Histoire du 36 illustrée, Claude Cancès et Charles Diaz, Jacob-Duvernet, oct. 2011

novembre 28th, 2011

S’il existe un lieu mythique et chargé d’histoire au sein de la PJ, c’est le 36, quai des Orfèvres, situé sur l’île de la Cité, à Paris.
Le « 36 » a inspiré des dizaines de scénaristes et de cinéastes, de Simenon à Olivier Marchal.
Or, le fameux QG de la Police Judiciaire est sur le point d’être transféré dans le 17ème arrondissement pour des raisons de place.
Une page d’histoire se tourne, au propre comme au figuré, et deux auteurs, Claude Cancès, ancien patron de la PJ et Charles Diaz, historien de la PJ, se sont associés pour nous livrer une « Histoire du 36 illustrée »., qui vient de sortir en octobre 2011 aux éditions Jacob-Duvernet.
En 220 pages de texte, d’illustrations, de documents, dont la plupart sont inédits, les auteurs retracent les grandes étapes de la création du « 36 ».
On découvre que le « Service de Sureté » était d’abord abrité au 7, quai de l’Horloge de 1871 à 1888. Une lettre adressée par le Chef du Service de Sûreté à son Chef du Personnel nous apprend la date exacte du transfert au « 36 » : le 19 avril 1888.
On découvre les méthodes et les conditions de vie des premiers policiers de la Sûreté (qui ne portera le nom de « PJ » qu’en 1913). Ainsi, en page 36 (hasard des chiffres ?) on découvre la « Fosse aux Lions », une salle située au 2ème étage escalier A, dans laquelle tous les policiers prenaient leur tour de permanence de la sûreté, entassés dans des conditions effroyables, quelle que soit leur affectation.
On apprend aussi que les policiers affectés à la brigade des mœurs avaient un statut de pestiféré.
Mais les méthodes de la PJ ont évolué pour faire face à celles des truands.
Un petit flic, Alphonse Bertillon révolutionne l’enquête en permettant d’identifier les récidivistes grâce à la forme de leur nez, de leurs oreilles, et surtout grâce à leurs empreintes digitales. Avant lui, on faisait appel à des « moutons » placés en prisonet destinés à faire parler les détenus, ou à des policiers « physionomistes » pour tenter de repérer les récidivistes…
Le livre retrace les grandes affaires criminelles auxquelles ont été confrontés les super-flics de la PJ, depuis la « bande à Bonnot » en 1911-1913, jusqu’aux attentats terroristes des années 80-90, en passante par le gang des tractions en 45-49…
Quelques documents étonnants au fil des pages : (p. 84) Georges Simenon rend visite au commissaire Massu, à la PJ, un des inspirateurs de son célèbre Maigret ; (p. 119) les fiches signalétiques de la mondaine pour les établissements de passe ; (p. 154), des photos impressionnantes de la BRI (brigade d’Intervention Recherche) en action, etc.
En prime, un poster intitulé « Le Paris du Crime », dans lequel sont recensés 36 crimes célèbres, et les plus grandes figures du « 36 ».
Un livre-document réalisé avec passion par deux spécialistes.
Incontournable et indispensable !

« Nymphéas noirs » de Michel Bussi, Edition Terres de France, Presse de la Cité, janvier 2011

octobre 20th, 2011

Présentation de l’éditeur : « Un étonnant roman policier dont chaque personnage est une énigme. Tout n’est qu’illusion, surtout quand un jeu de miroirs multiplie les indices et brouille les pistes. Pourtant les meurtres qui troublent la quiétude de Giverny, le village cher à Claude Monet, sont bien réels.
Au cœur de l’intrigue, trois femmes : une fillette de onze ans douée pour la peinture, une institutrice redoutablement séduisante et une vielle femme aux yeux de hibou qui voit et sait tout. Et puis, bien sûre, une passion dévastatrice. Le tout sur fond de rumeur de toiles perdues ou volées, dont les fameux Nymphéas noirs. Perdues ou volées, telles les illusions quand passé et présent se confondent. »
Michel Bussi est le chantre de la Normandie. Il a choisi de situer son intrigue à Giverny, le village de Claude Monnet. L’endroit, restitué avec minutie et précision, n’est pas seulement une « toile de fond » (avec et sans jeu de mot), c’est également un protagoniste du récit, et peut-être même le « personnage » central de l’intrigue. Sous la plume de Bussi, Giverny devient un univers inquiétant et étriqué ou chacun connaît tout du voisin, où une sorte de loi du silence étouffe les crimes et les passions, un décor faussement idyllique pour un drame en huis clos auquel assiste le lecteur médusé.
Le récit est raconté sous l’angle d’une vieille femme qui porte un regard désabusé et ironique sur ce petit monde qui l’a vu naître. Elle raconte à son rythme, comme une lente confession. Elle informe le lecteur qu’il y aura des morts et que personne n’y pourra rien. Visiblement, elle en sait long sur les drames qui agitent le microcosme givernois. Mais on ne comprend ni son rôle, ni son but. Rien ne semble l’étonner, comme si tout était prévisible et inéluctable. Les faits s’enchainent comme une fatalité : le meurtre d’un médecin volage, et quelques autres… Trafic d’œuvre d’art, secret de peintre, meurtre par vengeance, accident… Les suspects ne manquent pas. L’inspecteur Sérénac, malgré son intime conviction sur l’identité du meurtrier, ne parvient pas à rassembler les éléments du puzzle. Les légendes locales sont tenaces, le passé vient encore épaissir le mystère.
Bussi compose son roman par petites touches, comme un tableau impressionniste. Chaque révélation, ne fait qu’épaissir le mystère. Comme dans un tableau de Monnet, il faut prendre du recul pour y comprendre quelque chose.
La grande force de ce roman réside dans la résolution de ces énigmes. Le lecteur ne voit venir et comprend brutalement ce qui se passe en une seule phrase. Le rêve de tout auteur de polar. Bussi a frappé un grand coup avec ce polar. Ses « Nymphéas noirs » ont décroché plusieurs prix prestigieux : le prix des lecteurs du festival Polar de Cognac, le prix du polar méditerranéen (festival de Villeneuve-lez-Avignon), le prix Michel Lebrun de la 25ème heure du Mans, le Grand prix Gustave Flaubert de la société des écrivains normands, devenant ainsi le roman policier français le plus primé en 2011, et c’est bien mérité. A découvrir d’urgence !

