Robert is in the House

septembre 17th, 2009

« À l’endroit, comme à l’envers, c’est clair… » disait l’une des chansons marquantes de mon adolescence. Ce refrain résonne à nouveau dans ma tête, alors que paraît chez Blue Note le quatrième album de Robert Glasper, « Double Booked », un disque qui se découpe en deux parties et qui s’écoute dans tous les sens.

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La première moitié, acoustique, donne à entendre ce qui se fait de plus efficace aujourd’hui en matière de trio piano-contrebasse-batterie. Des mélodies à la fièvre contagieuse, un dynamisme à toute épreuve, une classe folle et une brochette de classiques instantanés : les impeccables « No Worries », « Yes I’m Country (And That’s Ok) » et « Downtime », interprétés en compagnie de Vincente Archer (contrebasse) et Chris Dave (batterie).

Dans la seconde partie, Robert Glasper nous ramène à l’âge d’or des fusions entre jazz, funk et soul, en y ajoutant son grain de sel hip-hop. Il convie d’ailleurs Mos Def sur un titre. Mais au jeu des invités c’est le chanteur Bilal qui remporte la mise, sur l’intense « All Matter ». L’autre sommet de cette face B est la reprise à grands coups de fender rhodes et de vocoder, de « Butterfly », peut-être le plus beau titre d’Herbie Hancock période Headhunters. Une version qui évoque un autre épisode des années 70 d’Herbie, l’album « Sunlight ».

À l’envers, comme à l’endroit, « Double Booked » démontre au final l’agilité de Robert Glasper, sa capacité à briller dans différents contextes et son amour décloisonné des musiques afro-américaines.

Sun Ra & Robin

juillet 22nd, 2009

Contrairement à Superman originaire de la planète Krypton, Batman est terrien comme vous et moi. Un extra-terrestre du jazz se cache pourtant derrière un album consacré en 1966 au justicier de Gotham City.

 The Sensational Guitars of Dan & Dale – Batman & Robin

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Cette année-là, ABC transforme ce comics déjà culte en série télé. Le carton est immédiat, notamment grâce à des scènes de combats légendaires (Zap ! Pow ! Bam !) mises en musique par Nelson Riddle (arrangeur auprès de Sinatra, Ella Fitzgerald, Nat King Cole, etc…) et à un obsédant thème signé Neal Hefti. Il n’en faut pas plus pour convaincre un fabricant de jouets du New Jersey de surfer sur la vague et de produire un album pour enfants inspiré par l’univers de Batman. Un projet confié aux « Sensational Guitars of Dan & Dale », un groupe tellement obscur qu’il n’existe pas. Derrière ce mystérieux nom, on retrouve en fait le claviériste et chef d’orchestre Sun Ra, l’un des musiciens les plus excentriques de la planète jazz. Encore plus fou, il a collaboré pour l’occasion avec le groupe d’Al Kooper, l’homme à qui l’on doit les parties d’orgue sur « Like a Rolling Stone » de Dylan. Le résultat est aussi coloré qu’un costume de super héros : un joyeux foutoir musical empruntant autant au jazz et au rock psyché qu’à la soul, la pop et la surf music. Sans oublier le classique, présent à travers le choix des thèmes. Car pour limiter au maximum les frais de production, le choix s’est porté sur des musiques déjà tombées dans le domaine public. Des pièces de Chopin, Bach ou Tchaïkovski.

 

 

Initials B.B.B

juillet 21st, 2009

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Au panthéon des précurseurs de la soul, Ray Charles et Sam Cooke sont les figures indétrônables. Moins connu, mais tout aussi essentiel : Bobby Blue Bland.

Au tournant des années 60, cet incroyable crooner black pouvait faire fondre n’importe quelle femme avec le seul son de sa voix. Il a surtout aligné une série de tubes à la croisée du gospel, du blues, du R&B et de la grande variété américaine. L’époque était certes favorable à de tels mélanges, mais cette richesse est aussi le fruit du parcours de Bobby Blue Bland, un chanteur qui a fait ses armes dans les églises, avant de traîner dans les clubs de Memphis et de se rapprocher de BB King et Ike Turner. Il y a également eu la rencontre avec l’arrangeur et chef d’orchestre Joe Scott qui l’a pris sous son aile dès la fin des fifties et a donné une ampleur orchestrale à sa musique.

