“La menzogna”, de Pippo Delbono / THEATRE
janvier 31st, 2010J’adore. J’adore, c’est comme ça, le théâtre de Pippo Delbono. Quand d’autres spectateurs se sentent, agressés, floués, offusqués, s’en vont en faisant claquer leur siège ou avec un geste fort peu élégant (je vous jure, je l’ai vu aujourd’hui), moi, j’adore. J’aime cette laideur que Pippo Delbono exploite pour en dégager, par la simple magie de son art, une beauté étrange et envoûtante. En sortant cet après-midi dominical d’une représentation de “La menzogna”, au Théâtre du Rond-Point, j’ai entendu une jeune femme outrée devant la nudité de certains comédiens (et même du metteur en scène) tenir ces propos : “Vraiment, à quoi ça sert de montrer des gens nus sur scène, alors qu’on peut rester dans la suggestion!”. Non, non et non, on ne peut pas rester dans la suggestion quand on est Pippo Delbono, on ne peut pas rester dans le gentil et le correct quand on dénonce un vaste mensonge (la menzogna), le plus répandu peut-être, la prétendue compassion que l’on nous sert à longueur de journaux télévisés (suivez mon regard vers Haïti).
Pippo Delbono a conçu son spectacle à partir d’un triste fait divers : l’explosion en Italie d’u
ne usine appartenant à un grand groupe international qui a fait sept morts. Sept ouvriers. Un événement largement relayé, comme il se doit, par la télé de Berlusconi. Et comme il se doit de même, l’auteur inclassable s’est mis en colère. Alors il a imaginé plus ou moins l’intérieur d’une usine, décor industriel et vestiaires métalliques, avec des ouvriers en combinaison de travail qui côtoient une strip-teaseuse, un hermaphrodite ou quelque chose comme ça, un sourd analphabète avec un pied cassé, des danseurs de tango, un ex-clochard décharné, deux prêtres avec des ray-ban, une Juliette qui pleure son Roméo, un travelot qui écoute des chansons douces… Et lorsque les gens s’expriment, ils hurlent ou ils aboient, ils crachent leur rancœur, leur dégoût, leur haine, et leur hypocrisie. Là où tout n’est que misère, violence et volupté.
De la volupté, il y en a, à la manière brute de Pippo Delbono, qui ne se sépare pas, sur scène, des deux objets du mal : le micro et l’appareil photo. Il est le seul à avoir la parole, celle de l’auteur, celle du commentateur. Sur cette scène, il y a des gens nus, donc. Et qui ne sont pas beaux. On n’est pas là pour se rincer l’œil. On est là pour être modifiés, changés, bousculés. Et ça marche. Il y a dans cette laideur quelque chose qui fascine, qui séduit, qui renverse.
Alors j’entends d’ici les râleurs qui râlent. Etait-il nécessaire de faire danser nu un comédien trisomique? Doit-on exhiber la supposée candeur d’un sourd analphabète qui a passé cinquante ans dans un asile de fous avant de se retrouver dans cette troupe cabossée? Pourquoi préciser qu’un échalas famélique est un ancien clochard, qui le reste un peu? Ça ne serait pas un peu malsain, tout ça? En réponse aux râleurs qui râlent, je dirais que si malsain il y a, c’est notre regard de spectateur, qui nous place dans une position de supériorité. Ceux qui se sentent gênés devant la nudité d’un trisomique peuvent se demander pourquoi. Pippo Delbono montre son monde déglingué tel qu’il est, grotesque et émouvant, et avec quelle puissance, quelle folie, quelle outrance…
A la fin du spectacle, il demande pardon. Pas pour le spectacle, les râleurs qui râlent seront déçus, il demande pardon parce que, comme nous tous, il ment. Et il ment depuis toujours. Sauf, peut-être, lorsqu’il est sur scène, avec ce qu’il appelle son “théâtre de fous”. Et lorsque les saluts sont terminés, que ces drôles de corps ont dépeuplé le plateau, que les uns ont cessé de soupirer et les autres de crier des “bravo” enthousiastes, longtemps, longtemps encore, il reste les frissons. Car c’est cela, le théâtre de Pippo Delbono, c’est de l’émotion brute. Alors forcément, lorsqu’on est habitué à verser des larmes de crocodile devant son petit écran, ça dérange…
“La menzogna”, de et avec Pippo Delbono, c’est au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 6 février.

Posté sur 






