Les fils du vent

février 3rd, 2012

Ils parviennent à transformer le bruit des vagues en air manouche, ils ont un « carnet de circulation » et non pas une carte d’identité, ils sont libres, poignants et fraternels… Ce sont « Les fils du vent » tels que Bruno Le Jean les filme dans un documentaire musical dont on espère vraiment qu’il sera distribué comme il se doit lors de sa sortie en salles annoncée courant 2012.

On les connait bien, ces fils du vent, sur TsfJazz… Angelo Debarre, Ninine Garcia, Tchavolo Schmitt, Moreno… Le swing de Django souffle en permanence sur leur guitare, leur quotidien, leur conscience également… Ce n’est pas tant les concerts que Bruno Le Jean a captés mais plutôt l’âme de ses héros. Il le fait avec des images à couper le souffle et un sens du cadrage et du mouvement où tout est réuni: l’émotion, l’humour, la poésie…

Mondine Garcia, le papa de Ninine, était encore en vie lorsque le film a été tourné. Premiers gros battements de coeur, en souvenir d’un ancien pélerinage à la Chope aux Puces…  Ninine, lui, vit toujours en caravane, tout comme Angelo Debarre, l’intello de la bande, qui rend formidablement compte, devant la caméra, des joies mais aussi des contraintes qu’entraîne ce mode de vie, notamment lorsqu’on revient épuisé d’un soir de concert, à deux heures de matin, et qu’on n’ose même pas faire fonctionner le générateur de courant pour se doucher ou manger quelque chose de peur de réveiller les autres dans la caravane…

« Les fils du vent » est également traversé, mais sans le gros feutre qu’on pouvait craindre, par le climat politique et les amalgames dont les gens du voyage ont beaucoup souffert en France ces derniers temps… Mais c’est surtout la grâce et la plénitude qui s’incrustent dans l’oeil de la caméra… Moreno qui parle de sa guitare comme d’un bâton de vieillesse, Tchavolo l’Alsacien qui atteint le nirvana sur une plage bretonne, l’ambiance festive à Samois lors du festival Django-Reinhardt…

Ciselé avec tact et sensibilité par un »gadjo » qui a tout compris de la culture manouche, « Les Fils du vent » est une indéniable réussite avec de la musique, des rires, du coeur… Son réalisateur peut d’ores et déjà compter sur TSFJAZZ pour que ce pur chant d’amour trouve auprès du public la place qu’il mérite.

« Les Fils du Vent », de Bruno Le Jean (Sortie en salles… prochainement)

Le Bloc

février 1st, 2012

Un communiste qui dérange, c’est déjà un bon point. Un communiste qui nous balance un super roman, c’est encore mieux d’autant plus qu’en la matière (Désolé, mais Aragon n’a jamais été ma tasse de thé), on n’a guère le sentiment que ça se bouscule au portillon… C’est bien ça, l’horreur littéraire contemporaine: à l’exception d’un Paul Nizan – et encore-  les meilleurs écrivains ont toujours été des fachos ou des réacs absolus: James Ellroy aujourd’hui, Drieu et Céline hier…

Ça nous taraude depuis des lustres, tous ces scribouillards qui ont le coeur bien à gauche et la plume bien lourde, comme si le style était forcément de droite ou d’extrême-droite. Mais bon, tout cela est peut-être en train de changer… Le « Borgne » n’est plus à l’avant-scène avec ses imparfaits du subjonctif plus tuants les uns que les autres, de tous  les candidats à la présidentielle c’est Mélenchon qui s’exprime le mieux, et voilà que dans la prestigieuse collection « Série Noire » surgit un pur diamant rouge.

L’orfèvre a pour nom Jérôme Leroy…  Adhérent au PCF mais aussi chroniqueur dans le très droitier  « Valeurs actuelles », ce drôle de coco s’est glissé dans la peau de deux militants d’extrême-droite pour raconter l’odyssée du Bloc, ce parti qui, à la faveur d’une nuit d’émeutes dans le pays, se retrouve aux portes du pouvoir… Le premier des deux narrateurs n’arrête pas de se dire qu’il est « devenu fasciste à cause d’un sexe de fille ». C’est le dandy par excellence. Fan de Godard, pas raciste pour un sou et surtout pas du genre à effrayer les bourgeois, le type a en même temps participé sans le moindre scrupule à tous les coups bas de l’extrême-droite. Il est marié à la nouvelle chef du Bloc qui a succédé à son père et qui s’appelle Agnès et non pas Marine.

