L’ordinateur du paradis, de Benoît Duteurtre

Je ne sais pas vous, mais moi, j’y pense souvent : qu’un jour, à force d’envoyer des milliards de mails à tort et à travers, ça va déborder, tout ça. Visiblement, je ne suis pas la seule à y penser, mais Benoît Duteurtre, avec toute sa fantaisie, en a fait un livre, lui. Un livre qui sort ces jours-ci, dans la prestigieuse collection blanche de chez Gallimard, laquelle prouve qu’elle peut aussi en avoir, de la fantaisie.

Simon Laroche est un haut fonctionnaire bien sous tout rapport : mari aimant, père attentif et indulgent, professionnel zélé, attaché au bien-être de ses collaborateurs et aux « libertés publiques », dont il est très officiellement au sein de son ministère le « rapporteur de la Commission ». Il a bien quelques travers, mais vraiment minimes, il faut bien dire, comme cette mauvaise habitude qu’il a de rendre régulièrement visite depuis son ordinateur du bureau à une beauté russe et pas tout à fait anonyme, qui répond au doux prénom de Natacha, et à tous ses fantasmes, aussi. Pas de quoi perdre sa place au paradis, cependant.

Pourtant, il s’en rend bien compte lors de son tête-à-tête avec Saint Pierre, les places sont chères au paradis. Sa mère y a accédé, qui l’accueille d’un sourire radieux au bord de sa piscine de l’au-delà (un cauchemar). Car Simon Laroche est mort, et ça n’est pas le cadet de ses soucis.

Avant cela, avant de mourir, il a fait une gaffe plus grosse que lui, qui se résume en quelques mots : « La cause des femmes! La cause des gays! J’en ai marre de ces agités qui s’excitent pour des combats déjà gagnés. » C’était lors d’une interview à la radio, il se croyait en off, il ne l’était pas, et bing, la gaffe, qui lui gâche sa vie sur terre et qui risque de lui coûter sa place au paradis. En tout cas, elle va mettre en péril sa vie professionnelle, sa vie de couple, de famille, son statut et… sa potentielle histoire d’amour avec la belle journaliste qui l’a interviewé.

Benoît Duteurtre s’en donne à cœur joie dans la satire du monde contemporain, de ses dérives, de ses excès. Imagine donc que les messageries deviennent folles et redistribuent les mails aux mauvais destinataires (vous imaginez les catastrophes grandes et petites qui en découlent). Cauchemarde du politiquement correct (pas besoin d’imagination, ici, il ne fait qu’ouvrir ses yeux et ses oreilles). Voit dans le paradis un enfer ressemblant à du tourisme de masse, avec ses files d’attente, ses halls d’aéroport, ses piscines d’hôtel, etc. Et nous amuse follement, avec son Simon Laroche, qui, imbu de sa propre personne et empêtré jusqu’au cou dans ses contradictions, devient extrêmement attachant par sa maladresse et sa candeur. C’est un homme d’avant, du siècle dernier, à peine plus à l’aise que nous avec Internet et ses méandres. Un homme qui aime les livres, les quais de gare et les passages parisiens retirés du monde. Tout pour plaire, quoi.

L’ordinateur du paradis, de Benoît Duteurtre, paraît le 28 août aux Editions Gallimard




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