Suite(s) impériale(s)

juillet 22nd, 2010

Le soleil ne disparait pas vraiment, l’hiver, à Los Angeles… S’y rajoute juste une brume livide susceptible de vous envoyer, parfois, dans les pires trous noirs lorsque vous n’êtes déjà pas très bien dans votre tête… Les fans de Bret Easton Ellis ne pouvaient pas rêver, à vrai dire, de meilleur climat pour retrouver l’univers glacial et paranoïde de l’auteur d’ “American Psycho” et “Lunar Park“.

Mauvais rêve californien, donc, dans ce “Suite(s) impériale(s) ” dont le narrateur ne nous est pas tout à fait inconnu… Clay Easton est de retour, encore plus paumé, semble-t-il, que dans le premier roman de Bret Easton Ellis,  “Moins que Zéro“, où l’auteur explorait les tranches de “non-vie” d’une bande d’ados désoeuvrés entre sexe, drogue et violence. 25 ans après, Clay revient à L.A. pour les fêtes de Noël. Il est devenu scénariste pour Hollywood, traînant sa défonce, ses lunettes noires et sa trombine de vieil ado alcoolisé dans les soirées où il faut être vu, avec piscine chauffée, sculptures manga dans tous les coins et filles en string et talons hauts… “Une mosaïque de jeunesse où vous n’avez vraiment plus votre place”, écrit Bret Easton Ellis, avant d’orienter son récit dans le genre “film noir”…

Clay est suivi ou croit l’être… Clay reçoit des mystérieux SMS… Clay ne retrouve pas vraiment son appart’ dans le même état lorsqu’il rentre chez lui. Il faut dire qu’il a vraiment tiré le mauvais numéro en s’amourachant d’une starlette ratée, Rain Turner, à qui il a promis un rôle dans un film et qui l’embarque dans une sombre affaire de meurtres et de prostitution… Sacré personnage, la miss… “La surface présentée par Rain est en réalité tout ce qu’elle est”, écrit l’auteur… L’obsession de Rain, ajoute-t-il, c’est de “tout maintenir jeune et lisse, tout maintenir à la surface, même si l’on sait qu’elle va craqueler et ne pourra être maintenue à jamais, et en tirer avantage avant que la date de péremption ne se rapproche”… Il n’y a évidemment rien de sain entre ces deux là : “Ce qui m’intéresse, c’est qu’elle puisse être mauvaise au cinéma, mais bonne actrice dans la réalité“…. Clay ne sera jamais aimé pour ce qu’il est. Sa seule jouissance, c’est de contrôler les attentes de sa partenaire en sachant très bien qu’il ne pourra jamais les satisfaire…

La suite n’est qu’une impériale descente aux enfers à la “Mulholland Drive” dans ce qu’une certaine Amérique peut avoir de plus pourri en termes d’exploitation de l’autre ou de vide existentiel, et cela sur ton minimaliste que Bret Easton Ellis affectionne et qui fait froid dans le dos. Ses personnages ne pensent jamais plus haut que le lecteur. Même dans des situations extrêmes, ils gardent toujours leur calme, comme si plus rien ne les étonnait, ou alors comme s’ils étaient déjà morts intérieurement, l’égo dilaté dans les trahisons et l’incapacité d’aimer… On n’oubliera pas de sitôt, vers la fin du livre,  cette séquence gore dans le désert de Palm Springs qui voit Clay se porter presque à la hauteur du Patrick Bateman   d’ “Américan Psycho“… On n’oubliera pas non plus les dernières lignes de “Suites impériales“… Elles sont sans doute ce que Bret Easton Ellis a écrit de plus bouleversant depuis qu’il a été consacré comme l’enfant terrible de la littérature américaine…

“Suite(s) impériale(s) “, de Bret Easton Ellis (Robert Laffont) Parution le 16 septembre.

Ten

juillet 18th, 2010

Deux jazz(s) sont en train de mettre le feu à l’an 2010 : un jazz féérique et auto-fluorescent, coupé du monde, tournant en orbite autour de lui-même et retranché dans sa propre grâce, que ce soit sur  le mode stratosphérique à l’image de Brad Mehldau (”Highway Rider”) ou alors dans un registre plus cristallin version Keith Jarrett (“Jasmine”)… Et puis il y a un autre jazz moins rêveur mais plus bouillonnant; un jazz qui souffle comme le vent, qui prend à la gorge à force de se laisser lui-même agripper par le monde extérieur; un jazz rageusement contemporain qui connait son histoire et ses racines tout en les fondant dans un alliage précurseur entre tradition et innovation. “Yesterday, You Said Tomorrow“, nous balançait en début d’année Christian ScottJason Moran reprend la même dialectique avec “Ten“, un album qui le consacrera définitivement à la rentrée, si ce n’est déjà fait, comme le pianiste le plus accompli de sa génération.

