Les Accusées, Charlotte Rogan, Fleuve Noir, Aout 2012

septembre 6th, 2012

Présentation de l’éditeur
« À l’été 1914, l’Impératrice Alexandra, un paquebot transatlantique croisant vers New York, fait naufrage suite à une mystérieuse explosion. À son bord se trouve Henry Winter, un riche banquier en voyage de noces avec sa jeune épouse Grace. Malgré la panique ambiante, Henry parvient à trouver une place à sa femme sur l’une des chaloupes de sauvetage. Elle y rejoint trente-huit autres passagers, bien plus que l’embarcation ne peut en contenir. Pendant vingt et un jours et vingt et une nuits, les rescapés luttent contre les éléments, la faim, la soif et leur pire ennemi : la peur. La chaloupe menace de chavirer à tout moment et les inimitiés ne tardent pas à apparaître. Une évidence se fait jour : pour que certains vivent, d’autres doivent mourir.
Grace fait partie de ceux qui ont survécu… mais à quel prix ? C’est ce que cherche à savoir le tribunal devant lequel elle comparaît avec deux autres femmes, toutes trois accusées d’avoir tué l’un de leurs compagnons d’infortune. Mais la justice peut-elle vraiment statuer sur ce qui s’est passé entre ces hommes et ces femmes confrontés à une mort imminente ?
Sublime et dérangeant, Les Accusées explore les limites de la morale humaine. »
Ce récit évoque la tragédie du Titanic et surtout le film d’Alfred Hitchcock « Lifeboat ». Dans le deux cas, un bateau fait naufrage et les rescapés tentent de survivre à bord d’embarcations bondées.
Un leader impose très vite sa discipline tyrannique, M. Hardy, puisqu’il le seul marin à bord. La vie à bord du canot s’organise tant bien que mal au fil des jours. Les personnalités se révèlent et la promiscuité crée d’inévitables tensions.
Mais les questions s’accumulent peu à peu. Comment en est-on arrivés là ? Qu’est-ce qui a provoqué l’explosion de L’Impératrice Alexandra ? Les témoignages et rumeurs des rescapés alimentent les suspicions. Quel rôle a joué Hardy, qui semble cacher un secret, dans ce sinistre scénario ? Peu à peu, les espoirs que le groupe a mis en cet homme s’effritent. La faim, la soif et la peur troublent les jugements. La folie guette les uns. D’autres s’enfoncent dans leur lâcheté. D’autres enfin font preuve d’un courage exemplaire et n’hésitent pas à se sacrifier pour que survivent leurs compagnons.
Les clans se forment et se recomposent au fil des jours. L’auteur décrit le climat infernal de ce microcosme flottant. La barque dérive, symbole de la dérive psychique des humains qui sont à son bord.
L’océan, terrifiant et imprévisible, est décrit avec puissance et authenticité. La menace est omi-présente. Charlotte Rogan sait choisir les mots et les descriptions qui glacent le sang. Le lecteur est embarqué dans ce cauchemar dans tous les sens du terme…
Mais ce récit subtil est aussi une analyse de la place de la femme dans la société de 1914. Les principaux personnages, tels que l’héroïne Grace, ou encore la très autoritaire Mrs Grant, présentent des facettes de leur personnalité très ambiguës. Sous leurs aspects fragiles, les femmes peuvent déployer des trésors de cynisme et de cruauté pour imposer leur dictat aux hommes.
Très vite, une évidence s’impose : pour que certains aient une chance de survivre, d’autres devront mourir. Mais, la poignée de rescapés doit alors s’expliquer. C’est l’autre idée géniale de Charlotte Rogan : le tribunal des hommes juge les rescapés. D’où le titre français « Les Accusés ». Il y a donc deux histoires en une. Le récit du naufrage, raconté par l’héroïne Grace, et le récit de son propre procès.
Rogan tient le lecteur en haleine jusqu’aux toutes dernières pages. La fin est déconcertante et dérangeante.
Un vrai roman de suspense qui pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Remarquable, tant sur le fond que sur la forme, car pour ne rien gâcher, Charlotte Rogan écrit très bien !


