Booker Ervin – Hip Cake Walk/The Complete Song Book Sessions

booker-ervin-complete-songbook-sessions.jpegComme John Coltrane, Booker Ervin était un croqueur de notes et un chasseur d’étoiles. Furieux, lunaire, définitivement plus qu’un épigone il avait, selon Charles Mingus, emprunté le même chemin que son ainé, au même moment, sans connaitre une trajectoire aussi fulgurante! Pourtant, lui aussi avait trouvé dans son classic quartet un véhicule pour l’emmener très loin, très haut dans la jazzosphère… Mais Booker Ervin connaissait par cœur le chemin du retour, alors, quand il n’était plus sous les étoiles exactement, il partait dans des jams-sessions aux grooves beaucoup plus terrestres.

 

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denison-texas-3.jpg Booker Tellefero Ervin II est né à Denison en 1930… Denison? C’est une petite ville du Texas traversée par une voie de chemin de fer, celle qui jusqu’à la fin des années 20 filait tout droit vers la Nouvelle-Orléans. On raconte que les Marx Brothers y firent leurs premiers pas de comédiens burlesques en 1912, pour la modique somme de 75$ . Bien sûr, ce n’était pas leurs débuts à proprement parler, mais dans la région on murmure qu’avant leur passage à l’Opera House, ils ne « savaient pas rigoler »! Ce qui est vrai, par contre, c’est que Denison est une ville présidentielle: Dwight Eisenhower y naquit en 1890… C’est donc ici que Booker balbutia ses premiers chorus, d’abord sur le trombone de son père, avant de s’essayer au ténor en autodidacte pendant son service militaire. De retour de la base d’Okinawa, ou il a formé son premier quartet, Booker part se perfectionner à Boston sur les bancs de la prestigieuse Schillinger House, la future Berklee School Of Music.

 

ernie-fields.jpgAlors qu’il retourne vers le Sud, sa route le mène à Tusla, Oklahoma ou il rejoint l’orchestre du tromboniste et pianiste Ernie Fields. Fields est texan, comme lui, et s’il a tenté sa chance à New-York, il écume maintenant les dancings de Dallas, Denver et Kansas City avec une dizaine de musiciens. L’orchestre surfe sur la vague R&B de l’époque, celle qui annonce le Rock’n'roll, et reprend à sa sauce des tubes éternels comme Tuxedo Junction, In The Mood de Glenn Miller et Begin the Beguine. Chaque soir, le batteur « envoie du bois » jusqu’au petit matin, dixit Ervin lui-même, portant à-bout-de-bras une section de cuivres aux arrangements « puissants, basiques et primitifs ». Plus tard, on retrouve Booker à Portland, puis Denver et Pittsburgh ou il vit de manière assez erratique, au rythme de ses trop rares engagements. Dans ces périodes de creux, il songe plusieurs fois à en finir avec le Jazz. Mais au bout du compte il décide de tenter le tout pour le tout… Direction: New York!

 

lower-east-side.jpgC’est en fréquentant Horace Parlan, puis Charles Mingus que Booker va toucher du doigt la modernité du Jazz. Il s’installe à New York en mai 1958, au 4ème étage d’un petit immeuble du Lower East Side donnant sur la 3ème Avenue. Quand il ne joue pas, il s’enfonce dans un vieux canapé, une bouteille de bière à la main, et regarde les matchs de baseball à la télévision. Mais heureusement pour sa femme et leurs deux enfants, il joue souvent, et d’ailleurs il ne veut plus faire que ça! Grâce à Horace Parlan, qu’il a connu a Pittsburgh, il entre dans le Jazz Workshop de Charles Mingus et y reste plus d’un an, le temps de laisser son empreinte sur quelques chefs-d’œuvre, parmi-lesquels « Mingus Ah Um » et le furieux « Blues & Roots ». Dans les notes de pochettes de The Complete Songbook Sessions, Booker Ervin raconte:

« La musique de Mingus exigeait une maitrise totale de mon instrument. Je devais me familiariser avec les partitions les plus dures, sans faiblir, et tout jouer dans l’instant, avec feeling. J’ai appris à repousser mes limites et harmoniquement, dans mes chorus, je suis allé plus loin que jamais… »

 

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Lorsque Booker Ervin pénètre dans les studios de la Columbia aux cotés de Charles Mingus, un an presque jour-pour-jour après son arrivée à New York, il passe du statut de parfait inconnu à celui de nouvelle star du saxophone ténor… A première vue, il a l’air placide, Booker, avec ses grosses lunettes et sa moustache, mais son déboulé parkerien sur l’introduction de Cryin’ Blues impressionne, tout comme sa contribution à l’orgiaque Moanin’… Mieux encore: sur Better Git It In Your Soul, Booker a le droit à SON moment, quand le groupe s’arrête et bat la mesure dans ses mains, le laissant partir seul dans un chorus furibard… Mingus cherchait des musiciens capable de jouer leur vie à chaque note: avec Booker, le voilà servi.

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Booker Ervin, au centre, photo issue de la réédition de Mingus Ah Um!