Ten”, comme les 10 ans de Bandwagon, ce trio de l’écurie Blue Note que Jason Moran porte sur les fonts baptismaux en 2000 dans l’album “Facing Left“, avec Tarus Mateen à la basse et  Nasheet Waits à la batterie. Ces trois là ne sont pas restés collés ensemble, pendant ces dix ans… Pour sonner aussi organique, il leur fallait sans doute multiplier au préalable les expériences, les rencontres, croisant leur swing avec d’autres musiques dites actuelles (rock, hip-hop…), signant ici ou là -notamment en ce qui concerne le leader du trio- diverses compositions pour des festivals, des ballets, des documentaires… On en retrouve toutes les variations sur “Ten“, à l’image de ce “Gangsterism over ten years” qui, dans ses accents pop et sa dominante bluesy, décline un thème que Jason Moran explore depuis ses débuts, comme en écho à la célèbre série “Gangsterism” de  Jean-Michel Basquiat, son peintre préféré…

D’autres figures tutélaires, encore… Thelonious Monk bien sûr, dont Jason Moran détricote le “Crepuscule with Nellie” pour mieux l’embellir, mais aussi deux mentors à visage humain, Andrew Hill et Jaki Byard, avec l’émouvant “Play To Live” et surtout le trépidant  “Bob Vatel of Paris” qui mélange le stride le plus exubérant à des accélérations free dont le pianiste a le secret, comme si Fats Waller avait rencontré Cecil Taylor. Il se plait, d’ailleurs, Jason Moran, à mordre avec ses 35 ans dans le “vieux style” pour en sortir, au gré d’une suprême ironie, encore plus mordant (“Big Stuff”, “Nobody“). Cela n’exclut pas des climax plus contemplatifs qui, au passage, portent l’album au sommet… “The Subtle One“, composition de Tarus Mateen, est effectivement d’une subtilité déchirante. Le solo de “Pas de deux“, intercalé entre deux prises de “Study No 6 ” (l’une pour batteur, l’autre pour contrebassiste) nous montre à quel point l’ancien gamin de Brooklyn sait aussi faire entendre le silence, comme dans les plus belles pièces du répertoire classique…

“Feedback Pt.2“, avec son accroche sample empruntée à la guitare de Jimi Hendrix, est tout aussi fascinant, et c’est avec le même pouvoir d’émotion qu’une ligne de basse suffit à paraphraser, dans “RFK In The Land of Apartheid”, le fameux discours de Robert Kennedy: « Chaque fois qu’un homme se dresse pour défendre un idéal, ou améliorer le sort de ses semblables, ou redresser une injustice, il fait naître une minuscule onde d’espoir et, venues d’innombrables foyers d’énergie et d’audace, ces ondes forment un courant qui peut balayer les plus puissantes murailles de l’opposition et de l’oppression »… Intime, bluffant et magnétique, le jazz de Jason Moran balaie pareillement les murailles…

Ten“, de Jason Moran (Blue Note) Sortie le 23 août

Le Bruit des glaçons

juillet 12th, 2010

C’est un peu long, 24 ans de disette ou de semi-déception, mais ça vaut quand même le coup d’annoncer la bonne nouvelle un peu en avance : “Le Bruit des glaçons“, prévu dans les salles fin août, s’annonce comme le plus beau film de Bertrand Blier depuis “Tenue de soirée” sorti en l’an 86… On n’ira pas, certes, jusqu’à convoquer l’implacable “Buffet froid” ou le déchirant “Beau-père“, ces deux diamants noirs qui depuis belle lurette font partie de notre carte d’identité cinéphilique dans ce qu’elle a de plus biométrique…Il n’empêche qu’ici  le réalisateur des “Valseuses” retrouve une puissance corrosive qui va de pair avec une bonne dose de tendresse, comme si  “Le Bruit des glaçons” était probablement  l’oeuvre la moins “méchante” de Bertrand Blier, alors que c’est l’histoire d’un homme qui reçoit la visite de son cancer.

