Les Enfants perdus de Casablanca, Tito Topin, Denoël, avril 2011

Présentation de l’éditeur : « Louis, un Américain débarqué en 1942 à Casablanca avec les Alliés et qui va y ouvrir un bar, Lucas, un pied-noir attaché à son pays et désemparé par la mort brutale de sa mère, Jilali, un avocat marocain idéaliste qui va plonger dans la résistance à la colonisation, se retrouvent unis par l’amour qu’ils portent à la même jeune fille, la belle Gabrielle, en révolte permanente. Confrontés tous les quatre à des événements tragiques, ils deviennent adultes trop tôt, trop vite. Pourront-ils préserver l’insouciance propre à la jeunesse et vivre avec leurs blessures ? Entourés de nombreux personnages hauts en couleur, que les circonstances rendent cyniques ou brisés, ils n’ont d’autre boussole que leurs sentiments exacerbés. Qui les amènent à côtoyer la mort.
Une grande fresque historique très documentée, située au Maroc entre 1942 et 1955, qui se déroule sur fond de Seconde Guerre mondiale, de conflit entre Vichy et les libérateurs de l’Afrique du Nord, de luttes d’indépendance. Mais aussi un roman d’amour à suspense, plein de bruit et de fureur, où l’on croise des personnages de fiction très attachants ainsi que des figures historiques peu banales, comme le général Patton, Winston Churchill ou un certain Charles de Gaulle. »
« Les Enfants perdus de Casablanca » n’est pas un roman noir. Pas d’intrigue ni de véritable suspense ici, si ce n’est le mystère de la vie et des passions amoureuses. Certains retiendront le témoignage historique, d’autre le roman d’amour(s). On peut aussi y voir une ode à une vie passée dans l’insouciance de l’adolescence. Topin situe plus précisément son action à Casablanca entre novembre 42, date du débarquement des Américains, et mars 56, date de l’indépendance du Maroc. Il retrace 14 années riches et tragiques qu’il a lui-même vécu.
D’après l’auteur, il ne s’agit pas d’un roman autobiographique. Pourtant le héros, Lucas, possède quelques points communs avec son deus ex machina. Et. Louis, l’Américain resté à Casablanca après le débarquement, a vraiment existé, et il y a vraiment créé une boîte de jazz nommée le Speakeasy.
On savoure à nouveau les talents de conteur et la qualité littéraire de Tito Topin. Son style direct, concis et précis fait parfois penser à un synopsis de film. L’utilisation du temps présent pour la narration crée un effet d’immédiateté et de spontanéité propre au cinéma. Le lecteur est plongé au cœur de l’action en même temps que les personnages. L’écriture est truculente et riche, parfois picaresque. Les descriptions des personnages sont parfaites.
(p. 269) : « Près de Lucas somnolent un séminariste, pâle comme un navet sorti de l’égouttoir, et un couple d’une quarantaine d’années. Lui, poilu, gras, un mouchoir humide en permanence à la main pour éponger sa transpiration, le front bas, le regard vide, l’air de descendre du singe comme tout le monde mais avec plus de lenteur. Elle, ficelée dans une robe noire à poids verts qui met en valeur ses bourrelets. Couperosée, molle, spongieuse, large, l’éventail agité devant un décolleté ouvert sur le confluent de lourdes mamelles, l’œil réprobateur en permanence, le genre de femme capable de filer une dépression à Bob Hope. »
(p. 328) : « Depuis qu’il a dépassé la trentaine, Jilali Lamrani a gagné en solidité, en puissance, en autorité. Le visage s’est durci, comme si le temps l’avait travaillé à la gouge et au ciseau, en creux pour les joues, en haute bosse pour les pommettes, en arête pour le nez. La peau s’est tendue sur les os, lissée comme un vieux cuir de barbier où s’aiguise la lame du rasoir. Ce physique lui confère un pouvoir hypnogène dans le prétoire comme ailleurs.
Louis, au contraire, s’est épaissi, sa peau s’est froissée, son crâne s’est éclairci, ses cheveux ont grisonné autour des tempes tandis que la vie nocturne, les veilles, les bons alcools et la bonne chère lui ont donné un teint blanchâtre, celui du drap qu’on fait bouillir dans une lessiveuse. »

