L’ordinateur du paradis, de Benoît Dureurtre

août 19th, 2014

Je ne sais pas vous, mais moi, j’y pense souvent : qu’un jour, à force d’envoyer des milliards de mails à tort et à travers, ça va déborder, tout ça. Visiblement, je ne suis pas la seule à y penser, mais Benoît Duteurtre, avec toute sa fantaisie, en a fait un livre, lui. Un livre qui sort ces jours-ci, dans la prestigieuse collection blanche de chez Gallimard, laquelle prouve qu’elle peut aussi en avoir, de la fantaisie.

Simon Laroche est un haut fonctionnaire bien sous tout rapport : mari aimant, père attentif et indulgent, professionnel zélé, attaché au bien-être de ses collaborateurs et aux « libertés publiques », dont il est très officiellement au sein de son ministère le « rapporteur de la Commission ». Il a bien quelques travers, mais vraiment minimes, il faut bien dire, comme cette mauvaise habitude qu’il a de rendre régulièrement visite depuis son ordinateur du bureau à une beauté russe et pas tout à fait anonyme, qui répond au doux prénom de Natacha, et à tous ses fantasmes, aussi. Pas de quoi perdre sa place au paradis, cependant.

Pourtant, il s’en rend bien compte lors de son tête-à-tête avec Saint Pierre, les places sont chères au paradis. Sa mère y a accédé, qui l’accueille d’un sourire radieux au bord de sa piscine de l’au-delà (un cauchemar). Car Simon Laroche est mort, et ça n’est pas le cadet de ses soucis.

Avant cela, avant de mourir, il a fait une gaffe plus grosse que lui, qui se résume en quelques mots : « La cause des femmes! La cause des gays! J’en ai marre de ces agités qui s’excitent pour des combats déjà gagnés. » C’était lors d’une interview à la radio, il se croyait en off, il ne l’était pas, et bing, la gaffe, qui lui gâche sa vie sur terre et qui risque de lui coûter sa place au paradis. En tout cas, elle va mettre en péril sa vie professionnelle, sa vie de couple, de famille, son statut et… sa potentielle histoire d’amour avec la belle journaliste qui l’a interviewé.

Benoît Duteurtre s’en donne à cœur joie dans la satire du monde contemporain, de ses dérives, de ses excès. Imagine donc que les messageries deviennent folles et redistribuent les mails aux mauvais destinataires (vous imaginez les catastrophes grandes et petites qui en découlent). Cauchemarde du politiquement correct (pas besoin d’imagination, ici, il ne fait qu’ouvrir ses yeux et ses oreilles). Voit dans le paradis un enfer ressemblant à du tourisme de masse, avec ses files d’attente, ses halls d’aéroport, ses piscines d’hôtel, etc. Et nous amuse follement, avec son Simon Laroche, qui, imbu de sa propre personne et empêtré jusqu’au cou dans ses contradictions, devient extrêmement attachant par sa maladresse et sa candeur. C’est un homme d’avant, du siècle dernier, à peine plus à l’aise que nous avec Internet et ses méandres. Un homme qui aime les livres, les quais de gare et les passages parisiens retirés du monde. Tout pour plaire, quoi.

L’ordinateur du paradis, de Benoît Duteurtre, paraît le 28 août aux Editions Gallimard


Qu’il est étrange de s’appeler Federico / Ettore Scola

juillet 9th, 2014

Le film commence par un mystère : on reconnaît tout de suite l’homme qui, dans la première scène, fait face à la mer, dans son fauteuil de metteur en scène, de « regista », comme on dit au pays d’Ettore Scola, l’auteur de ce tendre hommage. C’est une image si forte et si présente encore dans notre inconscient collectif de cinéphiles : ce dos large, ce manteau, ce chapeau, cette écharpe rouge, c’est Federico Fellini. Et le mystère, c’est que la voix off, qui parle pour lui, parle… en espagnol, et son court texte se termine par « Qué raro que me llame Federico »*. En italien « Che strano chiamarsi Federico » et en français, « Qu’il est étrange de s’appeler Federico ».

