Expo 58, de Jonathan Coe

avril 23rd, 2014

Expo 58, c’est le raccourci de « Exposition universelle internationale de Bruxelles 1958″. C’est aussi le titre du nouveau roman, drôle et nostalgique, de l’Anglais Jonathan Coe, que l’on avait laissé avec ce drôle de livre, La vie privée de Mr Sim. Un livre déjà empreint de mélancolie, dans lequel le personnage principal tombait amoureux de la voix de son GPS (bien avant le film « Her », donc).

Ici, Jonathan Coe renoue avec une grande tradition britannique, qui semble revenir en force ces derniers temps, notamment avec les nouvelles aventures de James Bond par William Boyd : le roman d’espionnage. Car en effet, dans Expo 58, il est question d’espions, de guerre froide et de passage à l’Est, on s’y croirait. Mais comme on est chez Jonathan Coe et pas chez Ian Fleming, le personnage principal est légèrement dépressif, très naïf et les situations particulièrement cocasses. Car, si Expo 58 est typiquement anglais, son humour l’est aussi. So British.

Thomas Foley est fonctionnaire, il travaille pour le Bureau International et, parce que son père a tenu un pub pendant quelques années, il se voit parachuté à Bruxelles le temps de l’expo universelle pour y superviser ce qui est le fleuron de la culture britannique : le pub. Voilà donc notre héros dans une zone apparemment neutre mais où sont concentrés toutes les différences du monde (au sens propre)  et tous les enjeux internationaux. Sans femme et sans enfant, il est ouvert au monde et à l’aventure. L’aventure prendra d’abord les traits d’une accorte hôtesse belge, prête à fondre pour un cœur anglais, puis ceux d’un journaliste russe, rédacteur en chef de la revue… Spoutnik! La galerie de personnages se complète d’une vraie-fausse actrice américaine, de deux Dupond et Dupont aussi aimables qu’inquiétants, d’un agent à l’ancienne, aux méthodes dignes d’un de ces romans de Ian Fleming que Thomas lit justement dans sa chambre d’hôtel (en réalité, un bâtiment dont le concierge répond au doux surnom de Staline)…

Reste un personnage, important : l’Atomium, cette structure monumentale en forme d’atome qui domine de sa splendeur les mésaventures de Thomas et vient rappeler les enjeux de la Guerre Froide. Bref, Expo 58, c’est un roman drôle, palpitant… qui n’oublie pas d’être délicat et de savoir prendre son temps. A l’anglaise, quoi.

Expo 58, de Jonathan Coe, traduit de l’anglais par Josée Kamoun – Ed. Gallimard


« Portrait », revue neuve

avril 9th, 2014

Je ne sais pas vous, mais moi, c’est toujours avec circonspection que je vois arriver une nouvelle parution en matière de presse. N’a-t-on pas déjà tout écrit? Tout inventé? Ben non. Deuxième réaction, la compassion : « Ah, les malheureux, les inconscients, qui se lancent dans cette périlleuse aventure en plein marasme de la presse écrite… » Deuxième doigt dans l’œil! S’il est vrai qu’une certaine presse (la quotidienne, notamment,) bat de l’aile, une autre, en revanche, est particulièrement florissante, à l’image de la pionnière, la revue XXI. Ce que l’on appelle les « magbooks » (comme « magazine » et « livre »). Pas jojo, comme terme. Je préfère les appeler « revues ». C’est plus joli et c’est plus noble. Rappelons-nous simplement que ces « magazines » doivent se lire comme des « livres », c’est-à-dire, en prenant son temps…

Celle (de revue, donc) qui pointe le bout de son nez  chez votre libraire préféré s’intitule « Portrait ». Au singulier, donc, même s’il s’agit de plusieurs portraits de plusieurs personnalités, issues d’univers divers. Car le genre du portrait, selon son audacieuse rédactrice en chef Rachèle Bevilacqua, est « l’un des meilleurs véhicules pour mettre à jour des idées, et la forme sur laquelle se retrouve un grand nombre (de lecteurs) ». Et elle a raison. Avec moi, en tout cas, ça marche. Mais de là à en faire un livre…