Vertige, Franck Thilliez, Fleuve Noir, 13 octobre 2011

octobre 17th, 2011

Franck Thilliez est un des rares auteurs français traduit et diffusé aux Etats-Unis. Chacun de ses nouveaux romans est un considéré comme événement dans le petit monde du polar. Et on se demande s’il va faire aussi bien sinon mieux que le précédent.
Ici encore, tous les ingrédients qui ont fait le succès de Thilliez sont au rendez-vous : une accroche incroyable, un récit tendu et sans répit, une écriture nerveuse et incisive, et une chute inouïe. D’emblée, le lecteur est happé par ce page-turner angoissant et partage les terreurs des protagonistes. Comment s’évader de cet endroit qui ressemble à un tombeau sans issue ? Peu à peu, la faim et la peur font surgir des hallucinations. Le récit oscille entre la réalité et le cauchemar, entre la raison et la folie.
La force de Thilliez est de nous faire « voir » les situations aussi efficacement qu’au cinéma. On pense à Life-Boat de Hitchcock, aux films adaptés de Stephen King, et même à la série de films d’horreur Saw.
Mais les romans de Thilliez ne sont pas seulement des thrillers « gratuits » destinés à faire trembler le lecteur. Ils posent toujours une question d’ordre scientifique et humaine. Ici : jusqu’où peut aller l’humain pour survivre ?
Un polar qui tient ses promesses jusqu’à la dernière ligne. Claustrophobes s’abstenir !

Un jour, le crime, Jean-Bertrand Pontalis, Mars 2011, Gallimard, collection blanche

août 30th, 2011

Cet ouvrage n’est pas un polar mais un essai. Jean-Bertrand Pontalis, en tant que psychanalyste et en tant que citoyen, se passionne pour le faits-divers criminel.
A travers ces faits divers, et leur traitement, Jean-Bertrand Pontalis cherche à comprendre l’origine du mal et de la violence. Il évoque des crimes célèbres, des crimes passionnels, des affaires retentissantes ou oubliées, sans voyeurisme ni moralisation, ni même de recherche de la vérité. Il cherche juste à comprendre et à expliquer le « passage à l’acte ».
Les citations sont celles d’un érudit. Les textes de Camus et de Gide font échos aux faits divers bien réels évoqués par l’auteur. Les historiens nous rappellent que l’Histoire est jalonnée de crimes aussi célèbres qu’abominables, tel l’histoire de ce jeune noble d’un petit village de Dordogne, rapportée par Jean Teulé ou Alain Corbin, qui a été massacré puis dévoré par la population après avoir été pris par erreur pour un « sale Prussien »…
Plus loin, Pontalis observe un célèbre tableau représentant l’assassinat de Marat par Charlotte Corday (p. 22) : « me voici spectateur de la scène du crime. Jamais le mot « scène » n’a été aussi juste, tant celle-ci est théâtrale […] »
Le terme est entré dans le jargon policier.
La réalité dépasse la fiction, et la réalité utilise les termes de la fiction.
Plus loin encore, Pontalis cite le fameux paradoxe de Jean Paulhan (p. 99) : « Les faits divers n’arrêtent pas de trahir les roman dont, trop visiblement, ils s’inspirent. »
L’auteur s’interroge alors (p. 99) : « où commence le roman ? Le fait divers tel qu’il est relaté dans un journal est déjà un roman. Plus qu’une ébauche, qu’un scénario. Semblable au rêve, il condense dans sa forme toute sorte d’éléments prélevés ici et là et, comme le rêve, il nous paraît aussi absurde qu’énigmatique ; même si nous nous employons à le déchiffrer, il restera toujours en lui une part de mystère comme s’il émanait d’un autre monde que celui où nous avons l’habitude de nous mouvoir. »
Pour conclure : « Criminels, monstres, exclus de la société, indignes de vivre, les voici devenus héros de grands romans. Alors, nous, lecteurs, leurs sommes reconnaissants ! »
On lira l’évocation de l’affaire du curé d’Uruffe pour s’en convaincre…
Le crime serait donc en lui-même une fiction. Le crime est à l’origine de bien des polars. Du reste, une des façons de traduire le mot « polar » en anglais n’est-elle pas « Crime Fiction » ?