Le cancer, c’est Dupontel. Une vraie tête de Méphisto, le Albert. Le spectateur le découvre d’abord de dos, marchant à grandes enjambées vers un vieux mas des Cévennes où Jean Dujardin, looké à la Jean-Pierre Marielle, noie dans l’alcool (d’où le titre du film) sa vie d’écrivain raté tout juste agrémentée par une lolita russe pas si idiote qu’elle en a l’air…”Bonjour, balance Dupontel à Dujardin, je suis votre cancer. Je me suis dit que ça serait pas mal de faire un petit peu connaissance”

Cela rappelle un peu le fameux “Jack le squatter” de Jean-François Bizot lorsqu’il évoquait sa maladie et la mauvaise humeur dans laquelle il mettait la Camarde dés qu’il préférait en rire… Dujardin en tout cas n’apprécie pas trop la visite de Dupontel, il s’énerve… “Parlez moi poliment, lui rétorque son infâme visiteur, ou sinon je vous file un pancréas“…  A un moment, on se dit que le courant pourrait passer entre ces deux là… Seulement voilà, il y a la bonne…  “Les femmes, ça voit des choses...”, tremblotte l’étonnante Anne Alvaro en première héroïne véritablement pure du cinéma de Blier  (exceptée la parenthèse Anouk Grinberg) . Comme est elle secrètement amoureuse de Dujardin, elle le repère, le pourvoyeur de métastases, alors que normalement il est seulement censé se matérialiser aux yeux du malade… Et elle le repère avec d’autant plus d’acuité, la valeureuse servante, qu’elle se retrouve elle-même confrontée à son propre cancer en la personne de l’impayable Myriam Boyer dont il faudra impérativement se souvenir lors des prochains Césars…

Derrière la farce noire, il y a beaucoup d’élégance dans cette façon de broder sur les mauvaises nouvelles de la vie… Lovée dans des décors naturels, la mise en scène ne perd rien en fluidité, et c’est avec délice qu’on retrouve les dialogues savoureux et tordants, ainsi que les fameux regards-caméra qui sont la marque de fabrique du cinéaste… On est également porté par la partition musicale à laquelle contribue un Eddy Louiss très en forme, ainsi que Lester Bowie et, au final, Nina Simone dans sa reprise de “Ne me quitte pas”… Parfois, ça part un peu en free-style, notamment lorsque Blier nous ressort un personnage d’ado déjà vu dans “Préparez vos mouchoirs” ou bien quand il a recours à une pirouette un peu factice pour finir son film… Mais ce n’est là que peccadille en comparaison du brio de l’interprétation et de la vigueur d’un propos pleinement mature qui  donne crânement le dernier mot à la force des sentiments. De quoi nous rafraîchir autant que ces drôles de glaçons qui tintent tout au long du film…

 ”Le Bruit des glaçons”, de Bertrand Blier (sortie en salles le 25 août)

Inception

juillet 8th, 2010

” Bon, on va dans quel subconscient, maintenant ? “, lâche, un peu perdue, la ravissante Ellen Page à ses compagnons de fortune… Qu’elle se rassure, on est aussi déboussolé qu’elle dans cet exténuant “Inception” qui prétend rompre avec les blockbusters décérébrés au gré d’une intrigue quelque peu opaque. Mais après tout, on ne se refait pas : les films-labyrinthes qui mélangent le faux et le réel, ce qui est rêvé et ce qui ne l’est pas,  le simulé et le non-simulé, ça n’a jamais été ma came… Ou alors il faut s’appeler David Lynch et posséder un univers délirant et poétique qui peut rendre véritablement fascinant  un scénario à chausse-trappes. Réalisateur de “Batman Begins” et “The Dark Night, Le Chevalier Noir“, Christopher Nolan n’est pas David Lynch...