Sur le (beau) papier, ça donne treize portraits au long cours, où la part est faite belle aux auteurs, aux écritures. Du poétique, de l’informatif, sur le mode du « nouveau journalisme » cher au cœur de Gay Talese ou Tom Wolfe. Et du temps. Le temps de s’installer dans un article, parfois une nouvelle, toujours une histoire… Et c’est ainsi que l’on apprend que le juge anti-terroriste Marc Trévidic voit dans le blues une « demande de justice ». Et l’auteure du portrait, Julie Bonnie, de déclamer (à l’écrit) du Verlaine : « De la musique avant toute chose / Et pour cela préférer l’Impair / Plus vague et plus soluble dans l’air / Sans rien en lui qui pèse ou qui pose » (Art poétique)

Dans « Etienne Klein, l’homme qui observe le temps qui passe », l’auteur Thomas B. Reverdy, visiblement sous le charme mystérieux (on le comprend) du physicien alpiniste, ne se prive pas d’évoquer un livre dont il vient d’achever la lecture. On a le temps, on a dit. L’auteur de BD Fred Bernard se souvient, lui, en mots et en dessins, de son histoire d’amitié avec Nino Ferrer, quand le photographe Patrick Zachmann, de l’agence Magnum, se révèle comme un touchant « portraitiste de reportage au Maghreb ». La militante Rokhaya Diallo se livre en « questions » et le journaliste Edwy Plenel voit ses méthodes passées au crible de son confrère Marc Fernandez, pas forcément très tendre…

Bref, prendre le lecteur par le biais du portrait est une fort bonne idée, qui fonctionne. Ça nous fait un troisième doigt dans l’œil, et comme ça fait beaucoup, j’arrête là.

Portrait n°1, dès le 10 avril dans toutes les bonnes librairies  / larevueduportrait.fr


Valse pour Monica (pour)

mars 14th, 2014

Je ne sais pas ce que ce pauvre Per Fly a fait à mon collègue et ami Laurent Sapir, dans le bureau d’à côté, mais le voilà habillé pour l’hiver. Ce qui peut être utile en Scandinavie. Car Per Fly est danois, et son dernier film, qui sort en France sous le titre de « Valse pour Monica », est une interprétation de la vie de Monica Zetterlund, envoûtante chanteuse suédoise si convaincante qu’elle parvint à une belle collaboration avec Bill Evans (à ma connaissance, la seule autre expérience du pianiste avec un vocaliste, ça a été avec Tony Bennett, ça place la barre assez haut).

Bref, la vraie Monica semble séduire mon ami, mais pas la version pourtant enchanteresse qu’en propose Per Fly, cinéaste proche de son compatriote Thomas Vinterberg (« Festen »), avec qui il partage un regard à la fois sensuel et distant, sans doute un regard typiquement nordique. Son film est resté plusieurs semaines en tête du box-office suédois, pour ses qualités intrinsèques, sans aucun doute, mais aussi parce qu’il revisite un mythe national.

Monica rêve de devenir chanteuse de jazz. Ce qu’elle est déjà, à sa manière intense et délicate, toujours sur le fil, mais sans parvenir à en vivre. Alors elle jongle entre des gigs réjouissants mais peu rémunérateurs, et un assommant boulot de standardiste dans une petite ville où elle crève d’ennui. Au milieu de cette histoire schizophrénique, il y a une enfant, gardée par les parents de Monica, qui souffre de l’absence de sa mère, ça fait mal au cœur.

Ça fait mal au cœur aussi de voir Monica se sentir toujours coupable de céder aux sirènes de la scène, au détriment de son amour maternel (et de son obéissance à son père, intraitable, aussi. So scandinave). Parce qu’elle est faite pour ça, Monica, elle est faite pour briller sur scène, c’est évident. Et contrairement à ce que son père veut lui faire croire, elle a du talent, beaucoup de talent. Alors elle suit son instinct, au prix d’une grande douleur intime, qui la conduit aux confins de la folie.

Voilà comment on pourrait approcher la trame initiale du film. Ça vous paraît banal? Ça ne l’est pas, grâce à l’indicible grâce d’Edda Magnason, jeune chanteuse suédoise, qui incarne Monica Z. C’est sa première (magnifique) expérience de cinéma. Elle est une Monica plus vraie que nature, qui bouffe la vie, qui en bave, qui en fait baver, qui aime, qui n’aime plus, qui ne demande qu’à être aimée, qui pleure, qui boit, qui rit, qui réussit, qui doute, et toujours, qui envoûte.

