Des rats et des hommes, Tito Topin, Rivages/Noir, 2001

Présentation de l’éditeur :
« « Tu sais quoi, Kubitschek ? T’as beau porter le smoking pour faire croire que t’appartiens au beau monde, t’es qu’un rat. Chez les rats, il y a ceux qu’ont les yeux noirs, et il y a ceux qu’ont les yeux rouges et ils ont beau être de la même race, ils ont des comptes à régler entre eux… Et toi, t’es pareil. Tu veux faire la guerre à un autre rat et vous allez vous battre à mort partout, dans les égouts, dans les ordures, dans le moindre trou de cette putain de ville qu’est devenue une immense décharge, vous allez vous entre-tuer et il n’y aura aucun survivant, ni dans le camp des perdants, ni dans le camp des gagnants. »
Roman pessimiste et inspiré, à l’écriture nerveuse et aux dialogues enlevés, Des rats et des hommes se situe dans la droite ligne de Parfois je me sens comme un enfant sans mère.
Graphiste, scénariste et « père » du commissaire Navarro, Tito Topin est aussi l’auteur de nombreux romans noirs et policier »
Après plus de 20 romans, plus d’une centaine de scénarios de films de cinéma et de téléfilms, Tito Topin garde la même écriture incisive, concise et cinématographique, une imagination qui semble sans limite et des galeries de personnages déjantés. L’ex truand Kubitschek est une icône, et sa nouvelle compagne, prostituée de quatorzième zone temporairement recyclé en femme du monde (ou presque) est un symbole vivant.
Ce roman étourdissant s’inscrit dans la veine de « Parfois je me sens comme un enfant sans mère », (titre tiré d’un thème de jazz auquel Topin fait directement allusion en page 21). Dans les deux cas la société « part en vrille ». Il suffit d’un dérèglement infime pour qu’il se produise des événements infâmes. Le lecteur est baladé entre uchronie et anticipation. On pense au fabuleux film « Brasil » de Terry Gilliam. La machine sociale et administrative se dérègle et tout à coup, les catastrophes s’emballent selon le désormais célèbre « effet papillon ».
Côté uchronie : les éboueurs sont en grève depuis des lustres, les montagnes d’ordures s’accumulent dans les rues de Paris qui ressemblent à des canyons putrides au milieu desquels les « Guerriers de la Pauvreté » manifestent en réclamant un monde meilleur à coup de slogans utopiques. Des hordes de rats se livrent des batailles de territoires sanglantes. La peste noire gagne du terrain, comme dans les grandes épidémies des temps jadis. On pense à la grande peste de 1666 qui décima une bonne partie de la population de Londres. Ici un bébé est dévoré dans son berceau. « Il n’y a pas de rat au Darfour », commente Olga qui a quelque chose à dire en toute occasion, « les bébés sont trop maigres ».
Côté anticipation : Topin convoque les images terrifiantes du film soleil vert, où les humains étaient ramassés par d’immenses camions poubelles et jetés vivants au milieu des déchets pour être recyclés un peu plus tard en « soleil vert », un délicieux petit biscuit vert que les survivants s’arrachaient avant d’être fauchés à leur tour. Ici, les states d’immondices se tassent, et le héros prédit qu’ils se transformeront bien en pétrole, voir en nourriture au fil du temps.
« Depuis, la chaussée a été réduite à un étroit cloaque où ne peut circuler qu’un véhicule à la fois, les caniveaux et les trottoirs recouverts par des amoncellement de détritus grouillant de vermine. » et « Les immondices grimpent à l’assaut des premiers étages des bâtiments d’habitations et les rares piétons se déplacent dans des tranchées si profondes que le soleil ne les atteint plus. »
Des engins tentent encore de pratiquer des voies dans l’enfer « […] des pelleteuses, gigantesques insectes articulés à boulons, le bras replié comme celui d’une mante religieuse échappée d’un film de Tim Burton. »
En attendant que les éboueurs reprennent le travail, l’armée a décidé de tout brûler sur place, sans excès de délicatesse. Paris sombre dans l’apocalypse. (p. 239) : « la ville entière est devenu un incinérateur à ciel ouvert. […] L’odeur âcre de la pourriture brûlée recouvre la ville, la fumée asphyxie, pique les yeux. »