Le 2eme larron de l’affaire est plus dans le genre irréductible. Fils d’un prolo du Nord passé par la case « skinhead »(tendance gay) pour oublier les fermetures d’usines et la déchéance de son père, Stanko est devenu le chef du service d’ordre du Bloc, en charge de toutes les basses oeuvres. C’est lui qui sera sacrifié, au nom des intérêts supérieurs du Parti, à l’issue d’une sorte de nuit des longs couteaux dont on est toujours très friand de ce côté là de l’échiquier politique…

L’action du roman se déploie en une seule nuit tout en déroulant derrière elle 30 ans de turpitudes diverses et variées que l’on parvient aisément à décrypter si on a une bonne mémoire politique. Ça pulse et ça saigne dans « Le Bloc ». Ça joue à se faire peur également, l’auteur et le lecteur s’invitant mutuellement à fusiller le moindre soupçon d’empathie que pourraient faire naître des personnages évoqués à la 2eme personne du singulier. Magistralement maîtrisés, les codes du polar permettent néanmoins de déjouer toute ambiguïté non sans laisser rêveur sur les tartufferies, l’arrogance de classe et les orgies de bien-pensance qui ont mené l’extrême-droite française là où elle est actuellement.

« Le Bloc », de Jérôme Leroy (Collection Série Noire de Gallimard) Coup de projecteur avec l’auteur ce jeudi 2 février, sur TsfJazz, à 7h30, 11h30 et 16h30



Liberetto

janvier 28th, 2012

Après avoir fait équipe avec Dave Liebman, John Scofield, Rick Margitza ou encore la chanteuse Youn Sun Nah, le contrebassiste et violoncelliste suédois Lars Daniellson s’est trouvé un sideman de luxe en la personne de Tigran Hamasyan. Le guitariste anglais John Parricelli et l’ancien batteur d’E.S.T., Magnus Öström, complètent cette fine et délicate dream team sans oublier, en guest-star, le  voisin norvégien Arve Henriksen dont le ténébreux et hypnotique son de trompette avait fait l’événement en 2008 lorsqu’était sorti « Cartography » chez ECM.

C’est le label ACT, autre étendard de ce que le jazz européen peut avoir de plus accompli (pas seulement européen, d’ailleurs, puisque la maison de disques de Siegfried Loch héberge également un certain Vijay Iyer) qui accueille ce casting particulièrement alléchant, et le résultat fait vraiment plaisir à entendre. « Liberetto » est un album gorgé de ballades qui vous bercent l’oreille et dont les couleurs, tour à tour enjouées, mélancoliques et dansantes, soutiennent une profondeur mélodique propice au premier coup de coeur de l’an 2012.

Un an après « A Fable » -son chef d’oeuvre- le jeu de Tigran Hamasyan n’a évidemment rien perdu de son intensité. En terre scandinave, curieusement, l’Arménien est comme un poisson dans l’eau, à l’instar d’un solo tout en puissance sur « Orange Market ». Même brio dans ses propres compositions, avec en intro le planant « Yerevan » ou encore le voluptueux « Svensk Lat » offert comme un écrin au toucher de batterie de Magnus Öström.

Le guitariste John Paricelli joue un rôle tout aussi décisif dans l’esthétique d’ensemble, ne serait-ce que sur le tubesque « Driven to Daylight » dont les harmonies percussives rappellent un peu le « Capriccio » de Brad Mehldau dans « Higway Rider »… Dans le genre Playlist, « Party on the Planet » n’est pas mal non plus, même si le coeur bat forcément un peu plus fort sur un morceau aussi poignant et aussi sublimé par la trompette d’Arve Henriksen que « Day One »… Entre accents lounge, remix-folk et spleen nordique, le jazz de Lars Danielsson est décidément une musique de pure évasion.

