Ce cœur changeant, d’Agnès Desarthe

C’est peut-être parce que son père prend toujours les mauvaises décisions qu’elle a tendance à laisser la vie choisir pour elle…

Rose est née sur un malentendu. Ou disons plutôt que ses parents se sont mariés sur un malentendu, qu’ils ont d’ailleurs payé assez cher. Elle, de toute façon, c’est surtout sa nounou qui l’a élevée. D’abord au royaume de son enfance, au Danemark, puis en France ou en Afrique. Et puis un jour, plus rien. La nounou tant aimée a disparu et Rose s’est retrouvée seule à vivre une vie de garçon, à chasser des animaux sauvages, manger du singe et boire du champagne avec son militaire de père. Un bon petit soldat, qui un jour a pris le large. Direction Paris, où tout semblait permis, comme dans tous ces livres qu’elle avait dévorés. Mais le Paris de 1909 était aussi périlleux qu’attirant, et la jeune fille y est arrivée sans rien, à la suite d’une mésaventure, déjà. C’est donc sans rien qu’elle a commencé, en récurant une gargote dans un état de quasi-esclavage. Au début, Rose à Paris, c’est Cosette chez les Thénardier.

Mais c’est ce qu’il y a de beau chez ce merveilleux personnage imaginé par Agnès Desarthe, Rose ne se laisse jamais abattre. Et la vie, après quelques revers encore, la mène au cœur des Années Folles, parmi des artistes et des intellectuels. Rose y vit désormais avec une femme. Ça va durer, puis s’arrêter. Re-misère. Re-revers. La vie ne cessera de la ballotter mais Rose, avec le stoïcisme qu’elle a hérité de son père, la laissera faire, même si elle y perd des dents.

Le destin de Rose est romanesque au sens le plus noble du terme, plein de hauts, de bas, de rebondissements imprévisibles, de personnages curieux ou inquiétants… C’est tantôt du Dickens, tantôt du Dumas, tantôt, même, du Fitzgerald. Et Agnès Desarthe s’amuse follement à nous balader, elle n’a pas peur des excès, ni des contrastes. Ni du baroque. Elle se permet tout, y compris la poésie, avec sa langue si précise, si riche, si envoûtante. C’est même à Apollinaire qu’elle s’est payé le luxe d’emprunter les mots pour le titre de son roman. Un roman romanesque, ça paraît évident, mais depuis quand n’en avez-vous pas lu un? Un vrai, un bon? Celui-ci est admirable.

Ce cœur changeant, d’Agnès Desarthe (Editions de L’Olivier)




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