La Nuit de l’accident, Elisa Vix, Rouergue noir, 2012

juin 19th, 2012

L’action se passe dans une ferme d’un petit village du Cantal… sur fond de traite de noireaude et de bal de campagne un peu trop arrosé.
Les deux principaux protagonistes du récit, Nat, une belle vétérinaire, et Pierre, un beau fermier ténébreux, voient leur couple s’effriter. La force tranquille de Pierre ne séduit plus Nat…
A première vue, l’ambiance évoque plus « Fantasia chez les ploucs » que « Le Dalhia noir ».
Le cadre semble peu conforme aux stéréotypes du roman noir.
Pourtant…
Elisa Vix signe ici un polar digne d’Alfred Hitchcock, subtilement construit, et qui conserve son suspense jusqu’à la dernière ligne.
L’écriture est vive. La forme est efficace et incisive.
On comprend peu à peu, à travers les monologues des protagonistes, qu’il s’est passé quelque chose d’anormal le jour de l’accident.
Dès lors, les événements s’enchaînent, en une logique implacable et inéluctable.
Mais il y a un autre niveau de lecture dans ce polar. Le lecteur entre alternativement dans la pensée des deux principaux protagonistes, Nat et Pierre, et mesure l’éternelle distance qui sépare le monde masculin du monde féminin.
A l’arrivée, un roman court et dense, de seulement 140 pages, qui se dévore en quelques heures et prouve s’il en était besoin le talent d’Elisa Vix, qui, dans la vraie vie est… vétérinaire !


Dunkerque baie des anges, Maxime Gillio, LE CERCLE – Collection : GECEP SIRIUS, avril 2012

avril 18th, 2012

La présentation de l’éditeur : « Dunkerque. La vie de la brigade criminelle est morose. Depuis la mort de sa mère, Stéphane Marquet n est plus le même. Fermé, agressif, replié sur lui-même, il effectue en outre de nombreux déplacements mystérieux durant ses jours de repos dont il revient hagard.
Les cas sordides se succèdent, la misère sociale rattrape ces hommes et ces femmes de plein fouet, les affaires pathétiques et désolantes se suivent et rien ne semble enrayer la sinistrose qui gagne les troupes.
Le capitaine Dacié semble être le seul à ne pas se rendre compte du climat délétère qui s installe au sein de sa brigade. Pavanant au bras de la jeune Sonia (la soeur de Marquet), héros local suite à un livre qui vient de lui être consacré, il est aveuglé par sa félicité conjugale et médiatique, sans se rendre compte des fissures qui s installent dans son couple.
Un meurtre particulièrement sordide vient briser la monotonie des faits-divers dunkerquois : un cadavre rendu inidentifiable est retrouvé dans le port. Mais des détails étranges subsistent sur la scène de crime. Comme si les meurtriers, en dépit de leurs efforts, avaient sciemment laissé traîner un début de piste… »
Maxime Gillio m’avait déjà épaté avec ses excellents polars parodiques à la gouaille audiardesque « Les Disparus de l’A16″ et « La Fracture du Coxyde » aux Editions Ravet-Anceau. Il montre qu’il est aussi bon dans le roman noir avec « Dunkerque baie des anges » (dernier opus d’une série mettant en scène ses personnages Dacié et Marquet, après « Bienvenue à Dunkerque », « L’abattoir dans la dune » et « Le cimetière des morts qui chantent »).
« Dunkerque baie des ages » dénonce les petits arrangements entre amis de la mafia et de la police. 237 pages d’une noirceur à rendre jalouse une mine de charbon. Un suspense et des personnages qui ne déçoivent jamais. Le tout servi par une écriture coulée dans le béton.
Je ne serais pas étonné que ce Maxime joue très bientôt dans la cour des grands…
Un auteur à découvrir d’urgence !