Il peut en revanche concurrencer un Scorsese dans ses basses eaux… On est d’ailleurs un peu atterré de voir, en l’espace de quelques mois, toutes les similitudes entre “Inception” et le faiblard “Shutter Island “…. Ici, on aurait plutôt affaire à un  “Shutter Dreamland” en quelque sorte, avec encore une fois dans le rôle principal un Leonardo DiCaprio abonné aux personnages de chefs de mission vaguement schizo, torturés par un passé sombre et dont la perception du monde (et la nôtre par la même occasion) est complètement brouillée par un drame personnel dans lequel le héros est plus ou moins clairement impliqué…

Dans “Inception“, DiCaprio endosse le rôle d’un “extracteur” de rêves qui, avec toute son équipe, s’introduit dans le sommeil d’autrui pour arracher quelques secrets bien lucratifs, notamment en matière d’espionnage industriel. Là où le challenge devient infernal, c’est lorsqu’il s’agit, non plus d’extraire une information mais d’en implanter une, autrement dit, de fabriquer un rêve tout ficelé et de forcer le subconscient de l’autre… Tout cela fonctionne à travers différentes strates souvent militarisées (il ne se laisse pas faire, le subconscient, lorsque surgissent les extracteurs de rêves, et il a la gâchette facile…) et passablement complexes (il y a même des personnages qui rêvent à l’intérieur de leurs rêves) auxquelles le réalisateur a surajouté une love story entre DiCaprio et notre Marion Cotillard nationale (toujours à la recherche de son grand rôle américain) en ex-femme que son homme a visiblement poussé au suicide lors d’une expérimentation cérébrale passée…

Au final, on se retrouve avec une production qui n’est ni vraiment “captable”, ni vraiment captivante, d’autant plus que les personnages sont dessinés au gros feutre et que la musique est tout sauf discrète. Reste bien sûr quelques belles consolations visuelles… C’est fou, d’ailleurs, ce que ça peut être beau, un rêve, notamment dans la séquence où les boulevards parisiens se retournent comme une crêpe… On relèvera également le seul début de bonne idée de ce très long-métrage (2h30 !), à savoir le regard caméra des passants dans les scènes rêvées lorsque “l’extracteur” est identifié par la personne dont il s’est emparé du cerveau. Il y a là quelque chose de kafkaïen qui flirte gentiment avec certains films de Roman Polanski

Inception“, de Christopher Nolan (Sortie en salles le 21 juillet)

Il n’y a pas que John Zorn à Montréal…

juillet 5th, 2010

Il n’y a rien de pire, finalement, que d’aller au jazz comme on va à la messe… C’est malheureusement ce à quoi nous a invité Keith Jarrett, à Montréal, en guise de seule vraie fausse note d’un festival par ailleurs époustouflant…Envolée, la florale parenthèse de “Jasmine“, son dernier album… Sur scène, Keith Jarrett dégage une morgue, une glaciation et un ennui tels qu’on abandonne vite la salle à l’entracte, même si on se laissera dire que la 2ème partie du concert était beaucoup plus enlevée bien que ternie par un nouvel accès de mauvaise humeur du pianiste contre le public et les photographes… La grande erreur aura peut-être consisté à jouer des contrastes comme on tente le diable en savourant le joyeux Robert Glasper avant de se farcir le trio Jarrett/Peacock/DeJohnette

Moi qui en était resté à l’image d’un pianiste surfait, prétentieux et pas franchement convaincant dans ses errances néo hip hop, j’ai complètement viré ma cuti en l’espace de deux concerts. Quel feeling dans le jeu de Robert Glasper ! Quelle jubilation, surtout, dans le refus de se prendre au sérieux tout en pulsant à 200% ! Hancockien en diable, ses reprises de “ Trust Me” et “ Butterfly“, carrément antinomiques dans leur style, m’ont  bluffé, et sans vouloir enfoncer le clou sur Keith Jarrett, il n’y a pas photo sur la façon dont ” Autumn Leaves” s’enlise dans le clavier de mister “ Köln Concert ” tandis que le même morceau est propice à un duel gorgé de rires et de jaillissements entre Glasper et le trompettiste Terence Blanchard… On n’oubliera pas non plus le vibrant “ In a Sentimental Mood ” du chanteur Bilal, accompagnateur d’un soir, et encore moins la pêche incroyable des deux compagnons de musique de Robert Glasper,  Kendrick Scott à la batterie et  Vicente Archer à la contrebasse… Gary Peacock et Jack DeJohnette à côté , c’est  gala annuel pour maison de retraite…

Bon allez… Assez d’irrespect envers les anciens ! l’épopée Masada de John Zorn mise à part, le plus beau concert de Montréal aura sans doute été celui d’Ahmad Jamal, le soir de ses 80 ans… Autant j’avais été déçu par son concert de l’Olympia il y a quelques mois, autant j’ai retrouvé, à Montréal, l’éternelle jeunesse d’un maestro du piano jazzistique, punchy à souhait, n’hésitant pas à surexposer sa section rythmique en la dirigeant de main de maître avant de livrer une version toute en pointillés, moins expressionniste, certes, qu’à Olympia, mais au final  littéralement déchirante de son morceau-fétiche, ” Poinciana”