Les rats sont partout « il paraît que c’est pas bête comme animal » s’inquiète Olga. Il en faut plus pour inquiéter Kubitschek « Je ne pas vous répondre […] je n’ai jamais eu l’occasion d’avoir une conversation sérieuse avec l’un d’entre eux. »
Le parallèle entre les rats et les hommes est explicite. Clin d’œil décalé à « Des souris et des hommes ».
« Dans cette masse putride, la guerre génocidaire que se livrent les rats entre eux est aussi totale que celle des hommes en d’autres endroits de la planète, au nom des mêmes causes identitaires et racistes, au nom des mêmes revendications de territoires dont les frontières sont ici délimitées par des giclées d’urine au lieu de pointillé sur une carte. »
Voilà pour le décor. L’histoire maintenant.
Kubitschek, l’ancien truand aux valeurs et aux principes éculés, a des revanches à prendre. Des trahisons passées lui ont laissé un goût amer dans la bouche et on ruiné sa vie. Il est en bout de course, rongé par la maladie, dépassé par une société qu’il ne comprend pas. Il n’a donc plus grand-chose à perdre. Il retrouve par hasard (le lecteur appréciera les circonstances) un de ses vieux « amis » avec qui il a un lourd contentieux. Il décide alors de se venger. Et quitte à faire le ménage, il va le faire en grand. Comme ça, pas de jaloux. Bien sûr, les événements ne se passent jamais comme on le prévoit. Un rat trouve toujours plus rat que lui. C’est à s’y perdre. Le commissaire ne sait plus si l’indic renseigne les flics, ou si les flics donnent des indications à l’indic pour les truands. Il y a bien longtemps que Kubitschek ne s’embarrasse plus de ce genre de détail.
L’écriture de Topin est concise, nerveuse, d’une précision redoutable. Tout est dans la force évocatrice du détail. Chaque mot est pesé. Aucun n’est redondant. Enlevez un seul mot et l’édifice s’écroule. C’est la force des grands écrivains. A ce jeu, Topin est passé maître depuis bien longtemps ! Ce n’est pas un stylo qu’il utilise pour écrire, mais une caméra. Le lecteur voit défiler les scènes devant ces yeux. Il vit en temps réel ce que vivent les personnages. La narration au présent renforce le sentiment d’immédiateté. L’effet est époustouflant à défaut d’être reposant.
Tito Topin possède le cynisme d’un Jean Yanne, combiné à l’humour d’un Audiard et à la délicieuse impertinence iconoclaste de Jean-Pierre Mocky.
Ici, l’euphémisme règne en maître. Tel ce passage ou un truand notoire constate « J’ai une femme, des enfants et ce qu’on fait n’est pas un boulot qui favorise l’harmonie familiale ».
L’humour provient la plupart du temps du décalage entre les préoccupations (souvent terre à terre) des personnages et l’horreur de la situation, telle cette invraisemblable scène de meurtre (page 260) qui pourrait constituer une scène de cinéma d’anthologie.
Mais Tito Topin possède avant un sens aigu du dialogue et de la métaphore.
Une femme vient de perdre une fortune au casino « Pour l’instant elle est visiblement plumée, elle a la tête d’une femme que son fouteux vient de quitter en emportant la caisse pour aller vivre son homosexualité avec un rugbyman maori. »
Plus loin : « En sortant de la brasserie, le commissaire Boniface se sent léger, comme une comédie musicale. »
Le calembour est rare, mais ferait à lui seul un excellent titre pour le Poulpe.
« Elle disait qu’elle était hongroise, mais moi, je suis sûr quelle était arabe.
- L’Arabe se dit hongroise.
- Quoi ?
- Rien, je pensais à Frantz List. »
L’auteur nous livre ses goûts musicaux,
Et plus loin : « la radio passe sur Ben Sidran. Language of the Blues ».
Ou encore cette description saisissante (page 103) du groupe du trompettiste Malcolm G. Page, alias « Golden Lips » (cousin de Hot Lips Page ?) interprétant un « As Time Goes Bye » de folie dans une boîte de jazz assortie. Et en prime un clin d’œil qui ne saurait nous déplaire : « La radio branchée en permanence sur TSF Jazz diffuse la version chantée de Basin Street Blues. Il fredonne sous la voix d’Ella Fidzgerald, sans sortir un son. »
Qui douterait encore du mariage du jazz et du polar ?

Pour découvrir Tito Topin et son œuvre :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Tito_Topin




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