Les Enfants perdus de Casablanca, Tito Topin, Denoël, avril 2011

juin 14th, 2011

Présentation de l’éditeur : « Louis, un Américain débarqué en 1942 à Casablanca avec les Alliés et qui va y ouvrir un bar, Lucas, un pied-noir attaché à son pays et désemparé par la mort brutale de sa mère, Jilali, un avocat marocain idéaliste qui va plonger dans la résistance à la colonisation, se retrouvent unis par l’amour qu’ils portent à la même jeune fille, la belle Gabrielle, en révolte permanente. Confrontés tous les quatre à des événements tragiques, ils deviennent adultes trop tôt, trop vite. Pourront-ils préserver l’insouciance propre à la jeunesse et vivre avec leurs blessures ? Entourés de nombreux personnages hauts en couleur, que les circonstances rendent cyniques ou brisés, ils n’ont d’autre boussole que leurs sentiments exacerbés. Qui les amènent à côtoyer la mort.
Une grande fresque historique très documentée, située au Maroc entre 1942 et 1955, qui se déroule sur fond de Seconde Guerre mondiale, de conflit entre Vichy et les libérateurs de l’Afrique du Nord, de luttes d’indépendance. Mais aussi un roman d’amour à suspense, plein de bruit et de fureur, où l’on croise des personnages de fiction très attachants ainsi que des figures historiques peu banales, comme le général Patton, Winston Churchill ou un certain Charles de Gaulle. »
« Les Enfants perdus de Casablanca » n’est pas un roman noir. Pas d’intrigue ni de véritable suspense ici, si ce n’est le mystère de la vie et des passions amoureuses. Certains retiendront le témoignage historique, d’autre le roman d’amour(s). On peut aussi y voir une ode à une vie passée dans l’insouciance de l’adolescence. Topin situe plus précisément son action à Casablanca entre novembre 42, date du débarquement des Américains, et mars 56, date de l’indépendance du Maroc. Il retrace 14 années riches et tragiques qu’il a lui-même vécu.
D’après l’auteur, il ne s’agit pas d’un roman autobiographique. Pourtant le héros, Lucas, possède quelques points communs avec son deus ex machina. Et. Louis, l’Américain resté à Casablanca après le débarquement, a vraiment existé, et il y a vraiment créé une boîte de jazz nommée le Speakeasy.
On savoure à nouveau les talents de conteur et la qualité littéraire de Tito Topin. Son style direct, concis et précis fait parfois penser à un synopsis de film. L’utilisation du temps présent pour la narration crée un effet d’immédiateté et de spontanéité propre au cinéma. Le lecteur est plongé au cœur de l’action en même temps que les personnages. L’écriture est truculente et riche, parfois picaresque. Les descriptions des personnages sont parfaites.
(p. 269) : « Près de Lucas somnolent un séminariste, pâle comme un navet sorti de l’égouttoir, et un couple d’une quarantaine d’années. Lui, poilu, gras, un mouchoir humide en permanence à la main pour éponger sa transpiration, le front bas, le regard vide, l’air de descendre du singe comme tout le monde mais avec plus de lenteur. Elle, ficelée dans une robe noire à poids verts qui met en valeur ses bourrelets. Couperosée, molle, spongieuse, large, l’éventail agité devant un décolleté ouvert sur le confluent de lourdes mamelles, l’œil réprobateur en permanence, le genre de femme capable de filer une dépression à Bob Hope. »
(p. 328) : « Depuis qu’il a dépassé la trentaine, Jilali Lamrani a gagné en solidité, en puissance, en autorité. Le visage s’est durci, comme si le temps l’avait travaillé à la gouge et au ciseau, en creux pour les joues, en haute bosse pour les pommettes, en arête pour le nez. La peau s’est tendue sur les os, lissée comme un vieux cuir de barbier où s’aiguise la lame du rasoir. Ce physique lui confère un pouvoir hypnogène dans le prétoire comme ailleurs.
Louis, au contraire, s’est épaissi, sa peau s’est froissée, son crâne s’est éclairci, ses cheveux ont grisonné autour des tempes tandis que la vie nocturne, les veilles, les bons alcools et la bonne chère lui ont donné un teint blanchâtre, celui du drap qu’on fait bouillir dans une lessiveuse. »

Comme presque toute l’œuvre de Topin, ce roman est habité par le jazz. La vie nocturne du Speakeasy est parfaitement crédible. L’héroïne, Gabrielle, est pianiste de jazz. Et les allusions au jazz foisonnent. Certains chapitres portent des titres de thèmes de jazz, comme Mood Indigo ou Don’t Explain.
(p. 175) : « Un V-disc de Count Basie tourne à 78 tours minute sur un pick-up monumental. Blue and Sentimental. Le piano laconique du Count sous l’élégant saxo de Lester Young. »
(p. 205) : « Quelques notes endiablées de Stomping at the Savoy explosent un court instant au passage d’une Jeep de la Military Police, un standard de Lionel Hampton largement distribué aux soldats américains de la Seconde Guerre mondiale pour leur remonter le moral. »
(p. 291) : « Je sais pourquoi tu aimes le jazz, dit Leatitia pour rompre le silence. C’est très différent de la peinture, de la photo, de la sculpture, de l’architecture, de toutes les autres formes d’art qu’on peut toucher, garder, revoir. Le jazz, c’est volatil, gazeux, ça change constamment de forme. Il n’existe qu’à l’instant précis où tu le joues, et il disparaît. Tu n’es pas d’accord ?
- Je ne te parle pas de musique.
- Moi non plus… Je te parle d’amour. »
Plus loin, il est question de Night and Day, interprété par Franck Sinatra ou du célèbre On the Sunny Side of the Street, chanté par la voix chaude de Jo Stafford. Exilée au temps à Paris, Gabrielle fréquente le gratin du jazz : « Lil Hardin, l’ex de Louis Armstrong, el joue avec Bill Coleman et Guy Lafitte… »
On découvre les goûts de l’auteur à travers ses personnages (p. 342) :
« Bop ou dixieland ?
- Les deux. […]
- Je ne connais que Stéphane Grappelli.
- C’est joli, c’est mièvre, ça minaude, c’est quelqu’un qui joue juste, qui joue joli, tout le contraire d’un violoniste de jazz. Je préfère Stuff Smith, c’est rauque, ça grince, ça hurle, ça vous prend aux couilles, si j’ose dire.
(p. 359) Lors d’une ITW radio, Lucas découvre les artistes qui ont influencé Gabrielle pour devenir pianiste de jazz : Armstrong, Count Basie, Lil Harding, James P. Johnson, Meade Lux Lewis, Fats Waller…
Ode au jazz et au temps passé donc…
Pourtant, aucune nostalgie dans ces pages. Tout semble se dérouler à l’instant même où on le lit. L’humour décalé de Topin finit de chasser toute trace de morosité.
(p. 30) : « Je déteste ce comédien. Il a la tête d’un type qui fait la grève de la faim depuis sa naissance. »
Explication de texte (p. 215) « Et mon cul, c’est du poulet ? »
(Note de Tito Topin en bas de page : cette expression familière exprime le doute quant à la crédibilité d’une proposition faite par autrui).
L’éducation sentimentale selon le tonton de Lucas (p. 258) est un moment d’anthologie.