Cette trame pourrait tout aussi bien être celle d’un film sur une danseuse étoile, une musicienne classique, une artiste de cirque, etc. Mais là, il s’agit d’une chanteuse de jazz, et le jazz a parfois été si bien filmé… Il est vrai que Per Fly n’est pas Cassavetes, et que le jazz est sans doute plus un décor dans son film qu’un sujet. Le jazz est photogénique, comme la mode de l’époque (les années 60), comme l’impeccable design suédois, etc. Certes. Certes, on lui en veut d’avoir si mal fait son casting pour la rencontre (imaginaire?) de Monica avec Ella Fitzgerald, dont il fait une dondon — c’est pas si grave — et surtout un odieux personnage.

La scène : alors que Monica s’est fait repérer pour un gig dans un club new yorkais, dont elle se fait dégager parce qu’elle est « trop belle, trop blonde » pour jouer avec des musiciens noirs, elle se trouve face à une Ella hargneuse, telle qu’on ne saurait l’imaginer. Elle chante, a cappella, devant son idole « Do you know what it means to miss New Orleans »… et se fait dégager, une nouvelle fois, avec beaucoup de violence, par Ella qui lui recommande (le mot est gentil) de ne pas chanter ce qu’elle ne sait pas, c’est-à-dire, en bref, ce que c’est que d’être noire. La scène est cruelle, elle est peut-être maladroite, mais elle dit bien des choses sur la société américaine, en quelques secondes. Et surtout, elle explique ce qui va déclencher le succès de Monica en Suède : les paroles en suédois qu’elle a mises sur des standards américains. Bingo.

J’aurais des tas de choses à vous raconter sur ce film que j’ai vu il y a plusieurs semaines et que je croyais avoir en partie oublié. Il me revient, quand je vous écris. Et me reviennent avec le souvenir des émotions puissantes. Les passages jazz ne sont pas ceux qui m’ont le plus touchée, même si ce sont ceux où l’on a le plus de temps pour admirer la beauté d’Edda Magnason. Non, c’est bien sûr le personnage de cette femme déboussolée qui m’a émue. Déboussolée, pas tant que ça, puisqu’elle n’a jamais perdu le Nord du jazz.

A part ça, moi, je n’aime pas les biopics. Et c’est peut-être pour cela aussi que j’ai été si enthousiasmée par cette « Valse pour Monica » (la « Debby Waltz » de Bill Evans). Parce que c’est un film de fiction très largement inspiré par quelques mois de la vie de Monica Zetterlund, un film enchanté par l’image de deux femmes magnifiques : la « vraie » Monica, icône nationale, représentante de la Suède à l’Eurovision, complice du plus merveilleux des pianistes de jazz, tragiquement disparue dans la solitude et l’incendie de sa maison, et la Monica de cinéma, si lumineuse, si vibrante (et pas vibrionnante!), si touchante. Si… jazz, en fin de compte.

« Valse pour Monica », sur les écrans à partir du 19 mars 2014


Austère « Ida », de Pawel Pawlikowski

février 24th, 2014

Jamais je n’aurais cru rencontrer Naïma, ce soir-là…

Jamais je n’aurais imaginé entendre surgir le saxophone de John Coltrane en achetant mon ticket d’entrée au Cinéma des Cinéastes (merveilleux cinéma, à fréquenter assidûment).

Non. Car mon ticket, c’était celui où était inscrit « Ida », nouveau film d’un cinéaste polonais que je découvrais alors, Pawel Pawlikowski. Pas très jazz, a priori, puisque nous y sommes en contact avec la Pologne des années 60. En « planche-contact », presque, tant le noir & blanc est âpre et magnifique, on se croirait dans un album photo oublié dans un grenier. Avec cette belle campagne enneigée à laquelle on n’arrive pas à imaginer de couleurs… Pas plus que de couleurs aux joues d’Ida, jeune couventine qui s’apprête à prononcer ses vœux, par… choix? devoir? manque d’imagination? Non. Ida est convaincue. Elle n’a plus ses parents depuis longtemps, elle ignore à peu près qui ils étaient. Mais elle a une tante, qui va le lui dire.