Le premier album de Bobby Blue Bland est certainement la plus belle illustration de ce métissage. Paru en 1961, « Two Steps From The Blues » compile les meilleurs singles précédemment gravés par notre sexy voice. Un recueil tellement bluffant de classe et de profondeur, qu’on a du mal à comprendre comment les quatorze chansons qui le composent n’ont pas traversé les époques. L’équilibre est parfait, entre blues sauvages (« Cry, Cry, Cry » et « I Pity The Fool ») et ballades émouvantes aux larmes (« Two Steps From The Blues », « Lead Me On » et « I’ll Take Care Of You »). Ce disque cache également l’une des versions les plus excitantes de « St James Infirmary ». C’est d’ailleurs l’une des forces de Bobby Blue Bland : arriver à faire complètement siennes des chansons qu’il n’a pas écrites, jusqu’à faire oublier les autres versions. Un génie et un album à réhabiliter d’urgence.

 

Face B

avril 17th, 2009

C’est un peu ma première gorgée de bière. J’aime commencer mon Libé par les pages cultures, et remonter doucement vers le début. Je ne peux attaquer Le Parisien qu’avec la météo, je dévore le courrier des lecteurs de Télérama avant tout le reste, j’adore m’attarder longuement sur le nom de mon épouse dans l’ours d’AD…

Mon rituel est également immuable, en ce qui concerne le magazine Jazzman. Quels que soient l’actualité musicale et les dossiers abordés, je me précipite d’abord sur la chronique d’Antoine Rajon, « Face B ». Chaque mois, le fondateur du label Heavenly Sweetness sort de l’ombre un disque rare et nous raconte son histoire en quelques lignes. Le résultat est toujours passionnant. Car Antoine Rajon (également ancien de Paris Jazz Corner) ne se contente pas de mettre en avant les curiosités et autres bizarreries de sa discothèque, ce qui serait déjà génial…Il nous révèle des disques forts et précieux.

Deux d’entre eux ont bouleversé le fanatique de musique que je suis.

Frank Minion

 Il y a d’abord eu l’an passé « The Soft Land of Make Believe », du chanteur Frank Minion. Un album enregistré en 1960 et qui a essuyé un cuisant échec commercial à sa parution. Dès la première  écoute, que dis-je ? Dès les premières secondes, ce disque a pourtant fait une entrée fracassante dans mon top 10, toutes catégories confondues. Non seulement, Frank Minion possède une voix pure,  cool, sans manières, mais il présente ici un étonnant patchwork de musiques afro-américaines, passées, présentes et futures. Son répertoire va d’un classique gospel (Nobody Knows The Trouble I’ve  Seen) détourné en hymne bop, aux premières versions chantées des « So What » et « All Blues » de Miles Davis.  « Bongo Blues » va chercher du côté des Caraïbes, « Watermelon » ressemble à du  Oscar Brown Jr, juste avant Oscar Brown Jr et précède également le « Watermelon Man » d’Herbie. Quant au fil conducteur de l’album, une série de poèmes sur la dure vie de musiciens, il préfigure le  spoken word (soit là, du Gil Scott Heron avant l’heure). Enfin, last but not least, Frank Minion s’est entouré pour ces sessions de musiciens de premier plan, tels que Bill Evans, Paul Chambers, Jimmy  Cobb, Tommy Flanagan, Kenny Burrell ou Ed Thigpen.

 

Otinku

Le second disque à m’avoir frappé en plein cœur est chroniqué dans le dernier Jazzman : « Otinku » du Modern Sound Quintet, un groupe pionnier en matière de rencontres entre jazz et steel-drum. Cette démarche entamée dès 1964 par son leader, le caribéen Rudy Smith, est loin d’être anecdotique. Elle précède de plusieurs années celle d’Othello Molineaux, un ancien complice de Jaco Pastorius. Elle émane par ailleurs d’un musicien maîtrisant parfaitement le langage du jazz et s’inspirant des innovations des vibraphonistes Milt Jackson (d’où le clin d’œil au Modern Jazz Quartet) et Bobby Hutcherson. Enregistré à Stockholm en 1971, « Otinku » est le premier album de Rudy Smith et le seul jamais enregistré par le Modern Sound Quintet. Il révèle des interprétations surprenantes de standards choisis avec goût, « Softly As in the Morning Sunrise », Mercy, Mercy, Mercy » ou « Bag’s Groove », des compositions plus funky, telles que « Sugar Daddy » ou « Flowers in The Rain » (un titre aussi rafraîchissant qu’une pluie tropicale), une bombe afro-caribéenne, « Otinku », et un « Flamenco Groove » qui évoque le « Olé » de Coltrane. Cerise sur le gâteau : cette réédition que l’on doit à EM Records, cache une forêt d’autres disques tout aussi excitants et également exhumés par cet incroyable label japonais.