Quel magnifique titre, en espagnol, en italien ou en français! Quel hommage tout aussi magnifique d’un géant du cinéma italien à un autre géant du cinéma italien. Du cinéma tout court. A un géant, tout court, dont le film montre justement qu’il n’a pas été que cinéaste. Ou alors que si, il a toujours été cinéaste, même lorsqu’il ne l’était pas encore…

Lorsqu’il était dessinateur, et que, tout jeune, il s’est présenté au directeur plus ou moins fasciste du journal satyrique « Marc’ Aurelio ». C’était en 39, il avait dix-neuf ans. Il dessinait, et il écrivait des histoires, déjà. Très vite, il a écrit pour la scène et de la scène, il est passé à l’écran de ses « Notte (di Cabiria) » blanches…  Un écran sur lequel il a fait défiler toute sa fantaisie, ses souvenirs, ses fantasmes, ses angoisses. Un écran sur lequel il a réinventé le monde, son monde, sa vie, façonnés par ses désirs. Un écran sur lequel ce menteur professionnel a raconté les plus belles histoires du monde : ses rêves.

C’est aussi par « Marc Aurelio » qu’Ettore Scola est passé, alors qu’il n’était encore — lui aussi — qu’un lycéen descendu de sa province natale. Et c’est sur les pas de « Federico » qu’il a marché, passant également du dessin sur page blanche à ses histoires sur écran blanc. Nous nous sommes tant aimés…

Ces deux-là se sont aimés pendant cinquante ans, avec un troisième larron, qui était « si mignon, si commun », celui qui est devenu le double de Federico, si beau dans ses films, et si laid dans ceux de Scola : Marcello Mastroianni. Nous nous sommes tant aimés… Federico est parti le premier, on le pleure encore. Mais Ettore Scola ne veut pas le pleurer, il veut le célébrer. Il le raconte dans un film qui n’est ni une fiction ni un documentaire, mais plutôt un témoin poétique de cette belle amitié qui a connu tant de déambulations dans les rues de Rome, tant de verres dans les « trattorie », tant de rencontres avec des personnages plus ou moins interlopes et toujours singuliers.

Alternant ses propres images, dans lesquelles il se met en scène, jeune puis vieux, aux côtés de son compagnon de fortune, avec des images documentaires sur Fellini, intégrant fort habilement des bouts de scène de films (ceux de Federico, « Fellini Roma », « Otto e mezzo »…), des scènes reconstituées, Ettore Scola signe un objet cinématographique hybride, curieux, plein de tendresse et de mélancolie. Plein de fantaisie, aussi. On met du temps à y entrer (la première partie, sur les années de jeunesse de Fellini est un peu longue, elle prend presque toute la moitié du film, mais il est vrai qu’elle explique tout ce qui a suivi dans l’œuvre du maestro), on voudrait ne plus jamais en sortir quand, dans un finale en feu d’artifice et après une jolie pirouette qui sèche nos larmes, il nous offre un montage d’extraits de films de Fellini, fulgurant, émouvant, passionnant…

*Une fois de plus, c’est mon collègue et ami Laurent Sapir (allez voir son blog) qui m’a donné la clé : il s’agit d’un vers de Federico Garcia Lorca, dans « Poema De Otro Modo ». En espagnol, donc. Grazie mille, Laurent.

« Qu’il est étrange de s’appeler Federico / Scola raconte Fellini », d’Ettore Scola, sur nos écrans dès le 9 juillet 2014


« Mai 67″, de Colombe Schneck

mai 27th, 2014

Dans une scène de « Vie privée », de Louis Malle, Brigitte Bardot se fait insulter par une dame qui la reconnaît dans un ascenseur. Cette scène a réellement existé, et on n’a pas de mal à l’imaginer, tant l’actrice a cristallisé, déjà il y a cinquante ans, toutes les passions, de la haine à l’adoration. C’était la plus belle femme du monde. La plus libre. Et la plus fragile, aussi.