Sa tante est une femme superbe. J’entends par là qu’elle n’est pas seulement belle, mais qu’elle est riche, libre, révoltée, forte. Elle en a l’air. Et si elle semble profiter des choses de la vie, contrairement à sa jeune nièce, c’est finalement plus par désespoir que par plaisir. Wanda a été surnommée « Wanda la Rouge ». Elle est juge, et elle a, comme elle le dit avec amertume, « envoyé à la potence » plus d’un réfractaire au Régime. Et ça, ça n’est pas secret. Ce qui est secret, c’est sa lourde histoire, qu’elle va apprendre à Ida.

Les parents d’Ida (la sœur et le beau-frère de Wanda) étaient juifs, ils ont été assassinés par un paysan polonais pendant l’occupation des Nazis. C’est cette terrible vérité qu’elles découvrent ensemble, pour pouvoir se recueillir sur une tombe. Pas une larme.  Ça n’est pourtant pas gai, tout ça. D’autant qu’il y a autre chose, mais je ne vais pas tout vous dire. Même si le suspens n’est pas le moteur de ce film ensorcelant.

Et Coltrane, dans tout ça? Attendez…

Wanda, comme le spectateur, trouve Ida fort belle, sans aucun doute faite pour l’amour, qu’elle l’engage à tester, avant d’y renoncer, afin d’apprécier son sacrifice à juste valeur. Ida n’entend pas. Ida ne répond pas. De toute façon, Ida parle très peu. Un soir, elles sont dans un hôtel. La Pologne soviétique, 1962, les hôtels glaciaux et rudimentaires, les rencontres d’un soir, de l’alcool, trop d’alcool… Et c’est là que Coltrane apparaît, d’abord massacré (disons-le) par un jeune musicien qui assure la soirée, tendance baloche. Ensuite, pus tard, bien plus tard, Naïma réapparaîtra, en disque, cette fois-ci, mais je ne veux pas vous dire dans quelles circonstances…

Non, parce que je veux vous laisser apprécier dans toute sa splendeur ce film avare en dialogues, d’une rare sobriété. Il contient l’essentiel, un concentré de beau. Sec, élégant, spirituel, et surgi de nulle part, comme un chorus de Coltrane. Des jours plus tard,  « Ida » reste, discrète, mais tenace, à vos côtés. Comme cette séquence finale où, irrémédiablement, inéluctablement, elle marche dans la neige,  vers ce couvent qui semble inscrit dans le cadre comme dans la nuit des temps… Et dans votre rétine.

« Ida », de Pawel Pawlikowski, avec avec Agata Kulesza, Agata Trzebuchowska, Dawid Ogrodnik…


Le détail qui tue

février 18th, 2014

L’impeccable Frank Sinatra avait édicté seize règles de style. La première d’entre elles concerne le port du couvre-chef : « Utiliser vos deux mains pour mettre un chapeau correctement : relever légèrement l’arrière ; l’avant doit se caler 5,1 cm au-dessus du sourcil droit ». Sur cette célèbre photo de Sid Avery où, une cigarette en main, une bague au petit doigt et la cravate légèrement dénouée, son regard se perd dans des volutes de fumée, le sien, de chapeau, s’appelle un « trilby ». C’est un chapeau gris avec un ruban de satin nacré.

Monk, lui, sur une photo prise en 1947 par William B. Gottlieb devant le Minton’s à New York, préfère un béret béarnais orné de l’insigne des Forces Françaises Libres. Il porte un foulard autour du cou, en plus de sa cravate bariolée. Lunettes noires. Il sourit. A ses côtés, tout aussi souriants, Dizzy Gillespie, Roy Eldridge et le trompettiste Howard Mc Ghee affichent un look aussi élégant que décontracté. Ce sont des cool cats. Ils sont chic, ils sont beaux, ils ont du style.

Chet Baker, immortalisé par Bruce Weber quelques mois avant sa mort tragique dans le film « Let’s Get Lost » a du style aussi. Des rides, beaucoup. Les cheveux gominés en arrière, clope entre les doigts de la main droite, valise dans la main gauche. Un blouson noir, légèrement fripé. Et cette drôle de cravate coupée, une cravate de rockeur, plutôt. Elle est rayée, noire et blanche. On est en 1987. On pourrait se croire trente ans plus tôt. Mais la cravate de Bird, dont Esther Bubley a saisi le regard fatigué à Los Angeles, est encore plus courte, posée sur son ventre rebondi. Il est assis sur son étui de saxophone. Les jambes de son pantalon, remontées, découvrent ses chaussettes retournées sur des escarpins bien cirés. Il a chaud. Il a gardé sa cravate mais défait le bouton du haut de sa chemise. Il a du style. Comme les autres musiciens évoqués, mais aussi comme Audrey Hepburn, Marilyn Monroe, Sofia Loren, Rita Hayworth, Jack Kerouac, les Beatles, Jane Fonda, Julie Christie, Steve Mc Queen et un tas d’autres icônes recensées dans ce livre de François Armanet et Elisabeth Quint (qui en a, du style, tous les soirs sur Arte). A lire, à regarder, à appliquer.