Comme presque toute l’œuvre de Topin, ce roman est habité par le jazz. La vie nocturne du Speakeasy est parfaitement crédible. L’héroïne, Gabrielle, est pianiste de jazz. Et les allusions au jazz foisonnent. Certains chapitres portent des titres de thèmes de jazz, comme Mood Indigo ou Don’t Explain.
(p. 175) : « Un V-disc de Count Basie tourne à 78 tours minute sur un pick-up monumental. Blue and Sentimental. Le piano laconique du Count sous l’élégant saxo de Lester Young. »
(p. 205) : « Quelques notes endiablées de Stomping at the Savoy explosent un court instant au passage d’une Jeep de la Military Police, un standard de Lionel Hampton largement distribué aux soldats américains de la Seconde Guerre mondiale pour leur remonter le moral. »
(p. 291) : « Je sais pourquoi tu aimes le jazz, dit Leatitia pour rompre le silence. C’est très différent de la peinture, de la photo, de la sculpture, de l’architecture, de toutes les autres formes d’art qu’on peut toucher, garder, revoir. Le jazz, c’est volatil, gazeux, ça change constamment de forme. Il n’existe qu’à l’instant précis où tu le joues, et il disparaît. Tu n’es pas d’accord ?
- Je ne te parle pas de musique.
- Moi non plus… Je te parle d’amour. »
Plus loin, il est question de Night and Day, interprété par Franck Sinatra ou du célèbre On the Sunny Side of the Street, chanté par la voix chaude de Jo Stafford. Exilée au temps à Paris, Gabrielle fréquente le gratin du jazz : « Lil Hardin, l’ex de Louis Armstrong, el joue avec Bill Coleman et Guy Lafitte… »
On découvre les goûts de l’auteur à travers ses personnages (p. 342) :
« Bop ou dixieland ?
- Les deux. […]
- Je ne connais que Stéphane Grappelli.
- C’est joli, c’est mièvre, ça minaude, c’est quelqu’un qui joue juste, qui joue joli, tout le contraire d’un violoniste de jazz. Je préfère Stuff Smith, c’est rauque, ça grince, ça hurle, ça vous prend aux couilles, si j’ose dire.
(p. 359) Lors d’une ITW radio, Lucas découvre les artistes qui ont influencé Gabrielle pour devenir pianiste de jazz : Armstrong, Count Basie, Lil Harding, James P. Johnson, Meade Lux Lewis, Fats Waller…
Ode au jazz et au temps passé donc…
Pourtant, aucune nostalgie dans ces pages. Tout semble se dérouler à l’instant même où on le lit. L’humour décalé de Topin finit de chasser toute trace de morosité.
(p. 30) : « Je déteste ce comédien. Il a la tête d’un type qui fait la grève de la faim depuis sa naissance. »
Explication de texte (p. 215) « Et mon cul, c’est du poulet ? »
(Note de Tito Topin en bas de page : cette expression familière exprime le doute quant à la crédibilité d’une proposition faite par autrui).
L’éducation sentimentale selon le tonton de Lucas (p. 258) est un moment d’anthologie.

Enfin et surtout, ce roman s’inscrit à point nommé dans l’actualité. Il interpelle le lecteur sur le racisme et la colonisation, au moment même où le Maghreb est en pleine mutation.
Pour en savoir plus, une interview de Titop Topin dans laquelle il parle de son roman et fait un rapprochement intéressant entre Chandler et la Californie, et ce qu’il a vécu lui-même au Maroc à Casablanca.

http://www.youtube.com/watch?v=LHYc-1zSAek&feature=player_embedded#at=13




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