en janvier 2018, sorti en salles ce mercredi, aura été son testament.

De simples rushes on peut faire un chef d’œuvre. Il faut du moins s’appeler Claude Lanzmann, avoir signé ce monument du genre humain qu’a été Shoah et puis y revenir, reprendre ce qui avait été laissé de côté au moment du montage et tendre à nouveau le fil puisque de cette barbarie-là prenant sa source au pays de Goethe et de Beethoven, nous ne ferons jamais le tour.

Au regard d’autres « annexes » (Le rapport Karski, Le Dernier des Injustes…) déjà exhumées sur grand écran, Les Quatre Soeurs soulève en même temps une question inédite, celle du genre: comment se fait-il que ces entretiens au féminin pluriel d’une heure chacun (1h30 pour le premier) n’aient pas trouvé leur espace plus tôt ? Certes, deux des quatre survivantes s’exprimaient déjà dans le film de 1985, mais leurs paroles n’étaient que très partiellement restituées. De fait, à l’époque, Lanzmann n’avait qu’une chose en tête: le modus vivendi de l’extermination. Dans ce contexte, Shoah était d’abord une affaire d’hommes.

D’où cette impression étrange, fascinante et bouleversante d’un reflet inversé. Autrefois hors-champ, ou presque, des survivantes se tiennent à leur tour au bord du trou noir. Elles ont été filles, mères, amoureuses… C’est une autre langue face aux mêmes abysses. La sombre clarté de leur phrasé, la manière avec laquelle elles se raccrochent à ce qu’elles peuvent -un accordéon, une poupée, un carnet noir- tout cela donne à leur récit une autre dimension. Leur pudeur, également… L’une d’elle invoque une maladie des yeux pour expliquer ses larmes. Une autre cache ses silences dans un chemisier rouge écarlate. Et puis il y a le regard que leur porte Claude Lanzmann

Un regard emprunt de douleur et de tendresse, mais aussi d’une extrême acuité face à d’éventuelles approximations. Un regard-effraction, un regard-séduction… « Je veux juste vous rendre nerveuse pour que vous perdiez le contrôle », entend-t-on au début de l’un des entretiens… La caméra s’occupe du reste. Elle vibre, elle embellit. « Je regardais tes films, et je pensais aux visages de femmes chez Bergman », écrit Arnaud Desplechin dans le dossier de presse qui accompagne le film.

Elles vont nous hanter, désormais: Ruth Elias se couvrant d’un châle noir lorsqu’elle évoque son face-à-face avec l’infâme Mengele, la si terrienne Ada Lichtman revenant sur sa déportation à Sobibor sous le regard broyé de son époux, Paula Biren toute en intensité et en refus de culpabilité après avoir participé à la police juive du ghetto de Lodz, Hannah Marton si digne et si fragile dans ce récit inouï du seul convoi de Juifs épargné par Eichmann contre de l’argent…

Aujourd’hui disparues et bien qu’elles n’aient entre elles aucun lien de parenté, Claude Lanzmann enrobe leur souvenir d’un titre-épitaphe à la Tchekhov, Les Quatre Sœurs. Par la même occasion, il leur dédie le film d’une âme-frère.

Claude Lanzmann, 27 novembre 1925-5 juillet 2018.

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Paul Robeson, un homme du « Tout-monde »

juin 30th, 2018

Passage culte dans le dernier James Ellroy, Perfidia: Paul Robeson en concert, à L.A., juste avant Pearl Harbor. « Un Noir américain étiqueté de gauche et qui plait aux snobs va bientôt entrer en scène et valider notre goût exquis de gens éclairés »... De fait, Ellroy ironise d’avantage sur le public de Robeson que sur l’artiste lui-même, ce « grand noir à la voix de basse profonde » faisant résonner « une complainte d’esclave chantée par un artiste de premier plan »

Autre optique au musée du quai Branly-Jacques Chirac. Face à l’ampleur d’une vie et à la méconnaissance dont elle fait l’objet en France, Sarah Frioux-Salgas a privilégié à juste titre une installation en fragments. De l’acteur, chanteur, militant de la cause noire et communiste déclaré, elle retient déjà qu’il a été la première « star » noire des industries culturelles. Et aussi son détracteur. Les stéréotypes avilissants d’Hollywood, Robeson s’en dégage. Sur scène, il réinvente Othello (« Une tragédie de l’honneur plutôt que de la jalousie », dira-t-il..), et lorsqu’il rechante son fameux Ol’ Man River, il y ajoute un I must keep fightin’ qui nous éloigne du chant de résignation.