Les Fantômes du Delta, Aurélien Molas, Albin Michel, mars 2012

mars 18th, 2012

Présentation de l’éditeur :
« Le Delta du Niger, l’enfer sur terre : marées noires dévastatrices, paysans réduits à la famine, guérilleros traqués par des militaires sanguinaires. Pour les multinationales qui en exploitent l’or noir, une manne. Mais aujourd’hui, elles ont peut-être trouvé mieux que le pétrole… Face à leur cynisme, que pèsent les idéaux de deux médecins humanitaires bien décidés à ne pas les laisser faire ?
L’Afrique et ses fantômes hantent cette odyssée pleine de violence et de fureur. Eloge de l’espoir, fresque épique tout autant que thriller, Les Fantômes du Delta confirme la force d’écriture, l’originalité et le talent d’Aurélien Molas pour instiller dans le suspense cette soif du mal qui ronge les hommes.
L’auteur :
Aurélien Molas a 26 ans. Il est né à Tarbes, a vécu à Madrid et habite maintenant Paris. Egalement scénariste pour la télévision et le cinéma, il travaille actuellement sur les prochains longs métrages de Fabrice Genestal (La Squale) et Fabrice Du Welz (Calvaire, Vinyan).
« Les Fantômes du Delta » est le deuxième roman d’Aurélien Molas. Son premier roman, « La Onzième Plaie » (Albin Michel, février 2010), salué par la critique et soutenu par les libraires, a été récompensé par le Prix Sang pour Sang Polar du premier roman policier, le Prix Raisin Noir, le Prix Noir de Noir des Lycéens et le Prix Polars Pourpres Découverte. »
L’histoire : Benjamin Dufrais et sa collègue Megan, tous deux médecins de MSF, se retrouvent au Nigéria pour lutter contre la malnutrition et aider les réfugiés.
Au même moment, le MEND (Mouvement d’Emancipation du Delta), dirigé par Yaru Aduasanbi et Henry Okah mène une lutte pour libérer le pays. Mais il leur fait de l’argent pour financer la révolution. Le MEND kidnappe alors une petite fille, Naïs, dont les « pouvoirs » génétiques peuvent changer le monde.
Chacun veut mettre la main sur cette fillette dont la valeur financière dépasse l’imagination.
Benjamin et Megan vont tenter de sauver Naïs. C’est le début d’une traque infernale et d’une descente aux enfers.
Avec « Les Fantômes du Delta », Aurélien Molas réussit une parfaite synthèse de thriller, de roman d’aventures et de roman noir, le tout servi par une écriture parfaite.
L’auteur décrit un Nigéria ravagé par la folie de l’Or Noir, les catastrophes écologiques déclenchées par des multinationales sans scrupule… un Nigéria ruiné par la corruption qui sévit à tous les étages de la société ; et par les vengeances ethniques en cascade, le tout sur fond de croyances et de superstitions d’un autre temps.
Morceaux choisis :
(p. 41) : « Le Defender longea un pipeline rouillé, couvert de mousse, qui déversait un jus noirâtre dans les eaux. Tout autour, la jungle africaine se mourait. Les arbres se retrouvaient nus, d’une blancheur spectrale, et ressemblaient à des ossements fichés en terre pour une cérémonie rituelle. »
(p. 47) : « L’homme affichait un ventre rebondi qui tendait les boutons de sa chemise et l’allure fatiguée d’un fonctionnaire proche de la retraite. Benjamin ne put s’empêcher de penser que, pour être aussi en une région où la plupart des habitants crevaient de faim, il fallait soit avoir un dérèglement hormonal massif, soit s’empiffrer avec l’aide alimentaire destinée aux pensionnaires. »
(p. 116) : « Il connaissait par cœur les superstitions locales, ces croyances qui avaient, par exemple, poussé des villageois de la région de Calabar à enterrer vivantes vingt femmes enceintes pour rendre la terre fertile […] ils avaient besoin de croire que des esprits hantaient ce monde et protégeaient leurs familles. Sinon que leur restait-il ? »
A aucun moment Aurélien Molas ne tombe dans le piège du manichéisme. Il ne s’agit pas d’opposer les gentils Noirs aux méchants Blancs, ni même les gentils libérateurs aux méchants dictateurs… Chaque camp possède ses terribles faiblesses et ses tares. Le meilleur des hommes peut devenir le pire des bourreaux sous l’emprise de la douleur ; ou simplement de la cupidité.
Aurélien Molas (d)écrit les âmes avec un talent fou. A chacun de se frayer un passage dans cet enfer et de se constituer sa vérité.
Le monde du polar peut compter sur cet auteur. Il n’a que 26 ans. The best is yet to come !


