Joyce Maynard, une adolescente américaine
avril 24th, 2013
Oui, la romancière Joyce Maynard est une adolescente américaine de presque 60 ans. J’ai eu l’occasion de la rencontrer récemment à Paris et elle reste, à un peu de patine près, la jeune fille qui figure, en jean et baskets, sur la couverture de l’un de ses deux livres de jeunesse que Philippe Rey a eu l’excellente idée d’éditer en français.
Joyce Maynard, je vous en ai déjà parlé dans ce blog, après ma lecture de ce qui reste pour le moment mon roman préféré d’elle : Les Filles de l’Ouragan. C’était il y a un an. On l’avait redécouverte depuis peu, avec Un long week-end. Redécouverte, parce que, pendant des années et même des décennies, elle avait été mise au ban de la bonne société littéraire américaine. Son crime? Avoir écorniflé un mythe : le grand JD Salinger en personne, avec qui elle a passé une année de sa vie, année qu’elle a racontée dans Et devant moi le monde. D’autant que l’auteur de L’attrape-cœurs a été un compagnon extrêmement exigeant et dominant. Et elle, était à l’époque une toute jeune femme très peu sûre d’elle et très malléable.
C’est d’ailleurs avec le regard de l’écrivain par-dessus son épaule qu’elle a écrit Une adolescence américaine, prolongement en livre d’un article qu’elle avait écrit pour le New York Times, qui l’avait fait remarquer du monde en général et de Salinger en particulier. Elle avait dix-huit ans. Dans ce livre, qu’on ne découvre donc qu’aujourd’hui, elle décrit les adolescentes de son temps et de son milieu : qui font des études, qui bénéficient de la libération des mœurs, qui fument des pétards et découvrent joyeusement la sexualité. Elle n’en fait pas partie. Déjà, elle se distingue de la masse. Et pas seulement par son attitude, car le livre est d’une incroyable maturité! (Mais que faisions-nous à dix-huit ans, au lieu d’écrire des livres pareils?) Certes, elle n’y décrit qu’une partie de la jeunesse américaine, mais avec une telle précision, une telle finesse qu’on ne lui en veut pas de ne pas voir le reste du monde qui l’entoure et notamment l’autre partie de la jeunesse américaine, moins dorée…
C’est ce monde-là qu’elle aborde quelques années plus tard dans Baby Love, son premier roman, où effectivement il est question de bébés et d’amour. Il y est surtout question d’une génération qui, fauchée en pleine adolescence par la lourde responsabilité parentale, n’a pour autre avenir que de vivoter dans une petite ville de province. Sans études, sans avenir, sans possibilité d’évolution. Pourtant, rien de plombant dans cette ronde de personnages, qui se succèdent dans des tableaux concis, tant l’écriture maynardienne est alerte. Certains veulent vivre comme des grands, d’autres cherchent à prolonger leur adolescence, d’autres encore lui ressemblent, qui veulent se sortir de là et tenter leur chance dans une grande ville. Il y en a aussi, des « grands », qui parfois ne sont pas moins désorientés que leurs cadets. Ces personnages se croisent parfois, s’évitent aussi. Il n’y a pas réellement d’intrigue, mettons plutôt le mot au pluriel. Et ajoutons-y une déclinaison de sentiments.
Il y a cette fille à qui la grossesse a fait prendre vingt kilos et qui est prête à brader son corps mal aimé, passant en toute innocence sa rage sur son tout petit-enfant. Il y a cette autre qui cherche à être la petite Américaine parfaite, bonne épouse, bonne mère, bonne ménagère. Elle n’est pourtant pas encore adulte… Et puis il y a cette autre fille, mystérieuse, solitaire, qui vient d’être abandonnée par l’homme plus âgé avec qui elle vivait, qui s’isole dans une maison trop grande pour elle, trop vieille pour elle et qui vit meurtrie dans le souvenir d’un amour perdu. Cette fille qui pourrait ressembler aux autres (elle a le même âge qu’elles) et qui en est si différente… Cette fille, c’est le double romanesque de Joyce Maynard, c’est la jeune fille d’Une adolescence américaine et c’est sans doute le personnage le plus attachant du livre. Aussi attachant, déjà, que la Joyce Maynard d’aujourd’hui.
Une adolescence américaine et Baby Love, Joyce Maynard, Editions Philippe Rey (traductions de Simone Arous et Mimi Perrin)

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