« Liberetto », Lars Danielsson (Act)

The Descendants

janvier 23rd, 2012

Il suffit, bien souvent, de croire en ses personnages pour qu’un grand film soit au rendez-vous. On  n’avait plus trop l’habitude, à vrai dire, de se focaliser sur cet aspect de la grammaire cinématographique: les personnages, la façon dont ils sont dessinés, la finesse avec laquelle ils évoluent… C’est pour cette raison, entre autres, que le nouveau long-métrage d’Alexander Payne, « The Descendants », est une leçon de cinéma.

Le premier personnage du film, évidemment, c’est Hawaï. Une voix-off  le signale dés le départ: dans l’archipel le plus exotique d’Amérique, la vie n’est pas toujours une carte postale, ou alors c’est une carte postale froissée, avec un ciel bleu bouffé par les nuages et des feuilles mortes qui flottent dans une piscine…

Non, vraiment, Hawaï n’a rien d’un paradis, surtout lorsque vous apprenez que votre épouse est plongée dans le coma à la suite d’un accident de bateau et qu’elle en a profité, juste avant, pour vous cocufier jusqu’à la moelle !!! Et voilà comment Matt King, que George Clooney incarne avec une sensibilité qu’on ne lui connaissait guère, se retrouve à devoir gérer en même temps un travail de deuil et une sacrée envie de s’expliquer avec l’amant de sa femme dont il cherche à retrouver la trace flanqué de ses deux filles.

Au final, l’amant en question n’est pas si infect qu’on le pensait, la fille aînée est une fausse rebelle, son boyfriend est tout sauf le crétin qu’on avait cru deviner au départ… Quant à la cadette, elle n’est pas si borderline que le suggéraient ses premières apparitions…  Alexander Payne cisèle avec brio son cocktail d’émotions, d’humour et de faux semblants. Il donne surtout à voir, en s’inspirant d’un roman de Kau Hart Hemming, les tourments d’un type en plein meaning of life et qui doit réapprendre son boulot de père tout en s’interrogeant, par ailleurs, sur le lien à sa terre alors que son patrimoine est convoité par des promoteurs immobiliers…

Une mise en scène sans esbroufe, un mélo sans pathos, une densité humaine qui fend le coeur, sans oublier une B.O. hawaïenne qui rend justice à l’authenticité d’une culture que l’on ne connait que trop peu… « The Descendants », on l’aura compris, va bien-delà de la catégorie « film à oscars » dont on n’était pas trop fan jusqu’à présent et qui trouve enfin, à travers ce beau et poignant récit, la perle rare qu’ Hollywood se doit d’honorer au plus haut niveau le 26 février prochain.

« The Descendants », d’Alexander Payne (Sortie en salles le 25 janvier). Coup de projecteur, le 24 janvier, sur TsfJazz (7h30, 11h30, 16h30) avec Vincent Le Leurch, journaliste au « Film français »

Millénium (le film)

janvier 21st, 2012

De battre son coeur s’est arrêté. Il y eut une période, en effet, où le cinéma de David Fincher avait du coeur. Mais contrairement à Benjamin Button, nous n’avons plus, nous, spectateurs, la possibilité de rajeunir et d’aimer Fincher du temps où il était encore un cinéaste-monde et non pas un cinéaste-machine.

Une première alerte avait déjà retenti avec « The Social Network », sauvé in extremis par une mise en scène prodigieuse et un portait à visage humain, finalement, du fondateur de Facebook, malgré une  propension déjà inquiétante à se gargariser de plans tue-l’amour sur des écrans d’ordinateur… « Millénium », malheureusement, accentue cette veine glaciale avec son couple d’enquêteurs qui passe son temps à briser les codes informatiques pour dévoiler sur le mode pixels les lourds secrets d’une richissime famille de nazillons suédois.