Les Auteurs du noir face à la différence, Collectif, Editions Jigal

mars 6th, 2012

A l’origine, ce livre est une initiative lancée lors du salon Quais du Polar à Lyon en mars 2011 par Fabien Hérisson du site Livresque du Noir. L’idée, écrire des nouvelles noires sur le thème de la différence, dont les droits d’auteurs iraient au bénéfice d’une association ou d’une œuvre humanitaire. Le choix s’est porté sur l’association dunkerquoise Ecoute ton Cœur, créée en 2008, dont le but est de sensibiliser le grand public sur la question de l’autisme, et surtout de proposer aux enfants des activités sportives dispensées par des éducateurs spécialisés.
A l’arrivée : Quinze auteurs de roman noir ont répondu oui. Il y a quelques auteurs connus dans le domaine du polar : Laurence Biberfeld, Thierry Brun, Sébastien Gendron, Maxime Gillio, Sophie Loubière, Elena Piacentini, Hervé Sard.
Toutes les différences sont abordées ici. Plusieurs histoires sont inspirées de faits réels. La ségrégation ethnique et raciale. La différence physique. Le handicap…
Un recueil qui nous plonge dans l’enfer des victimes de nos regards, de nos pensées, de nos appréhensions, de la discrimination inconsciente parfois de notre part, du rejet de la société par effet de contamination, et qui se traduisent par des moqueries, des violences verbales ou physiques.
En ces périodes pré électorales sur fond de crise, où la tentation du discours nationaliste est grande, il n’est pas mauvais de rappeler que la différence et la diversité sont des sources d’enrichissement, d’ouverture et de tolérance.
C’est un beau projet. Généreux et désintéressé qu’il faut soutenir !
Les auteurs du noir face à la différence. Editions Jigal. 208 pages.16,50€.


Histoire du 36 illustrée, Claude Cancès et Charles Diaz, Jacob-Duvernet, oct. 2011

novembre 28th, 2011

S’il existe un lieu mythique et chargé d’histoire au sein de la PJ, c’est le 36, quai des Orfèvres, situé sur l’île de la Cité, à Paris.
Le « 36 » a inspiré des dizaines de scénaristes et de cinéastes, de Simenon à Olivier Marchal.
Or, le fameux QG de la Police Judiciaire est sur le point d’être transféré dans le 17ème arrondissement pour des raisons de place.
Une page d’histoire se tourne, au propre comme au figuré, et deux auteurs, Claude Cancès, ancien patron de la PJ et Charles Diaz, historien de la PJ, se sont associés pour nous livrer une « Histoire du 36 illustrée »., qui vient de sortir en octobre 2011 aux éditions Jacob-Duvernet.
En 220 pages de texte, d’illustrations, de documents, dont la plupart sont inédits, les auteurs retracent les grandes étapes de la création du « 36 ».
On découvre que le « Service de Sureté » était d’abord abrité au 7, quai de l’Horloge de 1871 à 1888. Une lettre adressée par le Chef du Service de Sûreté à son Chef du Personnel nous apprend la date exacte du transfert au « 36 » : le 19 avril 1888.
On découvre les méthodes et les conditions de vie des premiers policiers de la Sûreté (qui ne portera le nom de « PJ » qu’en 1913). Ainsi, en page 36 (hasard des chiffres ?) on découvre la « Fosse aux Lions », une salle située au 2ème étage escalier A, dans laquelle tous les policiers prenaient leur tour de permanence de la sûreté, entassés dans des conditions effroyables, quelle que soit leur affectation.
On apprend aussi que les policiers affectés à la brigade des mœurs avaient un statut de pestiféré.
Mais les méthodes de la PJ ont évolué pour faire face à celles des truands.
Un petit flic, Alphonse Bertillon révolutionne l’enquête en permettant d’identifier les récidivistes grâce à la forme de leur nez, de leurs oreilles, et surtout grâce à leurs empreintes digitales. Avant lui, on faisait appel à des « moutons » placés en prisonet destinés à faire parler les détenus, ou à des policiers « physionomistes » pour tenter de repérer les récidivistes…
Le livre retrace les grandes affaires criminelles auxquelles ont été confrontés les super-flics de la PJ, depuis la « bande à Bonnot » en 1911-1913, jusqu’aux attentats terroristes des années 80-90, en passante par le gang des tractions en 45-49…
Quelques documents étonnants au fil des pages : (p. 84) Georges Simenon rend visite au commissaire Massu, à la PJ, un des inspirateurs de son célèbre Maigret ; (p. 119) les fiches signalétiques de la mondaine pour les établissements de passe ; (p. 154), des photos impressionnantes de la BRI (brigade d’Intervention Recherche) en action, etc.
En prime, un poster intitulé « Le Paris du Crime », dans lequel sont recensés 36 crimes célèbres, et les plus grandes figures du « 36 ».
Un livre-document réalisé avec passion par deux spécialistes.
Incontournable et indispensable !