Quelques années plus tard, Louis Malle tournait à nouveau avec elle un film à sketches à Rome. Et c’est sur le tournage de ce film que Brigitte, qui signait alors ses lettres d’un simple « Bri », a repéré ce jeune homme, F., assistant costumier fasciné par le cinéma et ses vedettes. Dans les années 60, coucher avec une fille, c’était le jackpot. Et lui était arrivé à ses fins quelques fois, notamment avec sa fiancée officielle. Il ne savait pas comment on aimait. Aussi, lorsqu’il a reçu cette invitation de la star à venir lui raconter une histoire dans sa chambrette, il a vraiment cru qu’elle voulait une histoire. C’est mignon. Mais elle, elle savait très bien ce qu’elle voulait et qu’aucun homme ne pouvait lui refuser. Elle voulait se consoler de son « mariage de pacotille » avec le playboy Gunter Sachs, qui avait parié qu’il l’épouserait dans l’année. Bri ne savait pas rester seule. Et quand elle l’était, elle se trouvait un nouvel amant. Ce qui ne lui était pas difficile.

Pourtant, avec F., pendant les dix semaines qu’a duré leur idylle, Bri semblait sincère lorsqu’elle lui disait qu’eux, c’était différent. Qu’eux, c’était beau. Mais eux, ça a duré le temps d’un été, le « summer of love », en 1967. Et F. a cru rêver qu’il avait partagé le lit et le quotidien de la plus belle femme du monde, qui l’ai aimé si simplement, avec toute la grâce et tout le naturel du monde.

La romancière Colombe Schneck imagine qu’il lui écrit une lettre, dans laquelle il se souvient de chaque détail de cette histoire. Comme elle a d’ailleurs imaginé l’histoire, se renseignant sur Bardot auprès de ses anciens amants. Et signe à travers elle un joli portrait de cette jeune femme qui fut si touchante et si fascinante.

Mai 67, de Colombe Schneck (Editions Robert Laffont)


Expo 58, de Jonathan Coe

avril 23rd, 2014

Expo 58, c’est le raccourci de « Exposition universelle internationale de Bruxelles 1958″. C’est aussi le titre du nouveau roman, drôle et nostalgique, de l’Anglais Jonathan Coe, que l’on avait laissé avec ce drôle de livre, La vie privée de Mr Sim. Un livre déjà empreint de mélancolie, dans lequel le personnage principal tombait amoureux de la voix de son GPS (bien avant le film « Her », donc).

Ici, Jonathan Coe renoue avec une grande tradition britannique, qui semble revenir en force ces derniers temps, notamment avec les nouvelles aventures de James Bond par William Boyd : le roman d’espionnage. Car en effet, dans Expo 58, il est question d’espions, de guerre froide et de passage à l’Est, on s’y croirait. Mais comme on est chez Jonathan Coe et pas chez Ian Fleming, le personnage principal est légèrement dépressif, très naïf et les situations particulièrement cocasses. Car, si Expo 58 est typiquement anglais, son humour l’est aussi. So British.

Thomas Foley est fonctionnaire, il travaille pour le Bureau International et, parce que son père a tenu un pub pendant quelques années, il se voit parachuté à Bruxelles le temps de l’expo universelle pour y superviser ce qui est le fleuron de la culture britannique : le pub. Voilà donc notre héros dans une zone apparemment neutre mais où sont concentrés toutes les différences du monde (au sens propre)  et tous les enjeux internationaux. Sans femme et sans enfant, il est ouvert au monde et à l’aventure. L’aventure prendra d’abord les traits d’une accorte hôtesse belge, prête à fondre pour un cœur anglais, puis ceux d’un journaliste russe, rédacteur en chef de la revue… Spoutnik! La galerie de personnages se complète d’une vraie-fausse actrice américaine, de deux Dupond et Dupont aussi aimables qu’inquiétants, d’un agent à l’ancienne, aux méthodes dignes d’un de ces romans de Ian Fleming que Thomas lit justement dans sa chambre d’hôtel (en réalité, un bâtiment dont le concierge répond au doux surnom de Staline)…