Ce qui m’amène (enfin!!!) à vous parler de The Complete Songbook Sessions! Car forcement, un ténor qui vient d’exploser chez Mingus et a suivi Randy Weston en tournée au Nigeria, ça intéresse les maisons de disques! Très vite, Booker Ervin signe chez Prestige et entame sa série des songbooks, pour laquelle il s’est bâti un quartet sur-mesure. A la contrebasse Richard Davis (compagnon d’Eric Dolphy, Sarah Vaughan et Elvin Jones…), à la batterie Alan Dawson (le prof de Tony Williams!), et au piano Jaki Byard, le complice des années Mingus. Voilà un véhicule idéal pour tutoyer les cimes et se rapprocher de John Coltrane: pas pour une nouvelle révolution, mais dans une même quête de profondeur et de spiritualité… Surtout, dans le jeu, il est évident que Booker Ervin est resté un enfant adultérin de Charlie Parker éduqué à la mode des Texas tenors. Un sacré mélange!

the-complete-songbook-sessions.jpgLe 3 décembre 1963, Booker Ervin convoque son nouveau quartet à Englewood Cliffs, dans les studios de Rudy Van Gelder. Richard Davis est arrivé in extremis par le dernier train de la journée. 5 heures plus tard, le groupe a composé, répété, les micros n’ont plus qu’à recueillir le précieux matériau… Premier titre apporté par Booker Ervin, Lunar Tune est l’archétype de l’équilibre inédit trouvé par le quartet, entre les  feulements souls à la King Curtis et une écriture très proche du Free Jazz, avec ses ruptures de tempo et ses dissonances raffinées… Plus tard, c’est le Coltrane de Ballads, et de Crescent qu’on entend: A Day To Mourn, grave, et belle, a été composé par Booker Ervin le jour des funérailles de John Fitzgerald Kennedy, 1 semaine plus tôt. Dans le recueillement comme dans la joie, on y perçoit les échos lointains des défilés mortuaires de la Nouvelle-Orléans.

 

Après The Freedom Book, Ervin retourne aux standards sur The Song Book ou il fait jeu égal avec, disons, le Joe Henderson d’Inner Urge, paru la même année. Dans ce disque, Henderson donnait une version fiévreuse de Night And Day, à mille lieues des crooneries de Frank Sinatra. La mode de 1964 est donc au hard-bop et Booker, lui aussi, donne de la voix sur des airs que tout le monde connait par cœur, mais qu’on aura rarement entendu aussi habités. En vacances d’Ella Fitzgerald, le pianiste Tommy Flanagan y joue les jokers de luxe… Un conseil d’ami? Précipitez-vous sur leur version de The Lamp Is Low, qui se passe de commentaires.

booker-song-book.jpgPour finir, après le plat de résistance, la cerise sur le gâteau:  The Space Book clôt le triptyque et permet de mesurer le chemin parcouru en un an par le protégé de Mingus. Jaki Byard est de retour au piano, et mis à part There Is No Greater Love et I Can’t Get Started (sublime version!), le quartet revient aux compositions originales, sans doute les plus fortes créées par Ervin… Malheureusement, notre héros quitte les États-Unis quelques jours après l’enregistrement et trouve en Europe un nouvel eldorado. On l’entendra a Antibes, au Danemark, en Espagne, etc… Mais jamais plus avec son classic quartet !

Reste cette fabuleuse trilogie qui est une porte d’entrée idéale pour la musique de Booker Ervin… Bien sûr, il sera toujours plus chic de posséder les trois albums originaux plutôt qu’une compilation. Ceci dit, comme ces titres se font rares en magasin, les 2 CD’s de The Complete Song Book Sessions feront office de roue de secours assez salvatrice, d’autant qu’ils contiennent des chutes de studio, dont l’excellent The Second Number Two (déjà sorti sur Groovin’ High).

 

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hip-cake-walk.jpgBonus: Entre deux séances de song books, Booker Ervin enregistra à New York un disque beaucoup moins connu baptisé Hip Cake Walk. A ses cotés: l’organiste Don Patterson et le batteur Billy James… Clairement, ce disque est un retour en arrière pour Booker, une session récréative dans lequel il se rappelle aux bons souvenirs d’Ernie Fields. Beaucoup moins lunaire, d’avantage Soul Jazz, ce disque raconte une toute autre histoire et déroutera les fans inconditionnels des song books, dont je fais parti! Ceci étant, le jeu de Booker y est absolument magistral, comme toujours! Le label Groove Hut Records vient donc de ressortir l’album agrémenté de 5 titres gravés par le trio quelques mois plus tard. Au menu: une balade fleuve de 16 minutes, des reprises d’Oleo et de Rosetta, + un petit bijou funky prénommé Sister Ruth. La pochette est sublime… Enjoy!

 

Booker Ervin – The Complete Songbook Sessions (Jazzlips) / Booker Ervin with Don Patterson – Hip Cake Walk (Groove Hut Records)

 

Cadeau-bonus…

Booker Ervin – Milestones, avec Kenny Drew (piano), Nathan Davis (flute), Edgar Bateman (batterie), Pony Poindexter (sax alto), Jimmy Woode (basse) et Ted Curson (trompette)




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