« Nymphéas noirs » de Michel Bussi, Edition Terres de France, Presse de la Cité, janvier 2011

octobre 20th, 2011

Présentation de l’éditeur : « Un étonnant roman policier dont chaque personnage est une énigme. Tout n’est qu’illusion, surtout quand un jeu de miroirs multiplie les indices et brouille les pistes. Pourtant les meurtres qui troublent la quiétude de Giverny, le village cher à Claude Monet, sont bien réels.
Au cœur de l’intrigue, trois femmes : une fillette de onze ans douée pour la peinture, une institutrice redoutablement séduisante et une vielle femme aux yeux de hibou qui voit et sait tout. Et puis, bien sûre, une passion dévastatrice. Le tout sur fond de rumeur de toiles perdues ou volées, dont les fameux Nymphéas noirs. Perdues ou volées, telles les illusions quand passé et présent se confondent. »
Michel Bussi est le chantre de la Normandie. Il a choisi de situer son intrigue à Giverny, le village de Claude Monnet. L’endroit, restitué avec minutie et précision, n’est pas seulement une « toile de fond » (avec et sans jeu de mot), c’est également un protagoniste du récit, et peut-être même le « personnage » central de l’intrigue. Sous la plume de Bussi, Giverny devient un univers inquiétant et étriqué ou chacun connaît tout du voisin, où une sorte de loi du silence étouffe les crimes et les passions, un décor faussement idyllique pour un drame en huis clos auquel assiste le lecteur médusé.
Le récit est raconté sous l’angle d’une vieille femme qui porte un regard désabusé et ironique sur ce petit monde qui l’a vu naître. Elle raconte à son rythme, comme une lente confession. Elle informe le lecteur qu’il y aura des morts et que personne n’y pourra rien. Visiblement, elle en sait long sur les drames qui agitent le microcosme givernois. Mais on ne comprend ni son rôle, ni son but. Rien ne semble l’étonner, comme si tout était prévisible et inéluctable. Les faits s’enchainent comme une fatalité : le meurtre d’un médecin volage, et quelques autres… Trafic d’œuvre d’art, secret de peintre, meurtre par vengeance, accident… Les suspects ne manquent pas. L’inspecteur Sérénac, malgré son intime conviction sur l’identité du meurtrier, ne parvient pas à rassembler les éléments du puzzle. Les légendes locales sont tenaces, le passé vient encore épaissir le mystère.
Bussi compose son roman par petites touches, comme un tableau impressionniste. Chaque révélation, ne fait qu’épaissir le mystère. Comme dans un tableau de Monnet, il faut prendre du recul pour y comprendre quelque chose.
La grande force de ce roman réside dans la résolution de ces énigmes. Le lecteur ne voit venir et comprend brutalement ce qui se passe en une seule phrase. Le rêve de tout auteur de polar. Bussi a frappé un grand coup avec ce polar. Ses « Nymphéas noirs » ont décroché plusieurs prix prestigieux : le prix des lecteurs du festival Polar de Cognac, le prix du polar méditerranéen (festival de Villeneuve-lez-Avignon), le prix Michel Lebrun de la 25ème heure du Mans, le Grand prix Gustave Flaubert de la société des écrivains normands, devenant ainsi le roman policier français le plus primé en 2011, et c’est bien mérité. A découvrir d’urgence !