Quelques voix pour finir… Celle du pétillant Matthieu Boré, notamment, notre crooner frenchie dont on est si fier à TSFJAZZ, et qui a réussi à dérider le public avec un contrebassiste tordant à ses côtés et un répertoire de plus en plus souple, jusqu’à cette superbe reprise de “ Lady Madonna” des Beatles dont on espère vivement un bis repetita le 10 juillet prochain lorsqu’il viendra jouer à Paris au Duc des Lombards…  Bobby McFerrin a également mis le feu à Montréal avec à ses côtés un ensemble vocal canadien venu décupler son art du chant à capella… De sa reprise de ” Naïma” à sa version de “ Blackbird” des Beatles, en passant par des moments genre Carmina Burana, il était pratiquement impossible de s’arracher à ce concert extraordinairement enjoué et dédié à l’improvisation dans tous ses états, à l’image de ce moment magique où McFerrin s’est assis à l’avant-scène pour tenter d’improbables duos avec des spectateurs choisis parmi le public…

Et puis il y eut ce moment magique qui n’avait, nous dira-t-on, rien à voir avec le jazz… On peut discuter la chose… Qui a le plus à voir avec le jazz ? George Benson, relifté jusqu’à plus soif, plombant son hommage à Nat King Cole dans une coulée de choeurs, de violons et de synthés avant de quitter la scène au son d’une musique de Michael Jackson ? Ou alors John Forté, cet ex rappeur des Fugees qui a payé au prix fort les années Bush en faisant de la prison pour détention de cocaïne, et qui, dans l’intimité tamisée d’une petite salle, renverse complètement la configuration musicale à laquelle on s’attendait ? Il  “mélodise” ses instants rappés, John Forté, et donne au contraire une âpreté stupéfiante à la partie chantée… Entouré d’un jeune percussionniste et d’une claviériste douée d’un discret mais terrific sex-appeal, il réveille, guitare acoustique en bandoulière, ce qu’il y a de plus humain, de plus poignant et de plus authentique dans une musique quand elle surgit ainsi des tripes et des périodes de galère… Entre deux verres de vodka-canneberge, on a vraiment l’impression, à ces moments là, de toucher à l’essence même de ce qu’est un festival de jazz…

John Zorn, Montréal, juillet 2010…

juillet 3rd, 2010

Des “boooouh !” dans la salle, des rangées entières qui se vident, 300 spectateurs qui se précipitent au guichet pour se faire rembourser leur billet et pour finir un saxophoniste survolté ponctuant la bronca ambiante par un ” go fuck yourself out !” qui connaîtra peut-être, dans les annales montréalaises, la même postérité qu’un certain “Vive le Québec libre !” harangué en d’autres temps… On l’aura compris : la légende de John Zorn a franchi un palier supplémentaire ce 2 juillet 2010, au 31ème festival international de jazz de Montréal, lorsque le saxophoniste a mené un véritable “bal des vampires” au côté de Lou Reed, l’ex-star du Velvet Underground, et de sa compagne, la violoniste Laurie Anderson

C’était l’Apocalypse selon St John… Un vrai trip de sonorités à fois  distordues et planantes, une mélopée distillée sous électrochoc, une procession pour zombies hypnotisant l’oreille lorsqu’elle veut bien s’y montrer attentive… Lou Reed semblait, certes, un peu plouc dans cet ersatz de bacchanales… A part changer de guitare toutes les 10 minutes et faire joujou avec ses pédaliers, on avait  du mal à discerner son rôle exact. Quelle magie, en revanche, dans l’archet de Laurie Anderson, notamment à travers l’apport, peut-être à son insu, de traits plus mélodiques auxquels John Zorn offre un contrepoint lucifèrien : ce n’est plus un sax qu’il a en main, mais plutôt une bestiole spasmophilique, tantôt tronçonneuse hurlante, tantôt vuvuzela sanguinolente…