Reste un personnage, important : l’Atomium, cette structure monumentale en forme d’atome qui domine de sa splendeur les mésaventures de Thomas et vient rappeler les enjeux de la Guerre Froide. Bref, Expo 58, c’est un roman drôle, palpitant… qui n’oublie pas d’être délicat et de savoir prendre son temps. A l’anglaise, quoi.

Expo 58, de Jonathan Coe, traduit de l’anglais par Josée Kamoun – Ed. Gallimard


« Portrait », revue neuve

avril 9th, 2014

Je ne sais pas vous, mais moi, c’est toujours avec circonspection que je vois arriver une nouvelle parution en matière de presse. N’a-t-on pas déjà tout écrit? Tout inventé? Ben non. Deuxième réaction, la compassion : « Ah, les malheureux, les inconscients, qui se lancent dans cette périlleuse aventure en plein marasme de la presse écrite… » Deuxième doigt dans l’œil! S’il est vrai qu’une certaine presse (la quotidienne, notamment,) bat de l’aile, une autre, en revanche, est particulièrement florissante, à l’image de la pionnière, la revue XXI. Ce que l’on appelle les « magbooks » (comme « magazine » et « livre »). Pas jojo, comme terme. Je préfère les appeler « revues ». C’est plus joli et c’est plus noble. Rappelons-nous simplement que ces « magazines » doivent se lire comme des « livres », c’est-à-dire, en prenant son temps…

Celle (de revue, donc) qui pointe le bout de son nez  chez votre libraire préféré s’intitule « Portrait ». Au singulier, donc, même s’il s’agit de plusieurs portraits de plusieurs personnalités, issues d’univers divers. Car le genre du portrait, selon son audacieuse rédactrice en chef Rachèle Bevilacqua, est « l’un des meilleurs véhicules pour mettre à jour des idées, et la forme sur laquelle se retrouve un grand nombre (de lecteurs) ». Et elle a raison. Avec moi, en tout cas, ça marche. Mais de là à en faire un livre…

Sur le (beau) papier, ça donne treize portraits au long cours, où la part est faite belle aux auteurs, aux écritures. Du poétique, de l’informatif, sur le mode du « nouveau journalisme » cher au cœur de Gay Talese ou Tom Wolfe. Et du temps. Le temps de s’installer dans un article, parfois une nouvelle, toujours une histoire… Et c’est ainsi que l’on apprend que le juge anti-terroriste Marc Trévidic voit dans le blues une « demande de justice ». Et l’auteure du portrait, Julie Bonnie, de déclamer (à l’écrit) du Verlaine : « De la musique avant toute chose / Et pour cela préférer l’Impair / Plus vague et plus soluble dans l’air / Sans rien en lui qui pèse ou qui pose » (Art poétique)

Dans « Etienne Klein, l’homme qui observe le temps qui passe », l’auteur Thomas B. Reverdy, visiblement sous le charme mystérieux (on le comprend) du physicien alpiniste, ne se prive pas d’évoquer un livre dont il vient d’achever la lecture. On a le temps, on a dit. L’auteur de BD Fred Bernard se souvient, lui, en mots et en dessins, de son histoire d’amitié avec Nino Ferrer, quand le photographe Patrick Zachmann, de l’agence Magnum, se révèle comme un touchant « portraitiste de reportage au Maghreb ». La militante Rokhaya Diallo se livre en « questions » et le journaliste Edwy Plenel voit ses méthodes passées au crible de son confrère Marc Fernandez, pas forcément très tendre…

Bref, prendre le lecteur par le biais du portrait est une fort bonne idée, qui fonctionne. Ça nous fait un troisième doigt dans l’œil, et comme ça fait beaucoup, j’arrête là.