Enfin et surtout, ce roman s’inscrit à point nommé dans l’actualité. Il interpelle le lecteur sur le racisme et la colonisation, au moment même où le Maghreb est en pleine mutation.
Pour en savoir plus, une interview de Titop Topin dans laquelle il parle de son roman et fait un rapprochement intéressant entre Chandler et la Californie, et ce qu’il a vécu lui-même au Maroc à Casablanca.

http://www.youtube.com/watch?v=LHYc-1zSAek&feature=player_embedded#at=13

Les Visages écrasés, Marin Ledun, Seuil, 27 mars 2011

mai 30th, 2011

Les Visages écrasés, Marin Ledun, Seuil, 27 mars 2011
Marin Ledun tire le titre de son ouvrage d’un passage de « Vol de nuit », d’Antoine de Saint-Exupéry . « Un ingénieur avait dit un jour à Rivière, comme ils se penchaient sur un blessé, auprès d’un pont en construction : « ce pont vaut-il le prix d’un visage écrasé ? » »
Il ne s’agit pas de pont ici, mais le sacrifice humain au travail pourrait exister dans n’importe quel secteur économique.
L’histoire : Carole Matthieu est médecin du travail. Elle est épuisée, vidée, physiquement et moralement laminée… comme si elle avait concentré et pris sur elle toute la misère des salariés qu’elle soigne.
Elle connaît l’histoire et les souffrances de chacun…
Depuis Bernadette, la standardiste : « Salut de la tête à la standardiste, sourire crispé et regards fuyants. Bernadette, célibataire de trente-sept ans, un enfant à charge, employée à mi-temps, sourde d’une oreille depuis l’annonce de la fin de son contrat. »
Jusqu’à Christine Pastres, la responsable du centre d’appels : « Pour masquer l’odeur de l’alcool, elle a recours à un parfum vanillé trop fort pour elle et mâchonne en permanence des chewing-gums mentholés. La quarantaine, chevelure blonde épaisse, visage poupon et regard bleu pénétrant, accentué par des cernes gris. Elle devait être une charmante petite fille avant que la cellulite et son ambition professionnelle ne deviennent ses préoccupations principales. Jupes légères, pulls échancrés et chaussures à talons, sobre, toujours très sobre dans le choix des couleurs. Un calcul constant de présentation de soi probablement épuisant.
Promue responsable d’une équipe de vingt personnes, elle a travaillé durant douze longues années comme technicienne dans une équipe de lignards. Une promotion pareille était inespérée. Surveiller, corriger, noter. Punir au besoin. Récompenser parfois. Garde-chiourme, maîtresse d’école, contremaître, experte en manipulation émotionnelle. Un boulot de salope. J’imagine qu’elle s’en est satisfaite, un temps. Ce temps est révolu. »
Ce jour-là, elle reçoit en consultation Vincent Fournier, qui a atteint le fond du gouffre : « Vincent Fournier lève sur moi un visage cadavérique. Traits tirés, poches noires sous les yeux et barbe de trois jours. Son sweat-shirt gris anthracite délavé, trop large d’une ou deux tailles, accentue sa maigreur épouvantable. Il se laisse aller contre le dossier de son fauteuil, croise les bras et se mure dans le silence. […] j’écris ; insomnies chroniques, traitement inefficace. […] diarrhées, apathie, fatigue chronique, perte de poids – 16 kilo en deux mois. […] idéations suicidaires, récidive possible, forte probabilité de passage à l’acte, inaptitude au poste. Arrêt de travail indispensable et urgent. »
Alors Carole décide de mettre fin à la souffrance de ce salarié, avant qu’il ne le fasse lui-même. Le procédé est efficace à défaut d’être très déontologique : « Je pointe le canon vers lui et glisse mon index dans l’orifice métallique.
Puis je presse la détente.
Un acte médical.
En même temps qu’un soulagement. »
C’est l’acte désespéré d’un médecin désespéré et désemparé devant la souffrance de ses patients.
Dès lors, Carole est déchirée par des sentiments antagonistes. Doit-elle se rendre à la police ? Doit-elle se transformer en Ange exterminateur pour délivrer les salaries ?
On partage ses doutes, ses tiraillements, ses délires aussi, car elle se gave de médicaments (en parfaite connaissance de cause) pour tenir le coup. A aucun moment on ne parvient à détester cette Carole Matthieu. On assiste impuissant à son inexorable descente aux enfers. On souffre avec elle et on boit comme elle le calice jusqu’à la lie.
La narration est oppressante. L’ambiance est lourde, poisseuse, imprégnée de stress. La construction est brillant. On sort épuisé et nauséeux de ce livre choc.
Marin Ledun déploie ici les mêmes qualités que dans « Zone Est » : fluidité dans l’écriture, une incroyable acuité dans la description des comportements humains.
Mais en plaçant son intrigue dans le domaine des Telecom Ledun fait cruellement écho à un drame bien réel, survenu à Mérignac (Gironde). Le 26 avril 2011, un cadre de France Télécom de 57 ans, Rémy L., se donnait la mort en s’immolant par le feu sur le parking de son entreprise. Ce père de quatre enfants, au bout du rouleau, avait adressé en 2009 à France Telecom un courrier dans lequel il dénonçait la « lâcheté, (l’)indigence, (le) manque de responsabilité managériale », mais y exprimait aussi ses « craintes » face à un « mal-être (qui) pourrait se traduire par des violences vers les autres ». Il n’avait jamais obtenu de réponse.
Martin Ledun se défend de vouloir porter une accusation sur les opérateurs de téléphonie.
Pourtant, il connaît bien lui-même France Telecom pour y avoir travaillé pendant sept ans, avant de donner sa démission tandis que l’entreprise est au plus fort de sa restructuration.
Un détail m’a frappé plus que tout le reste, dans ce livre, comme dans Zone Est, c’est la capacité de Ledun à penser « comme une fille », à se glisser dans ce corps et cet esprit de femme torturée. Il ne décrit pas les sentiments de Carole Matthieu, il est Carole Matthieu. Ce roman aurait pu être écrit par une femme, l’héroïne elle-même.