On ne choisira pas entre ce Zorn là et celui qui, la veille, nous a ensorcelé sur le mode marathon en reprenant dans toutes ses largeurs et ses couleurs le songbook de Masada, ce répertoire “d’inspiration sémite“, comme le dit très “élégamment” la presse montréalaise… On ne tombera pas dans le cliché du Mister Hyde que John Zorn semble receler en lui quand il s’abandonne à des sonorités plus violentes… L’ “Electric Masada” qui ponctuait son concert de l’autre soir était tout aussi déchaîné que ses humeurs au contact du couple Reed/Anderson

Comme le disait Clémenceau au sujet de la Révolution Française, il faut prendre John Zorn d’un seul bloc, l’apprécier aussi bien comme l’aventurier avant-gardiste qui fouaille ce qu’il y a de plus ténébreux dans l’underground new-yorkais que comme un passeur dont l’art de la ciselure rend le jazz accessible aux profanes les plus revêches, ne serait-ce qu’à travers les douces envolées de “Dreamers“, sa formation la plus enchanteresse… Au final, quelque soit son registre, voilà un musicien du 21ème siècle pleinement épanoui, au coeur de cette radical jewish culture désormais ancrée comme un courant majeur du jazz contemporain, et qui a décidé d’aller jusqu’au bout de son identité, procédant exactement de la même manière que les légendes afro-américaines avec la “Great Black Music”...

Tournée

juin 28th, 2010

C’est sous l’influence croisée de John Cassavetes et de Jean-François Bizot que Mathieu Amalric s’est emparé du prix de la mise en scène au dernier festival de Cannes. Un peu chère, la “Tournée“… surtout en présence d’un film à ce point traînassant et prétentieux.

Cassavetes n’avait pas besoin de ficelles scénaristiques pour emballer son public. De cette odyssée de stripteaseuses tendance callipyge échouées de port en port et qui ne verront jamais Paris ville-lumière, il aurait fait quelque chose de dantesque, un flux de fêlures, du live & dead en direct, et surtout, il ne serait pas encombré d’une intrigue à tiroirs… On se serait pris la vague et rien que la vague, alors qu’Amalric n’en reste qu’à l’écume, sans jamais aller au-delà de la vieille thématique des bonnes femmes qui s’éclatent avec leur corps mais qui, la nuit tombée, se retrouvent seules face à leur miroir…

La référence à Jean-François Bizot n’est pas moins saugrenue. Mathieu Amalric prétend s’être inspiré de l’ancien boss de Nova et de TSFJAZZ pour construire son personnage de producteur un peu raté qui ne trouve son oxygène que dans les paillettes de ses “show girls” tout en s’efforçant de résister, dans le même temps, au formatage généralisé… Belles intentions, sauf qu’on ne pense pas une seule fois, tout au long de cette interminable “tournée“, au forban des ondes qu’était Bizot… A quelle utopie se rattache le producteur moustachu et un peu minable qu’Amalric incarne ? Qu’a-t-il de tornadesque et de démesuré lorsqu’on le voit en train de s’engueuler avec son associé ou lorsqu’il se retrouve à devoir gérer la garde de ses gosses tout en essayant de récupérer la salle qu’on lui avait promise pour qu’il puisse amener ses spice girls décaties dans la capitale ?

On l’aura compris : c’est le personnage masculin du film qui le fait tomber dans le précipice… C’est la mise en avant de son interprète, avec cette  insupportable hypertrophie de l’égo que Cassavetes tout comme Bizot savaient transcender dans un grand collectif foutraque, qui met à mal les rares instants de grâce que l’on peut dénicher ici ou là (la scène de la station-service)… Et lorsque Mathieu Amalric se met à citer, dans un contexte tout autre, la fameuse rupture épistolaire entre François Truffaut et Jean-Luc Godard (quand l’un accusait l’autre d’avoir un “comportement de merde“), on touche alors le fond  d’un auteurisme et d’un maniérisme qui font toujours  illusion, malheureusement, chez une certaine critique made in France

“Tournée“, de Mathieu Amalric (Sortie en salles le 30 juin)

La disparition de Francis Dreyfus

juin 25th, 2010

La crinière était couleur argent…

L’accent ? Celui d’un “titi de banlieue chic“, comme l’avait écrit un jour un portraitiste inspiré dans les colonnes de l‘Express...