Vertige, Franck Thilliez, Fleuve Noir, 13 octobre 2011

octobre 17th, 2011

Franck Thilliez est un des rares auteurs français traduit et diffusé aux Etats-Unis. Chacun de ses nouveaux romans est un considéré comme événement dans le petit monde du polar. Et on se demande s’il va faire aussi bien sinon mieux que le précédent.
Ici encore, tous les ingrédients qui ont fait le succès de Thilliez sont au rendez-vous : une accroche incroyable, un récit tendu et sans répit, une écriture nerveuse et incisive, et une chute inouïe. D’emblée, le lecteur est happé par ce page-turner angoissant et partage les terreurs des protagonistes. Comment s’évader de cet endroit qui ressemble à un tombeau sans issue ? Peu à peu, la faim et la peur font surgir des hallucinations. Le récit oscille entre la réalité et le cauchemar, entre la raison et la folie.
La force de Thilliez est de nous faire « voir » les situations aussi efficacement qu’au cinéma. On pense à Life-Boat de Hitchcock, aux films adaptés de Stephen King, et même à la série de films d’horreur Saw.
Mais les romans de Thilliez ne sont pas seulement des thrillers « gratuits » destinés à faire trembler le lecteur. Ils posent toujours une question d’ordre scientifique et humaine. Ici : jusqu’où peut aller l’humain pour survivre ?
Un polar qui tient ses promesses jusqu’à la dernière ligne. Claustrophobes s’abstenir !


Un jour, le crime, Jean-Bertrand Pontalis, Mars 2011, Gallimard, collection blanche

août 30th, 2011

Cet ouvrage n’est pas un polar mais un essai. Jean-Bertrand Pontalis, en tant que psychanalyste et en tant que citoyen, se passionne pour le faits-divers criminel.
A travers ces faits divers, et leur traitement, Jean-Bertrand Pontalis cherche à comprendre l’origine du mal et de la violence. Il évoque des crimes célèbres, des crimes passionnels, des affaires retentissantes ou oubliées, sans voyeurisme ni moralisation, ni même de recherche de la vérité. Il cherche juste à comprendre et à expliquer le « passage à l’acte ».
Les citations sont celles d’un érudit. Les textes de Camus et de Gide font échos aux faits divers bien réels évoqués par l’auteur. Les historiens nous rappellent que l’Histoire est jalonnée de crimes aussi célèbres qu’abominables, tel l’histoire de ce jeune noble d’un petit village de Dordogne, rapportée par Jean Teulé ou Alain Corbin, qui a été massacré puis dévoré par la population après avoir été pris par erreur pour un « sale Prussien »…
Plus loin, Pontalis observe un célèbre tableau représentant l’assassinat de Marat par Charlotte Corday (p. 22) : « me voici spectateur de la scène du crime. Jamais le mot « scène » n’a été aussi juste, tant celle-ci est théâtrale […] »
Le terme est entré dans le jargon policier.
La réalité dépasse la fiction, et la réalité utilise les termes de la fiction.
Plus loin encore, Pontalis cite le fameux paradoxe de Jean Paulhan (p. 99) : « Les faits divers n’arrêtent pas de trahir les roman dont, trop visiblement, ils s’inspirent. »
L’auteur s’interroge alors (p. 99) : « où commence le roman ? Le fait divers tel qu’il est relaté dans un journal est déjà un roman. Plus qu’une ébauche, qu’un scénario. Semblable au rêve, il condense dans sa forme toute sorte d’éléments prélevés ici et là et, comme le rêve, il nous paraît aussi absurde qu’énigmatique ; même si nous nous employons à le déchiffrer, il restera toujours en lui une part de mystère comme s’il émanait d’un autre monde que celui où nous avons l’habitude de nous mouvoir. »
Pour conclure : « Criminels, monstres, exclus de la société, indignes de vivre, les voici devenus héros de grands romans. Alors, nous, lecteurs, leurs sommes reconnaissants ! »
On lira l’évocation de l’affaire du curé d’Uruffe pour s’en convaincre…
Le crime serait donc en lui-même une fiction. Le crime est à l’origine de bien des polars. Du reste, une des façons de traduire le mot « polar » en anglais n’est-elle pas « Crime Fiction » ?