Marin Ledun avait déjà abordé le sujet de la souffrance au travail en 2010 dans son essai Pendant qu’ils comptent les morts (aux éditions Tengo),. co-écrit par Marin Ledun ,  Brigitte Font Le Bret et Bernard Floris, aux éditions La Tengo.L’éditeur a raison « Un roman noir à offrir de toute urgence à votre DRH. » Mais aussi à tous les salariés, à titre de mise en garde, pour ne pas tomber dans la spirale infernale…

Un auteur talentueux et polyvalent qui semble exceller dans tous les styles. J’attends le prochain opus avec impatience et je lui prédis un bel avenir !
Pour en savoir plus…

http://www.pourpres.net/marin/

L’Enfant aux cailloux, Sophie Loubière, Fleuve Noir, 14 avril 2011

mai 12th, 2011

Présentation de l’éditeur : « Elsa Préau est une retraitée bien ordinaire.
De ces vieilles dames trop seules et qui s’ennuient tellement – surtout le dimanche – qu’elles finissent par observer ce qui se passe chez leurs voisins. Elsa, justement, connaît tout des habitudes de la famille qui vient de s’installer à côté de chez elle. Et très vite, elle est persuadée que quelque chose ne va pas. Les deux enfants ont beau être en parfaite santé, un autre petit garçon apparaît de temps en temps – triste, maigre, visiblement maltraité.
Un enfant qui semble l’appeler à l’aide. Un enfant qui lui en rappelle un autre… Armée de son courage et de ses certitudes, Elsa n’a plus qu’une obsession : aider ce petit garçon qui n’apparaît ni dans le registre de l’école, ni dans le livret de famille des voisins. Mais que peut-elle contre les services sociaux et la police qui lui affirment que cet enfant n’existe pas ? Et qui est vraiment Elsa Préau ? Une dame âgée qui n’a plus toute sa tête ? Une grand-mère souffrant de solitude comme le croit son fils ? Ou une femme lucide qui saura croire à ce qu’elle voit ? Sophie Loubière, en reine du roman psychologique, brosse un bouleversant portrait de femme en proie à la violence ordinaire et touche en plein coeur. »
Chez Sophie Loubière, tout est dans le rythme d’écriture. Elle prend son temps, met le décor en place par petites touches intimistes et délicates. Il y a quelque chose d’hypnotique et de lancinant dans ce faux rythme. On découvre peu à peu les personnages, leur vie, leur passé, leur environnement. On ne comprend pas tout de suite où l’auteure veut en venir. On serait tenté de zappé tel ou tel passage. Ce serait une erreur, chaque détail a son importance. Et puis, peu à peu, un climat malsain et lourd s’installe. La psychologie des personnages est beaucoup plus complexe qu’on ne l’imagine. Le passé ressurgit et change brusquement la donne. Le danger rôde, insidieux, sans que l’on comprenne vraiment d’où va venir l’attaque. Et quand le coup est porté, en une seule phrase assassine, il est trop tard. On ne voit rien venir, on reste comme abasourdi, à relire deux ou trois fois la phrase en question pour être sûr d’avoir bien compris.
On pense enfin avoir la solution, on tire des conclusions hâtives. Soudain la vérité jaillit comme un diable hors de sa boîte, bien loin de ce que l’on imaginait. Il ne faut pas croire tout ce qui est écrit, surtout sous la plume de Sophie Loubière.
L’enfant aux cailloux est un thriller psychologique brillant et subtil, mais c’est aussi et surtout un plaidoyer contre l’Enfance en Danger. Sophie Loubière trouve les mots, tour à tour tendres et cruels, qui provoquent l’émotion voulue. Il va falloir compter avec cette auteure au style très personnel, que Jibé Pouy définit comme une « Agatha Christie qui pète les plombs » !
Pour en savoir plus :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Sophie_Loubi%C3%A8re

http://www.facebook.com/pages/Sophie-Loubi%C3%A8re-Officiel/193339297363727

Nouveau monde inc. Caryl Férey, La Tengo Editions, collecion « Pièces à conviction », 2011

mai 5th, 2011

Présentation de l’éditeur : « Marie croyait partir au ski avec Pierre, pas qu’elle boirait avec ses amis et participerait à leurs jeux imbéciles.
Marie croyait que les accidents de voiture n’arrivaient qu’aux autres, que la mort était abstraite.
Marie ne croyait pas qu’elle rencontrerait un jour un attaché culturel tchétchène, encore moins qu’il l’emmènerait sur la lune.
Marie ne savait pas que le monde était comme elle : à l’agonie… »
Ce petit livre de 70 pages s’inscrit dans la collection Pièces à Conviction, tirée de courtes pièces radiophoniques (voir la chronique de « Fractale » de Marin Ledun).
Avec ce dialogue à la logique absurde façon « shadock », Caryl Férey nous donne à réfléchir sur ce que deviendrait la société si l’on poussait à l’extrême les modes de fonctionnement actuels. Cela fait froid dans le dos.
Marie pose de façon ingénue les vraies questions. L’attaché culturel Tchétchène a réponse à tout. Pour lui, tout est clair et simple.