Le détail qui tue (petit précis de style, de Marcel Proust à Kate Moss), de François Armanet & Elisabeth Quin, Ed. Flammarion


Esprit d’hiver / Laura Kasischke

janvier 7th, 2014

Encore un livre qui m’a envoûtée. Je vais finir par me croire impressionnable… Mais j’en lis beaucoup plus que je ne vous le dis et beaucoup me glissent dessus… Ça n’est pas le cas du nouveau roman de Laura Kasischke, auteure que — je dois le confesser — j’ai découverte avec ce livre : Esprit d’hiver. Attention, à manipuler avec précaution.

Esprit d’hiver fait partie de ces livres qui vous donnent l’impression que l’espace autour de vous se réduit au fur et à mesure que vous avancez dans leur lecture. Plus ça va, plus vous manquez d’air. Pas question pour autant de les lâcher, parce qu’ils vous captivent…

Holly est poétesse. C’est-à-dire qu’elle a écrit un recueil de poèmes dans sa jeunesse, et qu’elle rêve depuis de réitérer cet exploit. Sauf que… la vie, la maternité, le couple, le boulot, tout ça. Le « pas de temps ». Fausse excuse : elle n’écrit pas parce qu’elle n’en éprouve pas l’urgence. Cruel constat qu’elle ne veut pas faire. Pourtant, un matin, elle se réveille avec cette urgence, comme « un cygne coincé dans la gorge ». Ça n’est pas un matin comme les autres. C’est un froid matin de Noël, elle et son mari se sont réveillés en retard, avec une gueule de bois abrutissante. Lui a sauté dans son jean, pour aller chercher ses parents à l’aéroport. Les autres invités ne vont pas tarder, il est tard.

Tatiana est réveillée. Elle est bizarre, aujourd’hui.

Tatiana est leur fille adoptive, ils en sont tombés éperdument amoureux lorsqu’ils l’ont vue la première fois dans un sordide orphelinat en Sibérie. C’était quinze ans plus tôt. Et pendant ces quinze années, elle a été l’enfant idéale, à l’idéale beauté et à l’idéale joie de vivre dont ils avaient rêvé. Pourtant, aujourd’hui, cette princesse au teint bleuté a de mystérieuses réactions. Que sa mère ne peut s’expliquer.

Sa mère, revenons-y : en traînant des pieds, elle met tant bien que mal sa journée de fête en route… Pour rien, car tous les invités seront bloqués par un blizzard aussi violent qu’inattendu. Du coup, cette journée qui s’annonçait trop remplie devient un huis-clos étouffant.

Et nous, là, en lisant notre livre, on sent peu à peu l’angoisse gonfler. Ça ressemble au cygne dans la gorge… Au passage, on en apprend davantage sur Tatiana, l’orphelinat, la Sibérie, et sur Holly aussi, ses poèmes, sa maladie génétique, sa mère, ses sœurs qui, une à une, ont quitté ce monde, ses angoisses, sa culpabilité.

La journée se déroule et c’est la fin. Et là…

Je ne peux pas vous en dire davantage. Juste que j’ai été cueillie. Ebranlée. Abasourdie. Il a fallu que je relise trois fois la dernière page pour comprendre combien j’avais été abusée… et subjuguée (au sens littéral et magique du terme).

Alors, de ce qu’on m’a dit, ça n’est pas la première fois que Laura Kasischke utilise ce procédé littéraire impeccable, formidablement maîtrisé. N’empêche. Ce livre est admirablement écrit et construit. Il se dévore. Et nous laisse avec une sourde angoisse, un cygne… A voir ce qu’on en fait, à notre tour.