Les Enfants perdus de Casablanca, Tito Topin, Denoël, avril 2011

juin 14th, 2011

Présentation de l’éditeur : « Louis, un Américain débarqué en 1942 à Casablanca avec les Alliés et qui va y ouvrir un bar, Lucas, un pied-noir attaché à son pays et désemparé par la mort brutale de sa mère, Jilali, un avocat marocain idéaliste qui va plonger dans la résistance à la colonisation, se retrouvent unis par l’amour qu’ils portent à la même jeune fille, la belle Gabrielle, en révolte permanente. Confrontés tous les quatre à des événements tragiques, ils deviennent adultes trop tôt, trop vite. Pourront-ils préserver l’insouciance propre à la jeunesse et vivre avec leurs blessures ? Entourés de nombreux personnages hauts en couleur, que les circonstances rendent cyniques ou brisés, ils n’ont d’autre boussole que leurs sentiments exacerbés. Qui les amènent à côtoyer la mort.
Une grande fresque historique très documentée, située au Maroc entre 1942 et 1955, qui se déroule sur fond de Seconde Guerre mondiale, de conflit entre Vichy et les libérateurs de l’Afrique du Nord, de luttes d’indépendance. Mais aussi un roman d’amour à suspense, plein de bruit et de fureur, où l’on croise des personnages de fiction très attachants ainsi que des figures historiques peu banales, comme le général Patton, Winston Churchill ou un certain Charles de Gaulle. »
« Les Enfants perdus de Casablanca » n’est pas un roman noir. Pas d’intrigue ni de véritable suspense ici, si ce n’est le mystère de la vie et des passions amoureuses. Certains retiendront le témoignage historique, d’autre le roman d’amour(s). On peut aussi y voir une ode à une vie passée dans l’insouciance de l’adolescence. Topin situe plus précisément son action à Casablanca entre novembre 42, date du débarquement des Américains, et mars 56, date de l’indépendance du Maroc. Il retrace 14 années riches et tragiques qu’il a lui-même vécu.
D’après l’auteur, il ne s’agit pas d’un roman autobiographique. Pourtant le héros, Lucas, possède quelques points communs avec son deus ex machina. Et. Louis, l’Américain resté à Casablanca après le débarquement, a vraiment existé, et il y a vraiment créé une boîte de jazz nommée le Speakeasy.
On savoure à nouveau les talents de conteur et la qualité littéraire de Tito Topin. Son style direct, concis et précis fait parfois penser à un synopsis de film. L’utilisation du temps présent pour la narration crée un effet d’immédiateté et de spontanéité propre au cinéma. Le lecteur est plongé au cœur de l’action en même temps que les personnages. L’écriture est truculente et riche, parfois picaresque. Les descriptions des personnages sont parfaites.
(p. 269) : « Près de Lucas somnolent un séminariste, pâle comme un navet sorti de l’égouttoir, et un couple d’une quarantaine d’années. Lui, poilu, gras, un mouchoir humide en permanence à la main pour éponger sa transpiration, le front bas, le regard vide, l’air de descendre du singe comme tout le monde mais avec plus de lenteur. Elle, ficelée dans une robe noire à poids verts qui met en valeur ses bourrelets. Couperosée, molle, spongieuse, large, l’éventail agité devant un décolleté ouvert sur le confluent de lourdes mamelles, l’œil réprobateur en permanence, le genre de femme capable de filer une dépression à Bob Hope. »
(p. 328) : « Depuis qu’il a dépassé la trentaine, Jilali Lamrani a gagné en solidité, en puissance, en autorité. Le visage s’est durci, comme si le temps l’avait travaillé à la gouge et au ciseau, en creux pour les joues, en haute bosse pour les pommettes, en arête pour le nez. La peau s’est tendue sur les os, lissée comme un vieux cuir de barbier où s’aiguise la lame du rasoir. Ce physique lui confère un pouvoir hypnogène dans le prétoire comme ailleurs.
Louis, au contraire, s’est épaissi, sa peau s’est froissée, son crâne s’est éclairci, ses cheveux ont grisonné autour des tempes tandis que la vie nocturne, les veilles, les bons alcools et la bonne chère lui ont donné un teint blanchâtre, celui du drap qu’on fait bouillir dans une lessiveuse. »

