Qu’il est étrange de s’appeler Federico / Ettore Scola

Le film commence par un mystère : on reconnaît tout de suite l’homme qui, dans la première scène, fait face à la mer, dans son fauteuil de metteur en scène, de « regista », comme on dit au pays d’Ettore Scola, l’auteur de ce tendre hommage. C’est une image si forte et si présente encore dans notre inconscient collectif de cinéphiles : ce dos large, ce manteau, ce chapeau, cette écharpe rouge, c’est Federico Fellini. Et le mystère, c’est que la voix off, qui parle pour lui, parle… en espagnol, et son court texte se termine par « Qué raro que me llame Federico »*. En italien « Che strano chiamarsi Federico » et en français, « Qu’il est étrange de s’appeler Federico ».

Quel magnifique titre, en espagnol, en italien ou en français! Quel hommage tout aussi magnifique d’un géant du cinéma italien à un autre géant du cinéma italien. Du cinéma tout court. A un géant, tout court, dont le film montre justement qu’il n’a pas été que cinéaste. Ou alors que si, il a toujours été cinéaste, même lorsqu’il ne l’était pas encore…

Lorsqu’il était dessinateur, et que, tout jeune, il s’est présenté au directeur plus ou moins fasciste du journal satyrique « Marc’ Aurelio ». C’était en 39, il avait dix-neuf ans. Il dessinait, et il écrivait des histoires, déjà. Très vite, il a écrit pour la scène et de la scène, il est passé à l’écran de ses « Notte (di Cabiria) » blanches…  Un écran sur lequel il a fait défiler toute sa fantaisie, ses souvenirs, ses fantasmes, ses angoisses. Un écran sur lequel il a réinventé le monde, son monde, sa vie, façonnés par ses désirs. Un écran sur lequel ce menteur professionnel a raconté les plus belles histoires du monde : ses rêves.

C’est aussi par « Marc Aurelio » qu’Ettore Scola est passé, alors qu’il n’était encore — lui aussi — qu’un lycéen descendu de sa province natale. Et c’est sur les pas de « Federico » qu’il a marché, passant également du dessin sur page blanche à ses histoires sur écran blanc. Nous nous sommes tant aimés…

Ces deux-là se sont aimés pendant cinquante ans, avec un troisième larron, qui était « si mignon, si commun », celui qui est devenu le double de Federico, si beau dans ses films, et si laid dans ceux de Scola : Marcello Mastroianni. Nous nous sommes tant aimés… Federico est parti le premier, on le pleure encore. Mais Ettore Scola ne veut pas le pleurer, il veut le célébrer. Il le raconte dans un film qui n’est ni une fiction ni un documentaire, mais plutôt un témoin poétique de cette belle amitié qui a connu tant de déambulations dans les rues de Rome, tant de verres dans les « trattorie », tant de rencontres avec des personnages plus ou moins interlopes et toujours singuliers.

Alternant ses propres images, dans lesquelles il se met en scène, jeune puis vieux, aux côtés de son compagnon de fortune, avec des images documentaires sur Fellini, intégrant fort habilement des bouts de scène de films (ceux de Federico, « Fellini Roma », « Otto e mezzo »…), des scènes reconstituées, Ettore Scola signe un objet cinématographique hybride, curieux, plein de tendresse et de mélancolie. Plein de fantaisie, aussi. On met du temps à y entrer (la première partie, sur les années de jeunesse de Fellini est un peu longue, elle prend presque toute la moitié du film, mais il est vrai qu’elle explique tout ce qui a suivi dans l’œuvre du maestro), on voudrait ne plus jamais en sortir quand, dans un finale en feu d’artifice et après une jolie pirouette qui sèche nos larmes, il nous offre un montage d’extraits de films de Fellini, fulgurant, émouvant, passionnant…

*Une fois de plus, c’est mon collègue et ami Laurent Sapir (allez voir son blog) qui m’a donné la clé : il s’agit d’un vers de Federico Garcia Lorca, dans « Poema De Otro Modo ». En espagnol, donc. Grazie mille, Laurent.

« Qu’il est étrange de s’appeler Federico / Scola raconte Fellini », d’Ettore Scola, sur nos écrans dès le 9 juillet 2014




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