 Et si, comme moi, vous commenciez dorénavant par la Face B ?

 

Bennett Percussions

mars 30th, 2009

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Bien avant le grand Serge et son « Gainsbourg Percussions » en 1964, il y a eu « The Beat of My Heart » en 57, certainement l’album le plus audacieux de Tony Bennett. En tout cas, le seul à avoir jusqu’à présent chatouillé ma curiosité.

En bon drogué de la galette, j’ai d’abord été attiré par la pochette en feuilletant le livre Jazz Covers* : « Comment ?!!! Une couverture que je n’ai jamais vue ?!!! Tony Bennett avec Art Blakey, Candido, Sabu Martinez, Chico Hamilton et Jo Jones ?!!! » Je devais absolument en savoir plus.           

L’enquête a été bouclée en trois minutes, montre en main : non seulement « The Beat of My Heart » se trouve et se commande en quelques clics sur le Net, mais il vient d’être réédité sur un CD regroupant les deux premiers albums du crooner, sous le titre « Classic Bennett : the Jazz Sides »

Passons sur le premier, « Cloud 7 », enregistré en 54, et fidèle à ce qu’on peut imaginer de Bennett…Sautons directement en 1957.  Le chanteur est alors confortablement installé dans la catégorie des rois de la ballade. Une formule qui a fait son succès et qu’il pourrait se contenter de reproduire. Mais Tony Bennett a d’autres projets : il s’est mis en tête d’enregistrer un « drum album », selon ses termes, une collection de standards qu’il interprèterait avec des batteurs jazz et des percussionnistes afro-cubains. Le pari est osé, mais Columbia lui donne carte blanche.

En jazzfan absolu, le chanteur fait appel à la crème du genre : Joe Jones, une référence en la matière, Chico Hamilton qui rencontre à l’époque un large succès avec un quintet atypique (sax, guitare, basse, violoncelle et batterie), Art Blakey, l’un des plus flamboyants messagers du hard-bop, ainsi que Candido Camero et Sabu Martinez*, pour leurs épices afro-cubaines.

Chacun se relaie sur les onze titres et est épaulé par des groupes à géométrie variable, mais dans lesquels figurent Nat Adderley, Al Cohn, Herbie Mann, Bobby Jaspar et Kai Winding…Soit un casting sans faute. Tout comme le résultat : des mélodies finement sélectionnées dans le Great American Songbook (tracklisting ci-dessous), des rythmes endiablés au service du timbre de velours de Tony Bennett, un swing contagieux et une joie qui transpire de chaque note, chaque parole (mention spéciale aux quatre titres sur lesquelles la voix de Tony Bennett n’est ornée que de flûtes et de percussions, carrément trippant).

À sa sortie, « The Beat of My Heart » a été autant applaudi par le public que par la critique et ce disque reste cinquante ans après sa parution, le préféré de Tony Bennett.

        1.     Let’s Begin

2.    Lullaby of Broadway

3.    Let There Be Love

4.     Love For Sale

5.     Crazy Rhythm

6.    The Beat of My Heart

7.     So Beats My Heart For You

8.     Blues In the Night

9.     Lazy Afternoon

10.   Let’s Face the Music and Dance

11.  Just One Of Those Things

 

* Indispensable sélection de pochettes de vinyles de jazz paru aux éditions Taschen 

Rien à voir avec « The Beat of My Heart », mais puisque l’on parle de Sabu Martinez, signalons la sortie, il y a quelques mois, de deux disques inédits et déjà cultes chez les amateurs de rare groove : « Burned Sugar – The Swedish Radio Recordings 1973 » et « Winds and Skins – The Swedish Radio Recordings 1978 ». Ce dernier a été enregistré avec le saxophoniste Sahib Shihab.