Esprit d’hiver, de Laura Kasischke – traduit par Aurélie Tronchet – Ed. Christian Bourgois


La saison de l’ombre / Léonora Miano

novembre 6th, 2013

On va beaucoup écrire, sans doute, sur le nouveau roman de Léonora Miano, qui vient d’obtenir le Fémina 2013. Et comme il faut des étiquettes pour faciliter la tâche des médias et des lecteurs, on va lire qu’il s’agit d’un livre sur la traite des esclaves africains. C’est vrai, et pourtant pas entièrement juste. Ou alors complètement réducteur. Car nulle part dans les 230 pages de La saison de l’ombre, vous ne verrez écrit les mots « esclave » ou « esclavage ». Pas plus que le mot « Blanc », d’ailleurs. A nous, lecteurs, de remettre les événements dans leur contexte historique.

Car le moment qu’évoque ce roman envoûtant est celui d’une Afrique encore à la veille de basculer dans l’horreur négrière. L’Afrique des clans, où une poignée d’hommes ont mystérieusement disparu à la suite de l’incendie de leur village. En attendant de trouver un vrai coupable à ces disparitions, on isole celles en souffrent le plus : les mères de ceux qui ne sont plus là. C’est la sage-femme du village, qui est aussi une femme sage, l’ancienne, qui suggère de les isoler, à la fois pour que leur chagrin ne se répande pas, mais aussi pour qu’elles se consolent entre elles. Les femmes font toutes le même rêve, mais il n’y en a qu’une qui le comprend. C’est celle dont le corps abrite un esprit d’homme. Comme le chef du village qui, lui non plus, ne croit pas à la malédiction, elle part. Chacun de leur côté, ils prennent le chemin de l’inconnu, à travers forêt et marécages, pour comprendre, trop tardivement, que les hommes ont été enlevés par un clan voisin pour être livrés à ces « hommes aux pieds de poule » que nous, nous appelons les « Blancs ». Et nous, contrairement aux villageois qui, ne connaissant pas même l’existence de la mer, ne peuvent pas imaginer que des bateaux sont venus pour emporter les leurs vers un funeste destin, nous savons ce que les Blancs sont venus chercher. Sont venus prendre en Afrique…

Voilà pourquoi il ne faut pas vous attendre à un roman historique. Ce roman à la folle densité poétique est à la fois opaque et lumineux, plein d’humanité, plein d’amour, même, et loin encore de cette colère qui ne manquera pas de vous gagner au fil des pages.


La saison de l’ombre, de Léonora Miano, Ed. Grasset


Jane & Serge, A Family Album

octobre 21st, 2013

Que n’a-t-on pas encore dit, que n’a-t-on pas encore montré de Serge Gainsbourg depuis sa disparition en 1991? Rien, serait-on tenté de croire. Pourtant, un très joli livre paraît chez l’éditeur allemand Taschen, qui publie des photos inédites et intimes de la famille Gainsbourg-Birkin, prises en toute tendresse par le frère de Jane Birkin, Andrew.

Il y a beaucoup d’amour dans cet album de famille, l’amour de Serge pour Jane et réciproquement, celui pour leurs deux filles : l’aînée, celle de Jane, et Charlotte, fruit de cet amour si éclatant devant l’objectif d’Andrew, qui pose un regard tout aussi énamouré sur cette petite famille en train de se constituer progressivement sous ses yeux. Au début de l’album, il y a Jane, la petite sœur qui fut sa presque jumelle — ou plutôt son presque jumeau — avant de devenir la splendide jeune femme qui ravit le cœur slave de Serge Gainsbourg. Lequel fait son apparition à la fin des années 60, à la table des parents Birkin. Tout le monde est sous le charme. Il est beau. Il est détendu. Loin des poses que sa timidité lui a souvent fait prendre.

Ensuite, Serge sourit, Serge rit aux éclats, Serge fait l’andouille pour amuser Kate, puis la petite Charlotte. Et toujours, il y a cet amour, de photographe à ses sujets, de Jane à Serge, de Serge à Jane. Puis Gainsbarre commence à apparaître derrière ses lunettes noires et le sourire s’affaiblit, quand Charlotte, enfant, commence à ressembler à ce qu’elle est aujourd’hui. La dernière photo de ce bel album, c’est Charlotte la tête en bas et Serge qui quitte la scène, une valise à la main. Elle est lourde de symbole. On a le cœur gros de le voir partir. Jane, déjà, n’est plus sur l’image. Alors on est triste, triste parce qu’on sait ce qui va se passer. Ce qui va arriver à cette petite famille, devenue la nôtre le temps de feuilleter ce bel ouvrage mis en page avec beaucoup de malice et d’élégance par le duo M&M, et assorti de jolis textes de Jane et Andrew Birkin. Quelques gadgets viendront combler les fétichistes, comme des tirages photo qu’on dirait sortis de notre tiroir à souvenirs, un poster, des planches contact, etc.