Un peu usant, à la longue, l’hommage à Steve Jobs, d’autant plus qu’il faut à nouveau nous farcir, deux ans et demi après une première adaptation cinématographique lourdingue du best-seller de Stieg Larsson, un univers qui décidément n’est pas notre came et dont les saillies les plus glauques (le viol de Lisbeth par son gros dégueulasse d’assistant social et le châtiment qui s’ensuit…) ne sont franchement pas une partie de plaisir, Fincher ou pas Fincher

La mise en scène elle-même, à l’exception notable d’un générique cyberpunk bluffant à souhait, n’est pas vraiment transcendante. On pourra toutefois se consoler au niveau de l’interprétation: beaucoup moins à son avantage que dans James Bond, Daniel Craig s’offre, ici, un rôle à contre-emploi qui fait aimablement diversion.  Contrat largement rempli, également, pour la fascinante Rooney Mara qui joue une Lisbeth gorgée d’ambiguïtés, de fragilité et surtout étonnamment charnelle, ce qui n’allait pas forcément de soi dans un polar à ce point dépourvu, justement, de chair et d’affects.

« Millenium », de David Fincher (Le film est sorti en salles le 18 janvier)

Richard Yates

janvier 18th, 2012

Une lycéenne boulimique et un jeune poète rongé de solitude se connectent comme ils peuvent sous la plume faussement invertébrée de Tao Lin, un jeune écrivain américain d’origine taïwanaise que d’aucuns décrivent déjà comme le « Kakfa de la génération IPhone »

Le titre du livre, d’ailleurs, fait presque office de paravent. Plus que l’écrivain Richard Yates, essentiellement connu pour avoir inspiré le film « Les Noces Rebelles », Tao Lin se raccroche à des auteurs plus existentiels: Kafka, mais aussi Beckett, Salinger et surtout Bret Easton Ellis dont le minimalisme est porté, ici, à un degré de lividité et d’hypnose qui n’exclut ni la tendresse, ni l’émotion.

Ça tient sans doute au personnage de la fille, Dakota Fanning. Elle est particulièrement touchante. Tao Lin a emprunté son nom à celui d’une enfant-star. Même topo pour son amant, Haley Joel Osment (c’est le nom de l’acteur qui jouait le garçon perturbé dans « Le Sixième sens »)… Elle a 16 ans, lui 21, mais ils partagent le même trip, les mêmes codes, les mêmes névroses également, et comme ces deux-là ne vivent pas au même endroit puisqu’elle habite avec sa mère dans le New Jersey alors que lui végète à New-York, eh bien c’est d’abord en s’échangeant des mails et des SMS qu’ils apprennent à s’aimer…

L’audace de Tao Lin est d’avoir su créer un style -voire même une syntaxe- complètement au diapason de ce que cette web-romance peut avoir de désincarné, même si son écriture fait également écho au mal-être de ses personnages, à l’ennui qui les dévore et que leur inspire le monde adulte, et aussi à la fantaisie qui est leur seule bouée de secours dans l’Amérique bien-pensante

C’est cet univers à la fois fantasque et déglingué qui nous emporte, surtout lorsque les deux amoureux parviennent à se rencontrer. Là encore, le style de Tao Lin ne ressemble à rien de ce qu’on a pu lire auparavant dans la littérature américaine : « Dans une épicerie Dakota Fanning a volé du jus de grenade au thé vert et Haley Joel Osment a volé des tomates cerise bio. Ils sont sortis et ont vu un magasin à l’aspect étrange. C’était une autre épicerie. Ils sont entrés et ont volé une salade. Dans la rue Haley Joel Osment a dit: ‘Regarde cette salade, tu la trouve pas belle ?’ Il s’est arrêté et l’a photographiée avec son téléphone portable »…

On peut très bien porter un regard narquois ou agacé sur cette écriture pas si neutre qu’elle en a l’air… On peut aussi y voir des effluves de roman-culte.

« Richard Yates », de Tao Lin (Editions du Diable Vauvert)

Juliette raconte Gréco

janvier 15th, 2012

Juliette raconte Gréco sans se la raconter. Mots doux et choisis, enrobés dans une jeunesse d’esprit qui se fiche éperdument du temps qui passe.

