Henry Butler, Steven Bernstein And The Hot 9 – Viper’s Drag

juin 12th, 2014

Au bout d’une minute et vingt-sept secondes de Viper’s Drag, Henry Butler décoche un riff de piano plein d’autorité : Un bon vieux slow drag, puissant comme la roue d’un bateau charriant les eaux du Mississippi à gros bouillons… A ce moment précis, on se dit qu’on va ouvrir en grand les portes d’un monde fabuleux!

Si c’était un conte, un fantasme de comédie musicale à la Tim Burton, le Hot 9 serait un orchestre d’anciens combattants un peu déglingués, sortis d’une rue boueuse et insalubre de la Nouvelle-Orléans! On y verrait un violoniste zombie se démembrer à coup d’archet, un Pops claudiquant beugler dans sa trompette jusqu’à s’en déchirer les lèvres, un contrebassiste sans tête et un vieux pianiste aveugle qui jouerait magnifiquement bien le Blues et le Ragtime. Celui-ci serait le portrait craché d’Henry Butler!

A 64 ans, lui qui a grandi dans une institution pour aveugles de Bâton-Rouge maîtrise la langue mieux que personne : Son caméo dans la série Treme et ses enregistrements sur le label Basin Street en sont la preuve! Il en reprend au moins deux sur ce nouvel album (Henry’s Boogie et le cultissime Iko Iko). Mais cette fois, Butler ajoute à son gumbo louisianais une grande cuiller de sauce new-yorkaise!

Ca, c’est la spécialité de Steven Bernstein! A la fois trompettiste, arrangeur et directeur musical, Bernstein est passé, entre-autres, chez  John Zorn et The Lounge Lizards… Du coup, ce Hot 9 à deux têtes – même s’il renvoie assez explicitement aux Hot Five et Seven d’Armstrong – ne cède jamais un pouce à la tentation du revival.

Avec le Hot 9, un vieux standard comme Wolverine Blues se transforme en petite bombe Salsa-Funk secouée de traits modernistes. Gimme A Pigfoot de Bessie Smith est rhabillée en balade mélancolique, chaloupée juste ce qu’il faut. Un peu plus tard, c’est l’ombre de Mingus qui plane au détour d’un tutti sauvage.

En un peu moins d’un heure en fait, il y a tout! La noirceur et la joie, des arrangements excitants, des improvisations collectives et des glissandos de clarinette typiquement vieux-style. On y trouve les mêmes contours joyeux, la même exubérance et la même envie de danser. Comme ce couple sur la pochette qui succombe à un balancement irrésistible!

« New Orleans flavour, with some NYC sauce added! » nous dit Bernstein. C’est comme l’histoire de cette musique : Un vrai bonheur! Un manifeste.

Henry Butler – Steven Bernstein And The Hot 9 : Viper’s Drag, chez Impulse! En concert le 11/07 au Nice Jazz Festival.

Langue de Vipers

Dans le Harlem des années 20, le viper - appelé aussi tea, muggles ou reefer – entrait dans l’argot des Noirs comme le mot-de-passe idéal pour embrouiller les Blancs, et les flics… A l’usage, le viper désignait autant la marijuana – la substance même – que celui qui la consommait. Le clarinettiste ‘Mezz’ Mezzrow fut l’un des plus grands vipers de l’époque : dans La Rage de Vivre il raconte par le menu son épopée de passeur de joint devenue légendaire… Aussi, l’un des plus grand succès du début des années 30 était le Viper’s Drag de Thomas Fats Waller :

Think about a reptile, five foot long
A li’l bit high, but not too strong
You’ll be high – but not for long
If you’re a viper…

Dans le même temps un autre titre, Song Of The Viper, se faisait censurer au moins temporairement lors de sa sortie en France (Louis Armstrong en fit les frais, voir sa biographie au Seuil signée Jean-Marie Leduc et Christine Mulard). Les flics, eux, considéraient comme une « menace » l’usage de marijuana chez les musiciens de Swing.