La surpopulation ?… Facile, il suffit de tuer les gens qui ne servent plus à rien.
La préservation des espèces animales ?… Les plus beaux sont dans les zoos, ceux qui ne servent à rien sont éliminés, comme les humains.
La régulation des naissances ?… Les enfants naissent en labo selon des quotas. On peut les acheter quand on a l’âge d’en avoir. Et quand on n’a plus l’âge, on les revend à des plus jeunes, en seconde main…
Il y a aussi quelques dialogues savoureux sur le plein emploi, la consommation de masse, etc.
L’humour est omni présent.
Morceau choisi :
Marie s’étonne de ces beaux quartiers particulièrement tranquilles et sans le moindre bruit. L’explication est simple, comme tout le reste…
« L’ATTACHE CULTUREL TCHETECHENE : Hé bien c’est assez simple : ceux qui veulent rester dans les beaux quartiers, mais qui n’en ont pas les moyens paient les intérêts de leur loyer en abritant un bruit chez eux. C’est gênant si on habite chez eux, sinon le quartier est agréable.
MARIE : – Vous parlez en diplomate. Quel intérêt d’habiter le quartier s’il y a du bruit chez soi ?
ATTACHE CULTUREL TCHETCHENE : – Parce que le quartier est calme, évidemment ! […] »

Caryl Férey est un auteur prolixe et talentueux. Il a raflé pas moins de 9 prix polar pour son incroyable roman « Zulu » ! Excusez du peu…
Une œuvre à découvrir d’urgence, si ce n’est déjà fait. Pour en savoir plus :