Dans sa critique des industries culturelles, Paul Robeson n’épargne pas le jazz à un moment où cette musique atteignait le climax du « mainstream ». Il n’en incarne pas moins les prémisses d’un « swing sacré », à l’instar du bel hommage que lui rend Raphaël Imbert dans son disque, Music is my Hope. Sacré et déchristianisé à la fois. Chez Robeson, le Negro Spiritual exprime en tout premier lieu l’émancipation, tout comme les chants ouvriers, ballades irlandaises et autres protest-songs de la Guerre d’Espagne dont il fait son miel.

Hors-sujet, le fils d’esclave ? Rien n’est moins sûr, surtout lorsqu’on découvre dans l’expo ces Afro-Américains engagés aux côtés des Républicains espagnols au sein de la brigade Abraham Lincoln… Autre moment fort, le voyage à Moscou, en 1949. Il demande à voir ses amis anti-fascistes. Staline les a liquidés. Le grand baryton chante alors un hymne résistant en yiddish effacé de l’enregistrement final, comme l’indique Nicole Lapierre dans son vibrant Causes communes: Des Juifs et des Noirs.

Pas si aveugle qu’on l’a dit, le lauréat du prix Staline 1952, mais avait-il vraiment le choix des armes, seul face au Ku Klux Klan lors d’un concert la même année, puis privé de passeport sous le maccarthysme ? Le Noir et le Rouge dans un seul « Tout-monde » -beau titre d’expo emprunté à Glissant- ça « cristallise » autrement que chez Stendhal. Surtout chez celui qui a incarné, y compris dans des formats musicaux académiques, l’artiste comme conscience, droit dans ses convictions et rebelle à tout reniement.

Paul Robeson, un homme du « Tout-monde », musée du quai Branly-Jacques Chirac, à Paris (jusqu’au 14 octobre). Podcast TSFJAZZ, Les Lundis du Duc du 25 juin, avec Sarah Frioux-Salgas, Raphaël Imbert et Yannick Séité.


Avicii: True Stories

juin 28th, 2018

Le documentaire se termine sur une reprise prenante du Feeling Good de Nina Simone, mais on connaît la suite. Le 20 avril de cette année, le DJ suédois Avicii met fin à ses jours alors qu’il était en vacances avec des amis dans le sultanat d’Oman. Il n’a que 28 ans et 7 mois. Trop tard pour rejoindre le fameux club des 27 dont font partie des figures aussi parlantes que Jimi HendrixJim Morrison, Kurt Cobain et Amy Winehouse.

Cela n’aura pas été son seul ratage. Discrètement sorti en salles en novembre 2017 et mis en ligne sur Netflix quelques semaines avant le suicide de la superstar, Avicii: True Stories égrène tous les leurres d’une vraie-fausse success story. Admis dans l’intimité du jeune bidouilleur de platines, Levan Tsikurishvili a été le témoin de son effondrement progressif, à peine troublé par quelques rémissions de façade.

Premier constat: le blondinet n’a pas le physique de l’emploi. Avicii -Tim Blergling de son vrai nom- a d’abord été ce geek fadasse baignant dans les clés USB et le plasma bourgeois. Difficile d’imaginer un tel gringalet copiner avec Madonna, même lorsqu’il se pique de vouloir soulever des poids. C’est pourtant bien à Madonna qu’on l’a confronté, et c’est bien dans les sphères de l’EDM (Electronic Danse Music), ce courant de la scène électro gangréné par des affairistes issus de l’industrie pop/rock, que va être propulsé un gamin qui n’était guère préparé à un tel univers.

Des stades sous stroboscopes, des foules déchaînées, et lui, seul, immobile, vissé à son ordinateur, très très loin de ce public qu’il ne peut capter, humainement parlant, qu’en levant le bras… Sous la casquette, l’âme d’Avicii part en vrille. Il colmate son angoisse en s’enfilant des boissons dites énergisantes, et c’est le pancréas qui morfle. Jusqu’à l’ablation de la vésicule biliaire. Le spleen s’accélère, le rythme des concerts aussi. Il veut lâcher prise, mais les autres le pressent comme un citron. Avicii, c’est une marque, lui dit-on. Ne surtout pas la mettre en danger, ni décevoir Obama qui été jusqu’à citer le jeune surdoué dans l’un de ses discours…

Le passage le plus déchirant du docu, c’est lorsque le DJ joue les intellos en parlant à l’un de ses potes de Carl Jung, le disciple révolté de Freud. Il se reconnaît sans mal dans cette typologie des introvertis montrés du doigt car inaptes au futile et au festif. Ceux-là ne rêvent que de discussions profondes avec autrui. Avicii se répand, mais son pote réagit bizarrement. Il rigole. On dirait qu’il n’en a rien à cirer, ou alors qu’il ne comprend rien à ce que lui raconte le si perturbé Tim Blergling. Elle est décidément bien glaciale, cette version de Feeling Good.