Avec Francis Dreyfus, le jazz  perd un producteur de coeur, un mélomane qui refusait tous les ostracismes, un indépendant qui cultivait d’abord le sens du swing avant celui des affaires. Descendant du capitaine Dreyfus par son père, le futur producteur passe son enfance au Raincy, en Seine St Denis, au milieu des toiles de maître dont ses parents raffolent. Il entre à Sciences Po et n’y reste pas bien longtemps, écoeuré par un professeur antisémite… Il crée parallèlement un club de jazz, faisant l’aller retour permanent entre Paris et sa banlieue pour dénicher des musiciens et les persuader de venir jouer au Raincy.

Peu à peu, il passe à la promotion puis à la production. Sylvie Vartan était au lycée avec lui. Il sera son éditeur. Francis Dreyfus fait ensuite un tabac avec la BO du Manège Enchanté… On est en 1963… Il découvrira par la suite Christophe, Bashung, Lavilliers, avant de toucher le jackpot avec Jean Michel Jarre… Nous savons bien, à TSFJAZZ, ce que Francis Dreyfus a fait de ce jackpot… Petrucciani, c’est lui qui l’a propulsé… Didier Lockwood, Richard Galliano, c’est encore lui… Le  regain de fortune d’Ahmad Jamal en France, les disques de Marcus Miller, la nouvelle liberté d’ Aldo Romano, la découverte Franck Avitabile, la  révélation Anne Ducros, c’était  aussi Francis Dreyfus…Ces dernières années, il avait enrôlé sous sa bannière toute la nouvelle génération de jazz manouche, Biréli Lagrène en tête…  Francis Dreyfus refusait à la fois les diktats du Top 50 et les subventions trop faciles…

Ce producteur là était d’abord un artiste… Un vrai…

The Jazz Fusion Years

juin 22nd, 2010

Ce jazz là n’a jamais eu bonne presse… Trop commercial, trop mélangé, trop enclin à laisser dans l’ombre d’autres aventures musicales de la même période, le jazz fusion a également pâti, peut-être, d’un vieillissement accéléré tendance pat d’eph’… Il est vrai que les années 70 n’ont jamais eu bonne presse elles non plus… Les barricades, c’était déjà hier… Il fallait à l’époque se coltiner les Nixon, Giscard et autres Maritie et Gilbert Carpentier… Dur, dur, la carte postale… Compliquée, la mythification des années fusion alors qu’aujourd’hui encore on continue à glorifier, historiquement parlant, l’ère du swing, l’épopée du bop et l’odyssée du free… Autant dire que le boss de “Jazz Magazine“, Frédéric Goaty, aura superbement rempli sa mission d’irréductible Gaulois en désembuant le rétroviseur sur ces Jazz Fusion Years à travers une double compilation en forme de réhabilitation…

Et ce sont, miracle, des trésors qui mettent à nouveau le feu à nos enceintes, à commencer par un Miles Davis sorti de derrière les fagots et qui groove méchamment, d’entrée de jeu… Il a fallu attendre 2003, en fait, pour découvrir ce “Duran” -c’est le titre du morceau- qui n’avait pas trouvé sa place au départ dans l’album-tribute que Miles dédie au boxeur Jack Johnson à l’orée des seventies… Démarrer (et conclure par la même occasion) ce double CD avec Miles Davis n’est évidemment pas dénué de sens : le jazz fusion, c’est la suite de “In a Silent Way” et “Bitches Brew“… C’est le même noyau dur de musiciens, de Joe Zawinul à Tony Williams, en passant par Chick Corea… Ils étaient là lors des albums fondateurs, lorsque la fée électricité s’est penchée sur le berceau de ce nouveau jazz pour le muscler en décibels et lui donner, dans un même élan, une plasticité inédite dont ce vieux diable de John McLaughlin serait le premier grand disciple… Il frappe un premier coup de géant, le guitariste, avec le Mahavushnu Orchestra, dont Goaty a exhumé un “Dawn” des plus damnés, ne serait-ce qu’à travers la spectrale intro au violon de Jerry Goodman... L’autre coup de maître de McLaughlin, ce sera évidemment cette plongée dans les sonorités voyageuses de la musique indienne avec son nouveau groupe Shakti, et notamment cette trépidante “danse du bonheur” dans laquelle s’inviteront un violoniste d’un tout autre genre, L. Shankar, ainsi que le tabla de Zakir Hussai