Portrait n°1, dès le 10 avril dans toutes les bonnes librairies  / larevueduportrait.fr


Valse pour Monica (pour)

mars 14th, 2014

Je ne sais pas ce que ce pauvre Per Fly a fait à mon collègue et ami Laurent Sapir, dans le bureau d’à côté, mais le voilà habillé pour l’hiver. Ce qui peut être utile en Scandinavie. Car Per Fly est danois, et son dernier film, qui sort en France sous le titre de « Valse pour Monica », est une interprétation de la vie de Monica Zetterlund, envoûtante chanteuse suédoise si convaincante qu’elle parvint à une belle collaboration avec Bill Evans (à ma connaissance, la seule autre expérience du pianiste avec un vocaliste, ça a été avec Tony Bennett, ça place la barre assez haut).

Bref, la vraie Monica semble séduire mon ami, mais pas la version pourtant enchanteresse qu’en propose Per Fly, cinéaste proche de son compatriote Thomas Vinterberg (« Festen »), avec qui il partage un regard à la fois sensuel et distant, sans doute un regard typiquement nordique. Son film est resté plusieurs semaines en tête du box-office suédois, pour ses qualités intrinsèques, sans aucun doute, mais aussi parce qu’il revisite un mythe national.

Monica rêve de devenir chanteuse de jazz. Ce qu’elle est déjà, à sa manière intense et délicate, toujours sur le fil, mais sans parvenir à en vivre. Alors elle jongle entre des gigs réjouissants mais peu rémunérateurs, et un assommant boulot de standardiste dans une petite ville où elle crève d’ennui. Au milieu de cette histoire schizophrénique, il y a une enfant, gardée par les parents de Monica, qui souffre de l’absence de sa mère, ça fait mal au cœur.

Ça fait mal au cœur aussi de voir Monica se sentir toujours coupable de céder aux sirènes de la scène, au détriment de son amour maternel (et de son obéissance à son père, intraitable, aussi. So scandinave). Parce qu’elle est faite pour ça, Monica, elle est faite pour briller sur scène, c’est évident. Et contrairement à ce que son père veut lui faire croire, elle a du talent, beaucoup de talent. Alors elle suit son instinct, au prix d’une grande douleur intime, qui la conduit aux confins de la folie.

Voilà comment on pourrait approcher la trame initiale du film. Ça vous paraît banal? Ça ne l’est pas, grâce à l’indicible grâce d’Edda Magnason, jeune chanteuse suédoise, qui incarne Monica Z. C’est sa première (magnifique) expérience de cinéma. Elle est une Monica plus vraie que nature, qui bouffe la vie, qui en bave, qui en fait baver, qui aime, qui n’aime plus, qui ne demande qu’à être aimée, qui pleure, qui boit, qui rit, qui réussit, qui doute, et toujours, qui envoûte.

Cette trame pourrait tout aussi bien être celle d’un film sur une danseuse étoile, une musicienne classique, une artiste de cirque, etc. Mais là, il s’agit d’une chanteuse de jazz, et le jazz a parfois été si bien filmé… Il est vrai que Per Fly n’est pas Cassavetes, et que le jazz est sans doute plus un décor dans son film qu’un sujet. Le jazz est photogénique, comme la mode de l’époque (les années 60), comme l’impeccable design suédois, etc. Certes. Certes, on lui en veut d’avoir si mal fait son casting pour la rencontre (imaginaire?) de Monica avec Ella Fitzgerald, dont il fait une dondon — c’est pas si grave — et surtout un odieux personnage.