True Stories, Levan Tsikurishvili. Actuellement sur Netflix.




Un couteau dans le cœur

juin 25th, 2018

Blondeur peroxydée et cœur en lambeaux, Vanessa Paradis noie un chagrin lesbien en produisant du porno gay à l’eau de rose dans le Paris des années 70. « Je veux tous vous voir au garde à vous et plus raide que Giscard », ordonne son réalisateur attitré (Nicolas Maury) pour stimuler les adonis recrutés dans des films aux titres gorgés de poésie, genre De sperme et d’eau fraîche. Et lorsque la gouaille ne suffit pas, un immonde machiniste surnommé « bouche d’or » entre en scène. Aucune « panne » ne lui résiste.

Tout irait pour le mieux si un tueur masqué ne venait pas écrémer le plateau de tournage de quelques sanglants exploits au moyen d’une arme étrange, mix de poignard et de godemichet. Soudain, on ne rit plus. À charge pour Vanessa Paradis d’élucider ces meurtres en série entre deux verres d’alcool et pas mal de larmes, surtout lorsque son ex-amante de monteuse vient compléter l’hécatombe.

Vu le sujet, on peut difficilement parler d’un film sans queue ni tête, mais l’esprit y est. Entre quête romantique et hommage au giallo, ce genre populaire à la croisée du polar, du film d’horreur et du cinéma érotique, Yann Gonzalez ne paraît pas trop savoir où il veut nous emmener. Dopé à l’underground depuis son premier opus, Rencontres après minuit, il enrobe son nanar baroque d’atours kitchissimes qui ne font pas vraiment pas vraiment paravent face au sentiment d’ennui et de mauvais goût qui nous envahit.

Pour l’hommage au giallo, on se reportera avec bien plus de bonheur à Midi-Minuit, une bande dessinée qui vient de paraître aux éditions Dupuis sous la signature de Doug Headline et Massimo Semerano. Quant aux fans de Vanessa Paradis, on imagine leur douleur à la voir ainsi pulvériser le mur du ridicule, ne serait-ce qu’à travers cette aberrante séquence de cabine téléphonique où elle supplie son ex-compagne de revenir dans ses bras.

Maniéré et solennel, Un couteau dans le cœur pourra éventuellement ravir quelques assoiffé(e)s de film-culte qui se gargarisent de ce que le commun des cinéphiles rejette. L’imaginaire filmique que convoque Yann Gonzalez confine malheureusement trop au grotesque pour mériter une telle attention. La sélection cannoise, à cet égard, sonne comme une magistrale faute de goût.

Un couteau dans le cœur, Yann Gonzales, festival de Cannes 2018 (Sortie en salles ce mercredi)


3 jours à Quiberon

juin 22nd, 2018

À quoi joue-t-elle avec ce journaliste si cruel ? En quête de remise en forme lors d’une cure de thalassothérapie à Quiberon, en mars 1981, Romy Schneider se confie à un plumitif allemand du magazine Stern, Michael Jürgs. Le type se comporte comme un charognard. On a envie de le trucider sur place. Le problème, c’est qu’il pose des bonnes questions.

L’avantage, c’est que la réalisatrice franco-iranienne Emily Atef, née à Berlin, tisse autour de cette confrontation une belle œuvre de fiction, à la fois perturbante et poignante. La Romy Schneider saisie devant la caméra n’est pas encore arrivée au faîte de ses malheurs. Ce n’est que quatre mois plus tard qu’elle va perdre son fils, David. Pour l’heure, elle est incapable de le prendre au téléphone, lui dont le père s’est pendu deux ans auparavant. Elle est également en plein divorce avec Daniel Biasini, le papa de Sarah. « Je suis une femme malheureuse de 42 ans et je m’appelle Romy Schneider », balance-t-elle d’emblée à son intervieweur.