http://carylferey.net/

http://fr.wikipedia.org/wiki/Caryl_F%C3%A9rey

Des rats et des hommes, Tito Topin, Rivages/Noir, 2001

avril 28th, 2011

Présentation de l’éditeur :
« « Tu sais quoi, Kubitschek ? T’as beau porter le smoking pour faire croire que t’appartiens au beau monde, t’es qu’un rat. Chez les rats, il y a ceux qu’ont les yeux noirs, et il y a ceux qu’ont les yeux rouges et ils ont beau être de la même race, ils ont des comptes à régler entre eux… Et toi, t’es pareil. Tu veux faire la guerre à un autre rat et vous allez vous battre à mort partout, dans les égouts, dans les ordures, dans le moindre trou de cette putain de ville qu’est devenue une immense décharge, vous allez vous entre-tuer et il n’y aura aucun survivant, ni dans le camp des perdants, ni dans le camp des gagnants. »
Roman pessimiste et inspiré, à l’écriture nerveuse et aux dialogues enlevés, Des rats et des hommes se situe dans la droite ligne de Parfois je me sens comme un enfant sans mère.
Graphiste, scénariste et « père » du commissaire Navarro, Tito Topin est aussi l’auteur de nombreux romans noirs et policier »
Après plus de 20 romans, plus d’une centaine de scénarios de films de cinéma et de téléfilms, Tito Topin garde la même écriture incisive, concise et cinématographique, une imagination qui semble sans limite et des galeries de personnages déjantés. L’ex truand Kubitschek est une icône, et sa nouvelle compagne, prostituée de quatorzième zone temporairement recyclé en femme du monde (ou presque) est un symbole vivant.
Ce roman étourdissant s’inscrit dans la veine de « Parfois je me sens comme un enfant sans mère », (titre tiré d’un thème de jazz auquel Topin fait directement allusion en page 21). Dans les deux cas la société « part en vrille ». Il suffit d’un dérèglement infime pour qu’il se produise des événements infâmes. Le lecteur est baladé entre uchronie et anticipation. On pense au fabuleux film « Brasil » de Terry Gilliam. La machine sociale et administrative se dérègle et tout à coup, les catastrophes s’emballent selon le désormais célèbre « effet papillon ».
Côté uchronie : les éboueurs sont en grève depuis des lustres, les montagnes d’ordures s’accumulent dans les rues de Paris qui ressemblent à des canyons putrides au milieu desquels les « Guerriers de la Pauvreté » manifestent en réclamant un monde meilleur à coup de slogans utopiques. Des hordes de rats se livrent des batailles de territoires sanglantes. La peste noire gagne du terrain, comme dans les grandes épidémies des temps jadis. On pense à la grande peste de 1666 qui décima une bonne partie de la population de Londres. Ici un bébé est dévoré dans son berceau. « Il n’y a pas de rat au Darfour », commente Olga qui a quelque chose à dire en toute occasion, « les bébés sont trop maigres ».
Côté anticipation : Topin convoque les images terrifiantes du film soleil vert, où les humains étaient ramassés par d’immenses camions poubelles et jetés vivants au milieu des déchets pour être recyclés un peu plus tard en « soleil vert », un délicieux petit biscuit vert que les survivants s’arrachaient avant d’être fauchés à leur tour. Ici, les states d’immondices se tassent, et le héros prédit qu’ils se transformeront bien en pétrole, voir en nourriture au fil du temps.
« Depuis, la chaussée a été réduite à un étroit cloaque où ne peut circuler qu’un véhicule à la fois, les caniveaux et les trottoirs recouverts par des amoncellement de détritus grouillant de vermine. » et « Les immondices grimpent à l’assaut des premiers étages des bâtiments d’habitations et les rares piétons se déplacent dans des tranchées si profondes que le soleil ne les atteint plus. »
Des engins tentent encore de pratiquer des voies dans l’enfer « […] des pelleteuses, gigantesques insectes articulés à boulons, le bras replié comme celui d’une mante religieuse échappée d’un film de Tim Burton. »
En attendant que les éboueurs reprennent le travail, l’armée a décidé de tout brûler sur place, sans excès de délicatesse. Paris sombre dans l’apocalypse. (p. 239) : « la ville entière est devenu un incinérateur à ciel ouvert. […] L’odeur âcre de la pourriture brûlée recouvre la ville, la fumée asphyxie, pique les yeux. »
Les rats sont partout « il paraît que c’est pas bête comme animal » s’inquiète Olga. Il en faut plus pour inquiéter Kubitschek « Je ne pas vous répondre […] je n’ai jamais eu l’occasion d’avoir une conversation sérieuse avec l’un d’entre eux. »
Le parallèle entre les rats et les hommes est explicite. Clin d’œil décalé à « Des souris et des hommes ».
« Dans cette masse putride, la guerre génocidaire que se livrent les rats entre eux est aussi totale que celle des hommes en d’autres endroits de la planète, au nom des mêmes causes identitaires et racistes, au nom des mêmes revendications de territoires dont les frontières sont ici délimitées par des giclées d’urine au lieu de pointillé sur une carte. »
Voilà pour le décor. L’histoire maintenant.
Kubitschek, l’ancien truand aux valeurs et aux principes éculés, a des revanches à prendre. Des trahisons passées lui ont laissé un goût amer dans la bouche et on ruiné sa vie. Il est en bout de course, rongé par la maladie, dépassé par une société qu’il ne comprend pas. Il n’a donc plus grand-chose à perdre. Il retrouve par hasard (le lecteur appréciera les circonstances) un de ses vieux « amis » avec qui il a un lourd contentieux. Il décide alors de se venger. Et quitte à faire le ménage, il va le faire en grand. Comme ça, pas de jaloux. Bien sûr, les événements ne se passent jamais comme on le prévoit. Un rat trouve toujours plus rat que lui. C’est à s’y perdre. Le commissaire ne sait plus si l’indic renseigne les flics, ou si les flics donnent des indications à l’indic pour les truands. Il y a bien longtemps que Kubitschek ne s’embarrasse plus de ce genre de détail.
L’écriture de Topin est concise, nerveuse, d’une précision redoutable. Tout est dans la force évocatrice du détail. Chaque mot est pesé. Aucun n’est redondant. Enlevez un seul mot et l’édifice s’écroule. C’est la force des grands écrivains. A ce jeu, Topin est passé maître depuis bien longtemps ! Ce n’est pas un stylo qu’il utilise pour écrire, mais une caméra. Le lecteur voit défiler les scènes devant ces yeux. Il vit en temps réel ce que vivent les personnages. La narration au présent renforce le sentiment d’immédiateté. L’effet est époustouflant à défaut d’être reposant.
Tito Topin possède le cynisme d’un Jean Yanne, combiné à l’humour d’un Audiard et à la délicieuse impertinence iconoclaste de Jean-Pierre Mocky.
Ici, l’euphémisme règne en maître. Tel ce passage ou un truand notoire constate « J’ai une femme, des enfants et ce qu’on fait n’est pas un boulot qui favorise l’harmonie familiale ».
L’humour provient la plupart du temps du décalage entre les préoccupations (souvent terre à terre) des personnages et l’horreur de la situation, telle cette invraisemblable scène de meurtre (page 260) qui pourrait constituer une scène de cinéma d’anthologie.
Mais Tito Topin possède avant un sens aigu du dialogue et de la métaphore.
Une femme vient de perdre une fortune au casino « Pour l’instant elle est visiblement plumée, elle a la tête d’une femme que son fouteux vient de quitter en emportant la caisse pour aller vivre son homosexualité avec un rugbyman maori. »
Plus loin : « En sortant de la brasserie, le commissaire Boniface se sent léger, comme une comédie musicale. »
Le calembour est rare, mais ferait à lui seul un excellent titre pour le Poulpe.
« Elle disait qu’elle était hongroise, mais moi, je suis sûr quelle était arabe.
- L’Arabe se dit hongroise.
- Quoi ?
- Rien, je pensais à Frantz List. »
L’auteur nous livre ses goûts musicaux,
Et plus loin : « la radio passe sur Ben Sidran. Language of the Blues ».
Ou encore cette description saisissante (page 103) du groupe du trompettiste Malcolm G. Page, alias « Golden Lips » (cousin de Hot Lips Page ?) interprétant un « As Time Goes Bye » de folie dans une boîte de jazz assortie. Et en prime un clin d’œil qui ne saurait nous déplaire : « La radio branchée en permanence sur TSF Jazz diffuse la version chantée de Basin Street Blues. Il fredonne sous la voix d’Ella Fidzgerald, sans sortir un son. »
Qui douterait encore du mariage du jazz et du polar ?