Ces mots-là, il a fallu qu’elle les cherche. Toute jeune  -elle y fait référence à plusieurs reprises dans l’entretien- Juliette Gréco ne parlait pas. Délaissée par sa mère et surtout traumatisée par sa détention à Fresnes où l’avait expédiée la Gestapo, la « Jolie Môme » rimée par Léo Ferré n’était qu’un animal blessé et mutique. C’est Boris Vian, paraît-il, qui va la délivrer du silence, puis Sartre qui en fait une chanteuse en lui offrant « Rue des Blancs-Manteaux »…

Dans les coulisses de Pleyel, où elle n’a évidemment pas le moindre sou pour un quelconque fauteuil d’orchestre, elle aperçoit Miles Davis de profil. Avec lui, Gréco retombe dans le silence. Ça swingue à toute berzingue autour d’eux, mais elle s’en balance puisque seule compte la balade muette le long de la Seine au côté de cet Orphée Noir du jazz dont elle n’a même pas conscience qu’il a la peau noire. A New-York il en va tout autrement. Notamment à cause de ce maître d’hôtel raciste qui leur ordonne, à tous les deux, de déguerpir. Miles l’appelle dans la nuit:  « Il ne faut plus qu’on nous voit ensemble ailleurs que dans mon quartier. Ou alors vous serez considérée comme une ‘pute à nègres’ »

Je lui parle de Saint-Germain-des-Près, elle fait semblant de jouer du violon. Pour elle, ce n’est pas seulement du passé. C’est rien. Elle dit qu’elle ne se reconnait pas dans le personnage de muse qu’on a fabriqué pour elle. Elle ne comprend pas, non plus, pourquoi elle a eu cette chance de les voir tous agrégés autour d’elle, les Prévert, Brel, Gainsbourg… C’est encore l’animal blessé qui parle. Celle qui assume, encore et toujours, son trac sur scène. Bientôt 85 printemps, et une part d’enfance qui ne veut toujours pas abdiquer. Surtout au contact de grands auteurs comme ceux qui affluent dans son nouvel album.

Elle fait quand même la différence entre l’orgueil et la vanité. L’orgueil, elle le revendique. Elle est difficile, pas achetable, elle a souvent dit non. Et des générations de jeunes gens se sont identifiées à cette insoumise qui personnifie, aujourd’hui encore, la femme libre dans son absolu. Le titre de son album le confirme: ça se traverse et c’est vraiment beau, la Gréco life

Juliette Gréco dans les Lundis du Duc, ce 16 janvier à 19h, avec autour d’elle Jean-Claude Carrière, Christian Escoudé et Pierre Bouteiller. L’album « Ã§a se traverse et c’est beau » (Deutsche Grammophon) sortira le 18 janvier. Les mémoires de Juliette Gréco, « Je suis faite comme ça », viennent de paraître chez Flammarion. Concert des 85 ans les 6,7 et 8 février prochain sur la scène du Châtelet.

Les nouveaux chiens de garde

janvier 12th, 2012

Cela va bientôt faire 10 ans que Pierre Bourdieu s’en est allé et ses héritiers pètent la forme… Démonstration haute en couleurs avec les « Nouveaux chiens de garde » signés Gilles Balbastre et Yannick Kergoat. Ces deux réalisateurs ont actualisé sur grand écran le pamphlet éponyme écrit il y a une quinzaine d’années par Serge Halimi, futur directeur du « Monde Diplomatique ».

Inspiré des « Chiens de garde » de Paul Nizan, le livre de Serge Halimi dézinguait rageusement, à l’époque, les liens entre journalistes, patrons et hommes politiques. Le discours anti-médias, depuis, s’est un peu généralisé et surtout il s’est vulgarisé. On se souvient, par exemple, du succès de l’émission « Arrêt sur Images ». Force est de reconnaître, dans le même temps, qu’ils sont super bien fichus, ces « Nouveaux chiens de garde » version documentaire dont le scénario a bénéficié, une nouvelle fois, de la patte (ou plutôt du coup de patte) de Serge Halimi.