Comme presque toute l’œuvre de Topin, ce roman est habité par le jazz. La vie nocturne du Speakeasy est parfaitement crédible. L’héroïne, Gabrielle, est pianiste de jazz. Et les allusions au jazz foisonnent. Certains chapitres portent des titres de thèmes de jazz, comme Mood Indigo ou Don’t Explain.
(p. 175) : « Un V-disc de Count Basie tourne à 78 tours minute sur un pick-up monumental. Blue and Sentimental. Le piano laconique du Count sous l’élégant saxo de Lester Young. »
(p. 205) : « Quelques notes endiablées de Stomping at the Savoy explosent un court instant au passage d’une Jeep de la Military Police, un standard de Lionel Hampton largement distribué aux soldats américains de la Seconde Guerre mondiale pour leur remonter le moral. »
(p. 291) : « Je sais pourquoi tu aimes le jazz, dit Leatitia pour rompre le silence. C’est très différent de la peinture, de la photo, de la sculpture, de l’architecture, de toutes les autres formes d’art qu’on peut toucher, garder, revoir. Le jazz, c’est volatil, gazeux, ça change constamment de forme. Il n’existe qu’à l’instant précis où tu le joues, et il disparaît. Tu n’es pas d’accord ?
- Je ne te parle pas de musique.
- Moi non plus… Je te parle d’amour. »
Plus loin, il est question de Night and Day, interprété par Franck Sinatra ou du célèbre On the Sunny Side of the Street, chanté par la voix chaude de Jo Stafford. Exilée au temps à Paris, Gabrielle fréquente le gratin du jazz : « Lil Hardin, l’ex de Louis Armstrong, el joue avec Bill Coleman et Guy Lafitte… »
On découvre les goûts de l’auteur à travers ses personnages (p. 342) :
« Bop ou dixieland ?
- Les deux. […]
- Je ne connais que Stéphane Grappelli.
- C’est joli, c’est mièvre, ça minaude, c’est quelqu’un qui joue juste, qui joue joli, tout le contraire d’un violoniste de jazz. Je préfère Stuff Smith, c’est rauque, ça grince, ça hurle, ça vous prend aux couilles, si j’ose dire.
(p. 359) Lors d’une ITW radio, Lucas découvre les artistes qui ont influencé Gabrielle pour devenir pianiste de jazz : Armstrong, Count Basie, Lil Harding, James P. Johnson, Meade Lux Lewis, Fats Waller…
Ode au jazz et au temps passé donc…
Pourtant, aucune nostalgie dans ces pages. Tout semble se dérouler à l’instant même où on le lit. L’humour décalé de Topin finit de chasser toute trace de morosité.
(p. 30) : « Je déteste ce comédien. Il a la tête d’un type qui fait la grève de la faim depuis sa naissance. »
Explication de texte (p. 215) « Et mon cul, c’est du poulet ? »
(Note de Tito Topin en bas de page : cette expression familière exprime le doute quant à la crédibilité d’une proposition faite par autrui).
L’éducation sentimentale selon le tonton de Lucas (p. 258) est un moment d’anthologie.

Enfin et surtout, ce roman s’inscrit à point nommé dans l’actualité. Il interpelle le lecteur sur le racisme et la colonisation, au moment même où le Maghreb est en pleine mutation.
Pour en savoir plus, une interview de Titop Topin dans laquelle il parle de son roman et fait un rapprochement intéressant entre Chandler et la Californie, et ce qu’il a vécu lui-même au Maroc à Casablanca.

http://www.youtube.com/watch?v=LHYc-1zSAek&feature=player_embedded#at=13