En refermant le livre, on a l’impression de refermer son propre album de famille. On en garde la même empreinte, émue, tendre. Et un poil de mélancolie.


Jane & Serge. A family album, d’Andrew Birkin et Alison Castle, Ed. Taschen


Kinderzimmer, de Valentine Goby / LIVRE

août 28th, 2013

Je ne suis habituellement pas très friande des romans « à sujet », d’autant que le sujet ici est du genre à m’effrayer dès la quatrième de couv’. Mais Kinderzimmer est bien davantage qu’un « roman sur… ». Kinderzimmer, d’abord, commençons par le début, c’est le nouveau livre de la très active Valentine Goby, brillante auteure de L’échappée et de Qui touche à mon corps je le tue. Et Valentine Goby est le genre d’écrivain à ne pas vous laisser tranquille. Pas là pour séduire, pas là pour nous brosser dans le sens du poil.

Avec Kinderzimmer, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle ne nous ménage guère… « Kinderzimmer », c’est littéralement « la chambre des enfants », la pouponnière, quoi, la nursery.  Or cette pouponnière-là se situe dans le camp de concentration de Ravensbrück, ça n’a rien de glamour. Et c’est avec stupeur et en même temps que le personnage principal du livre qu’on en découvre l’existence.

Peut-être ici faut-il faire un point, car après tout, on n’est pas obligé de savoir ce qu’est Ravensbrück. Ça a été un camp de concentration réservé aux femmes et aux enfants. Plus de 130 000 personnes y ont été déportées, dont 90 000 tuées, dans les atroces conditions que l’on connaît. Avec le livre poignant de Valentine Goby, on sait aussi dans quelles tout aussi atroces conditions elles y ont vécu. La surprise, du personnage comme du lecteur non informé, c’est d’y apprendre qu’en effet, des enfants sont aussi nés dans ce camp, de mères qui y sont arrivées enceintes. Indécent lieu de vie dans un univers où la mort fait son marché toutes les nuits.

Mila est Résistante. Modeste, mais suffisamment pour avoir été déportée à Ravensbrück. Elle y arrive enceinte de trois mois, à la suite d’un acte d’amour pur pour un inconnu, Résistant aussi, qu’elle a pris dans ses bras un jour pour lui faire du bien. Trois mois plus tard, elle est plongée dans l’horreur. Et à travers l’écriture nerveuse, vive, intense de Valentine Goby, nous y sommes aussi, par livre interposé. Elle pense que jamais un enfant ne pourra naître de son corps malade, amaigri, affaibli, qui connaît les pires humiliations, les pires douleurs. Elle ne le dit pas, elle cache sa grossesse, qui ne se voit pas, de toute façon, l’enfant doit être aussi maigre qu’elle. Mais elle s’accroche à ce petit bout de vie qu’elle a en elle, et parfois avec la complicité de ses co-détenues. L’enfant naîtra. Il mourra. Il y en aura d’autres, nourris au sein des femmes plus fraîchement arrivées dans le camp. C’est grâce à la solidarité des unes, au désespoir des autres que ces petits êtres auront peut-être une chance infime de vivre… Dans l’Histoire, la vraie, ils ne sont que deux, nés à Ravensbrück, et sortis du camp vivants. Dans Kinderzimmer, je ne vous dis pas, même s’il n’est pas très élégant d’imaginer un suspense à cette histoire.

Car le livre de Valentine Goby, bien qu’extrêmement documenté et ancré dans l’Histoire, est un roman, qui nous raconte une destinée. En quelques dizaines de pages, on y traverse des mois d’horreur, c’est parfois insoutenable, on veut refermer le livre, et effacer ces événements, et puis, comme Mila, on aperçoit la lumière, c’est bientôt la fin de la guerre, on veut qu’elle tienne, on veut que son enfant aussi tienne le coup, on veut que ces femmes arrêtent de souffrir, de mourir, de… griller.