Le rythme, le montage, la musique, signée Fred Pallem… Autant de vertus qui font mouche avec, en bonus, un humour qui mord là où ça fait mal: cette émission de Michel Drucker, par exemple, avec un Jean-Pierre Elkabach accablant de flagornerie vis-à-vis de son patron, Arnaud Lagardère, présent à ses côtés… Il y a aussi le cas Michel Field, passé en quelques années du trublion d’extrême-gauche au cireur de pompes des magasins Casino… L’économiste Alain Minc n’est pas en reste, surtout quand l’expert préféré des médias se gaufre en beauté, début 2008, en décrétant que la crise financière est désormais derrière nous… Laurent Joffrin, Isabelle Giordano, Christine Ockrent, Alain Duhamel en prennent également pour leur grade, sans parler de cet économiste de la CNAM dont on s’aperçoit qu’il a envahi nos écrans depuis une trentaine d’années avec toujours le même discours -il faut travailler plus- discours qui, en l’occurrence, lui a surtout fait gagner plus, financièrement parlant, à notre expert de la CNAM…

Tout ce beau monde -la séquence revient à plusieurs reprises- se réunit les derniers mercredis de chaque mois au Siècle, un club sélect situé pas très loin de la place de la Concorde. Ce qui revient également à plusieurs reprises dans le documentaire, c’est le plan sur les pages du pamphlet anti-bourgeois de Paul Nizan en 1932, les fameux « Chiens de garde », avec des extraits qui prennent aujourd’hui une étrange résonance…

Le réquisitoire, certes, est parfois très appuyé, et nul doute que les personnalités mises en cause dans ce film pourraient très bien démontrer, avec d’autres exemples, que la servilité vis-à-vis des puissants n’est pas leur seul régime de croisière.  Il n’empêche que la force narrative de ce qui est ici dénoncé prend très souvent une teinte jubilatoire, avec en filigrane un bel appel citoyen lancé à l’adresse de nos élites médiatiques pour qu’elles laissent un peu le champ libre à un journalisme réinventé.

« Les nouveaux chiens de garde », de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat (Le film est sorti en salles le 11 janvier)

Une bonne raison de se tuer

janvier 10th, 2012

Elle n’en peut plus des années Bush, elle n’a jamais été à ce point fragile, elle se sent tomber… Et puis, ce 4 novembre 2008, dans un ultime sursaut, l’Amérique vote Obama.

Il en va de même pour la poignante Laura Parker que Philippe Besson suit au coeur-à-coeur dans son nouveau roman, « Une bonne raison de se tuer »… Expulsée du domicile conjugal, rendue précaire, invisible et inutile aux yeux du monde, cette serveuse de 45 ans éprouve pour ainsi dire les mêmes tourments que son pays. Reste à savoir si Laura Parker va connaître le même type de sursaut « national » ou si au contraire, comme elle en exprime l’intention dés le début du récit, le 4 novembre 2008 sera le dernier jour de sa vie.

L’ultime sursaut pourrait s’appeler Samuel Jones, peintre hippie sifflé pareillement hors-jeu de la grande fièvre nationale, ce 4 novembre 2008. Lui aussi se sent tomber puisque c’est ce jour là qu’il doit enterrer son suicidé de fils. Evidemment, ça pèse lourd pour le lecteur, au départ, la chute de Laura et de Samuel. Sauf si ces deux là parviennent à se rencontrer, et c’est bien tout l’enjeu romanesque de ce récit californien dont la trame n’est pas sans rappeler le beau film d’Ettore Scola, « Une Journée particulière » avec, là aussi, la rencontre entre deux êtres tenus à l’écart de la fête et du mouvement de l’histoire…

La plume de Philippe Besson est analgésique. Elle cisaille au plus profond de l’âme tout en enveloppant le lecteur dans une sorte de langueur océane qui atténue ce que les trajectoires des personnages ont d’inexorable. Le cadre géographique, évidemment, y est pour beaucoup. Dépouillée de ses trépidants oripeaux, Los Angeles se dévoile dans une lumière à la fois douce et livide qui imprègne les pages comme des particules en suspension. Bret Easton Ellis éclairait pareillement la Cité des Anges dans son dernier roman.

« Une bonne raison de se tuer », de Philippe Besson (Editions Julliard) Coup de projecteur avec l’auteur, le 12 janvier, sur TsfJazz (7h30, 11h30, 16h30)

Causes communes. Des Juifs et des Noirs

janvier 7th, 2012

La crispation identitaire, c’est leur biceps… Pour s’en vacciner à jamais et se laver de cette tous ces relents de haine que les Dieudonné et autres pyromanes de la concurrence des mémoires ont inoculé dans le discours ambiant, il faut absolument lire « Causes communes. Des Juifs et des Noirs », de Nicole Lapierre.