Encore plus barrée, et tellement savoureuse, la “Medieval Overture “ de Chick Corea version Return to Forever, avec dans la bande un bass héro nommé Stanley Clarke qu’on retrouve dans le tubesque “Schooldays”. Pourquoi les radios ne passent plus ce genre de morceau ? “, s’interroge Frédéric Goaty dans les notes de livret … Disons que le jazz fusion, ça rafraîchit les oreilles quand on n’en a pas goûté depuis des lustres, mais que quotidiennement parlant, ce n’est pas forcément ainsi qu’on a envie de faire swinger son p’tit dej… Le jazz fusion, c’est en outlist que ça se déguste, pas en playlist, à l’exception d’un super hit comme le  “Birdland” de Weather Report

En fin de compte, c’est avec doigté et parcimonie qu’il faut en goûter les volutes néo soul (”Power of Soul” de Idris Muhammad), funk (Les Headhunters sans Herbie Hancock, ça avait quand même une sacrée allure…) ou pop, à l’image de cette déchirante ballade que Jeff Beck va extraire du clavier de Stevie Wonder en adaptant le fameux “Cause We’ve Ended As Lovers”… C’est bien le climax d’une époque pleine de resplendissantes ruptures qui est ici restitué, au-delà du pillage et des ravalements de triste figure dans lesquels le jazz fusion a fini par se fondre sous le poids de certaines majors… Il est vrai qu’on entrait alors dans les années 80 et qu’à postériori on allait très vite regretter Maritie et Gilbert Carpentier...

“The Jazz Fusion Years” (Sony), émission spéciale ce vendredi 25 juin dans le 20h de TSFJAZZ avec pour invité Frédéric Goaty

Batucada Jazz

juin 17th, 2010

Au début j’ai cru à un enregistrement réalisé à la fête de la bière à Munich… Il faut dire que c’est de retour d’Allemagne que Sébastien Vidal, notre directeur d’antenne, nous ramena il y a quelques semaines le nouvel album de Magnus Lindgren, “Batucada Jazz“, avec un premier morceau un peu balourd comme ça à première écoute, comme dans ces fins de soirée particulièrement arrosées où ça chante paillard, la mousse aux lèvres, avant de finir la nuit au fond du tonneau… “Alligator” -c’est le titre de la chanson- n’en finit plus, depuis, de rythmer notre printemps 2010 sur les ondes de TSFJAZZ avec sa furia swinguesque et ses effluves festives qui relèvent plus à vrai dire d’une samba ensoleillée dans les rues de Rio que d’un crachin munichois sponsorisé par Kronenbourg…

On est évidemment un peu honteux de ne pas avoir saisi d’emblée sous quels tropiques se baladait la chose, mais il faut bien admettre que le monsieur sur la pochette du disque ne ressemble pas vraiment à priori à Caetano Veloso. Magnus Lindgren est Suédois. Il a, certes, toute l’élégance et la virtuosité requises pour traîner ses guêtres ailleurs qu’à la fête de la bière de Munich, mais de là à l’imaginer aussi formidablement à l’aise avec les batucadas, ces orchestres riants qui rythment les sambas brésiliennes, il y avait un océan qu’on n’osait guère franchir… L’écoute de son album ainsi que le concert qu’il a récemment donné au New Morning confirment pourtant à quel point les musiciens scandinaves ont de la fougue à revendre… Sous la glace, le feu.. On peut crânement groover en mode boréal, lorsqu’on s’appelle Magnus Lindgren, surtout lorsqu’on est capable, dans le même élan, de déployer des lignes mélodiques que n’auraient pas reniées un Tom Jobim

Prêtez l’oreille à “Rio Shadow”, “Dalodrum” ou encore “Soofa“… Ce n’est que fluidité, pulsation et volupté, avec dans la foulée une inventivité stupéfiante dans les arrangements. C’est tour à tour doux et puissant, joyeux et poignant. D’autres morceaux font entendre une sensibilité hard-bop qui n’engendre aucun ennui. L’instrumentiste, lui, est à la hauteur du compositeur:  tournoyant entre saxe, clarinette et flûte,  il subjugue tel un acrobate des vents, s’offrant même le luxe de tâter du clavier en simultané, comme on l’a vu l’autre soir au New Morning, même si sur disque il laisse ce soin à un excellent pianiste, Kiko Continento, auteur d’un hallucinant solo accompagné aux percus dans le titre éponyme de l’album… L’ensemble laisse au final une impression virevoltante, au coeur d’un jazz chantant et dansant qui tape forcément dans le mille lorsqu’il se fait d’abord plaisir…

“Batucada Jazz”, Magnus Lindgren (Enja Records)