Voilà. Ça ne m’est pas facile de vous parler de ce livre. D’abord parce qu’il m’a touchée comme il vous touchera, au fond du ventre, là où se logent les empathies et les indignations, les colères contre la bêtise, la violence, l’injustice. Ensuite parce qu’il contient des pages vraiment difficiles. Enfin parce qu’il paraît si indécent d’aborder froidement, presque légèrement un pareil sujet… Dans ce travers-là, Valentine Goby ne tombe jamais. Son livre est d’une sècheresse extrême, presque clinique, et pourtant, il est plein d’humanité, de sensibilité. Point de mélo, point de larmes, on n’a pas le temps pour ça, pas l’énergie. Il faut vivre.

Kinderzimmer, de Valentine Goby, Ed. Actes Sud (Valentine Goby sera l’invitée du Coup de Projecteur le lundi 16 septembre à 12h30 sur TSFJAZZ).


La grâce des brigands, de Véronique Ovaldé

août 19th, 2013

Déjà, il y a ce titre, « La Grâce des Brigands ». Et toute l’élégance, toute l’intelligence, toute la douce folie de Véronique Ovaldé, sur la couverture de son huitième roman qui, une fois de plus, fait mouche. Mais comment fait donc cette magnifique romancière pour (me) séduire à tous les coups?

L’héroïne de ce beau livre de rentrée s’appelle Maria Cristina Väätonen, ce qui est un nom curieux pour une Américaine.  Et un fort beau nom aux yeux du lecteur, avec tous ses A et tous ses trémas. Ça tombe bien, on va le voir souvent écrit. Maria Cristina (Väätonen, soupir) est écrivaine, elle vit en Californie. Elle a une histoire plus ou moins consumée avec un grand nom autoproclamé de la littérature, à peu près aussi gonflé que son égo, c’est dire. Lui, il se verrait bien Prix Nobel. Elle, elle se verrait bien… là où elle est, là où elle a choisi d’être, c’est-à-dire très loin de sa folle de mère. Laquelle réapparaît, du moins téléphoniquement, après dix ans d’un silence plein de reproches. Cet appel qui, c’est le moins qu’on puisse dire, ne lui procure pas un immense plaisir, va déterminer la suite de son existence. Et déclencher un récit formidable. Un récit à la troisième personne, avec une narratrice (un narrateur? un « je ») qui s’autorise quelques interventions personnelles.

La première d’entre elles détermine les contours du propos : « J’ai abandonné le projet d’écrire l’histoire de Maria Cristina Väätonen comme s’il s’était agi d’une biographie (…). J’ai décidé de faire avec l’approximation (…). Je me permets des déductions, je me permets de remplir les blancs, je me permets de compléter. » Et heureusement, nous sommes en plein dans la magie du roman. Dans ce roman, on côtoiera une folle de Dieu (la mère), une folle tout court (la sœur), une fofolle (la copine), un fou d’honneurs (Claramunt, l’écrivain), un fou furieux (vraiment)… et les autres, qui, s’ils ne sont pas fous, sont joliment singuliers : Maria Cristina, qui aura décidément tout essayé, son géant mutique de père, un homme très tendre et très tatoué et un petit enfant aussi sauvage qu’attachant, mais n’insistez pas, je ne vous en dirai pas davantage.

Car l’enchantement de ce livre vient sans aucun doute du regard plein de fantaisie que la romancière pose sur la réalité, comme de la fluidité de sa langue, son inventivité, sa richesse, et son souffle, qui sont sa patte. L’histoire? Ah oui, c’est vrai, il y a une histoire, avec tous ces curieux personnages. L’histoire est plutôt folle, elle aussi, et très romanesque, c’est sûr. On voudrait qu’elle ne s’arrête pas, et pourtant il y a un moment où… c’est la fin. Du livre. Car « ceci n’est pas la fin de l’histoire de Maria Cristina Väätonen. Elle va encore se déployer puisque je ne peux pas dire que demain et demain et demain il n’y aura plus rien. » Et, avec cette grâce qu’elle a et qui est loin d’être celle des « perdants, des plagiaires et des brigands », elle livre un dernier chapitre qui est comme un bouquet final à un feu d’artifice ébouriffant.

Et, moi, je n’en finis pas de lui merci, merci, merci…

La grâce des brigands, Véronique Ovaldé, Ed. de l’Olivier (sortie le 22 août)