Sans angélisme et sans masquer les tensions qui ont pu générer aigreur et ressentiment en fonction du sort de telle ou telle minorité dans un certain contexte, la sociologue revient sur tous ces moments où Noirs et Juifs ont fraternisé, à l’image du rabbin Abraham Heschel accompagnant Martin Luther King lors des grandes marches de Selma pour les droits civiques en 1965.

Elle s’affirme dés le début du 20ème siècle, cette nécessité de faire cause commune face à ceux qui lynchent et qui persécutent. Dans un éditorial de 1911 qui a pour titre « Alliés »,  W.E.B. Du Bois, l’une des premières grandes âmes du peuple afro-américain, écrit ceci à-propos des Juifs : « Ils sont nos meilleurs amis, et nous nous réjouissons de les voir sortir du ghetto où les Noirs viennent juste d’entrer ». Par la suite, Du Bois sera l’un des premiers dans sa communauté à alerter sur le danger nazi et on le retrouvera, bien plus tard, compagnon de route du PC américain après avoir été victime du Maccarthysme.

Le légendaire Paul Robeson trouvera lui aussi dans « L’Atlantide engloutie du communisme » un levier commun à la cause juive et à la cause noire… Fêté à Moscou (où le jazz sera pourtant bientôt mis à l’index), il lance, « Ici, je ne suis pas un nègre mais un être humain »Paul Robeson s’initie également à la culture ashkenaze, chante en yiddish et puise dans les paroles bibliques de « Go Down Moses » un hymne à la libération du peuple Noir, allant même jusqu’à  théoriser une proximité musicale entre les chant hassidique et le prêche noir traditionnel. « Il transpose ainsi une ligne politique en ligne mélodique », écrit Nicole Lapierre

D’autres passeurs, mais cette fois-ci du côté Juif… Le clarinettiste Mezz Mezzrow, bad boy parmi ses « frères » noirs, Abel Meeropol, qui pousse l’admiration de Billie Holiday jusqu’à lui offrir « Strange Fruit » ou encore le trompettiste Red Rodney, que Charlie Parker fait passer pour un noir Albinos dans les Etats du Sud où les orchestres mixtes sont interdits… L’ouvrage revient également sur la pratique plus ambigüe du chant en blackface dans laquelle s’est notamment exercée Sophie Tucker, l’inoubliable interprète de « Some of These Days », ainsi qu’Al Jolson dans le film « Le Chanteur de Jazz »

On l’aura compris, ce n’est pas la moindre qualité de Nicole Lapierre que de convoquer de belles figures musicales, voire jazzistiques, pour forger son « anthropologie de l’empathie » entre Noirs et Juifs. On pense aussi à ce bel éclat de rire du saxophoniste Jacques Schwarz-Bart à la fin du poignant chapitre consacré à ses parents, André Schwarz-Bart, l’auteur incompris du « Dernier des Justes » et sa compagne, Simone Schwarz-Bart, née de parents guadeloupéens. Ces deux là se sont aimés en écrivant à quatre mains, faisant résonner dans une même démarche « transmémorielle », à la fois littéraire et poétique, l’Esclavage, la colonisation et la Shoah… Ils ont fait écho, de coeur, et pas seulement dans l’abstraction, à  Edouard Glissant affirmant que « chacun a besoin de la mémoire de l’autre », à Franz Fanon qui écrivait que l’antisémitisme le touchait en pleine chair, ou encore à Aimé Césaire qui scandait: « Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-panthères, je serais un homme-juif, un homme-cafre, un homme-hindou-de-Calcutta, un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas »… Révise tout ça, Dieudonné !!!! Peut-être qu’après tu diras moins de bêtises…

« Causes communes. Des Juifs et des Noirs », Nicole Lapierre (Editions Stock) L’auteur sera l’invitée des Lundis du Duc, sur TSFJAZZ, ce 9 janvier, à 19h, en direct du Duc des Lombards, avec à ses côtés le clarinettiste Yom et le pianiste Alain Jean-Marie.