Pour découvrir Tito Topin et son œuvre :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Tito_Topin

Gataca, Franck Thilliez, Editions Fleuve Noir, 4 avril 2011

avril 21st, 2011

Présentation de l’éditeur : « Une jeune scientifique spécialiste de l’évolution des espèces est retrouvée morte, attaquée par un primate. Onze hommes derrière les barreaux. Leurs points communs : tous ont commis des crimes barbares et tous sont… gauchers. Enfin, la découverte d’une famille de Néandertaliens assassinée par un Cro-Magnon. Quel est le rapport entre ces affaires et des crimes éloignés de 30 000 ans ? La clé est dans ces quelques lettres : GATACA… »
« Gataca » est le neuvième roman de Franck Thilliez. Il constitue le deuxième volet d’un diptyque consacré aux origines et aux causes de la violence humaine. Dans le premier volet, « Le Syndrome [E] », Thilliez imaginait une intrigue qui explorait la violence sur un axe « horizontal » (les mécanismes de la violence à un instant donné en plusieurs lieux différents). Avec « Gataca », il s’intéresse aux origines historiques de la violence.
Disons-le d’entrée, cet opus est brillant. Thilliez progresse roman après roman, et fait preuve d’une grande maîtrise.
Grace à une construction ingénieuse, l’auteur relève le double pari de combiner une intrigue haletante et une véritable initiation à la génétique. Loin de perdre le lecteur dans des considérations scientifiques trop complexes, Thilliez parvient à vulgariser des notions très pointues, rendues opaques par le jargon des spécialistes. Le commissaire Sharko jouant plus souvent qu’à son tour le rôle de candide, se fait expliquer à loisir tous les mécanismes qui sont à l’origine même de l’intrigue. Le lecteur est d’autant plus captivé et motivé qu’il découvre en même temps que le héros les éléments techniques indispensables à l’enquête.
Sur le plan de l’intrigue, Thilliez a pour habitude de frapper un grand coup dès les premières pages. Gataca ne déroge pas à cette règle. Le lecteur est happé par le suspense et l’angoisse générés par l’introduction effroyable, infernale… Dès lors, tout va très vite. Les rebondissements s’enchaînent pendant 500 pages… et les nuits blanches aussi !
Les indices sont savamment distillés. Le suspense est entretenu avec une rare intensité jusqu’à la page 464 où l’on découvre enfin la signification de Gataca. En quelques lignes tout devient soudain limpide. Les fausses pistes s’évanouissent comme par enchantement et la solution s’impose comme une évidence.
Mais quand tout semble enfin terminé, page 497, à 5 pages de la fin, le lecteur reçoit un coup de poignard dans le cœur. Tout l’art de Thilliez réside dans cette ultime révélation impossible à suspecter, tant elle est nichée au fin fond de l’âme humaine. Le roman se clôture alors comme il a commencé, sur une image forte, bouleversante et qui sera ancrée durablement dans les cerveaux. Quelle meilleure fin et quelle meilleure accroche pour le prochain opus ?…
Mais l’enquête policière se double, nous l’avons dit, d’un questionnement sur l’évolution humaine, sur l’origine de la violence, sur l’interaction de l’homme et de son environnement.
« Une chose est certaine : les conflits non résolus, les secrets, les non-dits, rejaillissent toujours, se répétant de génération en génération. Tu ne peux pas imaginer le nombre de cas que cette thérapeute m’a exposés. Freux évoquait déjà la possibilité de transmission d’un mal, par un inconscient reliant les membres d’une même famille. Jung, Dolto, parlaient d’inconscient collectif, de synchronies. Tout cela existe bel et bien. »
Ou : « Sharko songea aux malheureuses phalènes blanches, à la capacité de nuisance de l’homme. Forêts détruites, mort des coraux, dérèglement d’écosystèmes, trou dans la couche d’ozone, trafic d’ivoire, braconnage, fuite de pétrole dans les océans. La liste n’en finissait plus. L’anéantissement de milliers, de millions d’années d’Evolution. »
Thilliez a compris depuis longtemps qu’une bonne intrigue se doit d’être soutenue par de bons personnages. Le Sharko et Lucie ont gagné en densité au fil des récits. On tremble pour eux et avec eux, on s’émeut de ce qui les émeut, on a envie de partager leurs victoires et de les supporter dans leurs défaites.
Ce sont des écorchés de la vie. Sharko traverse l’existence comme un zombie, mais il n’abdiquerait pour rien au monde : « Malgré sa coupe en brosse, ses cernes avaient encore enflé, ses traits semblaient s’effriter comme du mauvais plâtre. La fatigue le consumait telle une drogue sournoise. »
Lucie n’est pas au mieux non plus. Quel parent pourrait l’être après l’assassinat d’une de ses filles. La chute la concerne directement, je laisse au lecteur le soin de la découvrir, j’en ai déjà trop dit !
Comme rien n’est approximatif ni bâclé avec Thilliez, l’écriture est imagé, tour à tour terrible et sensible. Il cherche le mot juste, l’image la plus pertinente. Ici, il installe l’ambiance et le climat voulu en quelques mots ciselés : « Le ciel portait la couleur du deuil. Il pleuvait lorsque le véhicule immatriculé 59 arriva à Vivonne, dans la région Poitou-Charentes. Une pluie noire comme un nuage de mouches, qui martelait le pare-brise de la 206 depuis une bonne vingtaine de kilomètres et l’illusion d’un paysage sans fin, sans espoir. »
Ailleurs, comme dans les bons polars de cinéma, il joue sur le silence et sur les regards, souvent lourds de sens : « ils se jaugèrent un temps, avec des regards timides. Chacun ouvrit la bouche au même moment, les mots restèrent sur le seuil des lèvres et ce fut finalement Lucie qui débloqua cette situation embarrassante. »
Ou encore « Il laissait planer des silences malsains, espérant éveiller la curiosité de Sharko et donc, mettre à nu une marque de faiblesse. Mais le commissaire ne bronchait pas. C’était comme le combat silencieux de deux cobras s’observant avant l’attaque finale. De ce fait, l’enquêteur entreprit de poursuivre ses explications. »
Une réussite absolue. Une œuvre qui se construit avec talent, sérieux et inspiration. L’ouvrage est déjà en cours de traduction dans neuf langues, excusez du peu… Avec un tel ambassadeur, on est certain de porter bien haut le polar français à l’étranger !