Et puis il y a tout le reste: les cadences infernales de sa vie d’actrice dans laquelle elle s’abîme comme on se noie dans l’alcool, ou encore son passé qui ne passe pas, des risettes avec Hitler lorsqu’elle était gamine (Magda Schneider, on le sait, fréquentait assidûment le Nid d’Aigle…) à la rupture avec Alain Delon, en passant par cette stupide Sissi qui l’a cannibalisée avant de lui aliéner tout un peuple lorsqu’elle s’est décidée à quitter l’Allemagne et les froufrous de princesse…

Le journaliste est allemand. Donc, sur Sissi, il en fait des tonnes. Sauf que la comédienne ne l’envoie pas balader. On a l’impression, au contraire, que c’est tout le tremblé de sa vie et de son cœur qu’elle lui jette en pâture. On subodore un pacte faustien entre ces deux-là, la star qui se met sciemment à nu entre deux verres de champagne, un pacte qui exclut notamment la meilleure amie d’abord soucieuse de son statut de meilleure amie, ainsi que le photographe ex-amant un peu pataud qui croit conjurer ce que la situation a de glauque avec ces clichés énamourés…

Noir et blanc vaguement hivernal, comme la Bretagne où Romy tente d’échapper à ses ténèbres. Marie Bäumer incarne avec une vérité inouïe l’héroïne de L’Important c’est d’aimer. Son accent, ses sursauts de luminosité, son sourire comme un cri… Le film manque parfois  un peu d’énergie, mais le pari de l’anti-biopic est relevé haut la main.

3 jours à Quiberon, Emily Atel (en salles depuis le 13 juin)


Les Routes de l’esclavage

juin 18th, 2018

Voilà un documentaire qui fera date. Porté par une ampleur, une ambition et une perspective qui déjouent tous les stéréotypes, Les Routes de l’esclavage a valeur de fresque. On n’est pas trop étonné d’y retrouver, parmi ces initiateurs, Fanny Glissant, la nièce du grand Édouard qui n’hésitait pas, si l’on en croit une récente biographie, à braver les bien-pensants en affirmant que la mémoire de l’esclavage était autant l’affaire des descendants d’esclaves que celle des descendants de leurs maîtres.

Sans doute voulait-il dire par là, comme le souligne l’historien américain Vincent Brown dans le documentaire, que cette mondialisation de la violence qui a causé au fil des siècles la mort de 50 millions d’Africains reflète d’abord l’histoire de l’inégalité des hommes. C’est à ce titre qu’elle est notre héritage et notre combat commun, avec un premier volet qui nous plonge 15 siècles en arrière, en pleine expansion arabo-islamique. De Bagdad à Bamako, les auteurs replacent cette traite transsaharienne longtemps occultée dans le contexte des empires en quête de bras à une époque où il n’y a pas de pétrole et où « la couleur de la peau importait peu », selon l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch. Ironie de l’Histoire, c’est un Arabe qui mène, en 869, la rébellion des Zanjs, ces captifs venus du Mozambique, de Tanzanie et de Somalie.

Changement d’échelle avec la traite transatlantique. En trois siècles, 13 millions d’Africains vont être déportés alors que la première traite, étendue sur douze cents ans, avait réduit en captivité 9 à 12 millions de personnes. Deux éléments vont jouer un rôle d’accélérateur:  la montée en puissance du Portugal qui soumet les « Sarrasins » de Guinée au travail forcé avec la bénédiction du pape Nicolas V en 1454, et surtout l’essor du capitalisme au travers d’un système bancaire et d’assurances qui va montrer sa redoutable et criminelle efficacité au 17e siècle, la City et la Loyd’s travaillant de concert.

Entre-temps, les « conquistadors » ont franchi l’Équateur. Ils transforment le minuscule Sao Tomé en laboratoire de la plantation sucrière avant que ce « modèle » ne soit transplanté au Brésil, aux Caraïbes et aux États-Unis. Dans une telle optique où la lecture économique de l’esclavage prime sur l’approche morale, Lincoln et les champs de coton de Louisiane sont pour ainsi dire ravalées au rang de sous-chapitre. De fait, la théorie des races va conforter un système déjà établi et vicié par le rôle de soutier des Blancs joué par une certaine aristocratie noire dans le commerce des esclaves.

Fanny Glissant, Daniel Cattier et Juan Gélas n’ont plus dés lors qu’à dérouler la pelote de la colonisation en montrant comment elle a poursuivi la logique de la traite alors que dans leur intérêt économique bien compris, les grandes puissances européennes s’empressaient de passer à un autre mode d’exploitation. Diffusé début mai sur Arte et France Ô, Les Routes de l’esclavage s’offre encore un mode replay jusqu’à la fin du mois. On ne saurait se lasser, effectivement, de découvrir et redécouvrir cette œuvre de salubrité publique.

Les Routes de l’esclavage, Fanny Glissant, Daniel Cattier, Juan Gelas, Fanny Glissant. 4 films de 52 minutes. En replay sur Arte jusqu’au 29 juin.