La scène : alors que Monica s’est fait repérer pour un gig dans un club new yorkais, dont elle se fait dégager parce qu’elle est « trop belle, trop blonde » pour jouer avec des musiciens noirs, elle se trouve face à une Ella hargneuse, telle qu’on ne saurait l’imaginer. Elle chante, a cappella, devant son idole « Do you know what it means to miss New Orleans »… et se fait dégager, une nouvelle fois, avec beaucoup de violence, par Ella qui lui recommande (le mot est gentil) de ne pas chanter ce qu’elle ne sait pas, c’est-à-dire, en bref, ce que c’est que d’être noire. La scène est cruelle, elle est peut-être maladroite, mais elle dit bien des choses sur la société américaine, en quelques secondes. Et surtout, elle explique ce qui va déclencher le succès de Monica en Suède : les paroles en suédois qu’elle a mises sur des standards américains. Bingo.

J’aurais des tas de choses à vous raconter sur ce film que j’ai vu il y a plusieurs semaines et que je croyais avoir en partie oublié. Il me revient, quand je vous écris. Et me reviennent avec le souvenir des émotions puissantes. Les passages jazz ne sont pas ceux qui m’ont le plus touchée, même si ce sont ceux où l’on a le plus de temps pour admirer la beauté d’Edda Magnason. Non, c’est bien sûr le personnage de cette femme déboussolée qui m’a émue. Déboussolée, pas tant que ça, puisqu’elle n’a jamais perdu le Nord du jazz.

A part ça, moi, je n’aime pas les biopics. Et c’est peut-être pour cela aussi que j’ai été si enthousiasmée par cette « Valse pour Monica » (la « Debby Waltz » de Bill Evans). Parce que c’est un film de fiction très largement inspiré par quelques mois de la vie de Monica Zetterlund, un film enchanté par l’image de deux femmes magnifiques : la « vraie » Monica, icône nationale, représentante de la Suède à l’Eurovision, complice du plus merveilleux des pianistes de jazz, tragiquement disparue dans la solitude et l’incendie de sa maison, et la Monica de cinéma, si lumineuse, si vibrante (et pas vibrionnante!), si touchante. Si… jazz, en fin de compte.

« Valse pour Monica », sur les écrans à partir du 19 mars 2014


Austère « Ida », de Pawel Pawlikowski

février 24th, 2014

Jamais je n’aurais cru rencontrer Naïma, ce soir-là…

Jamais je n’aurais imaginé entendre surgir le saxophone de John Coltrane en achetant mon ticket d’entrée au Cinéma des Cinéastes (merveilleux cinéma, à fréquenter assidûment).

Non. Car mon ticket, c’était celui où était inscrit « Ida », nouveau film d’un cinéaste polonais que je découvrais alors, Pawel Pawlikowski. Pas très jazz, a priori, puisque nous y sommes en contact avec la Pologne des années 60. En « planche-contact », presque, tant le noir & blanc est âpre et magnifique, on se croirait dans un album photo oublié dans un grenier. Avec cette belle campagne enneigée à laquelle on n’arrive pas à imaginer de couleurs… Pas plus que de couleurs aux joues d’Ida, jeune couventine qui s’apprête à prononcer ses vœux, par… choix? devoir? manque d’imagination? Non. Ida est convaincue. Elle n’a plus ses parents depuis longtemps, elle ignore à peu près qui ils étaient. Mais elle a une tante, qui va le lui dire.

Sa tante est une femme superbe. J’entends par là qu’elle n’est pas seulement belle, mais qu’elle est riche, libre, révoltée, forte. Elle en a l’air. Et si elle semble profiter des choses de la vie, contrairement à sa jeune nièce, c’est finalement plus par désespoir que par plaisir. Wanda a été surnommée « Wanda la Rouge ». Elle est juge, et elle a, comme elle le dit avec amertume, « envoyé à la potence » plus d’un réfractaire au Régime. Et ça, ça n’est pas secret. Ce qui est secret, c’est sa lourde histoire, qu’elle va apprendre à Ida.

Les parents d’Ida (la sœur et le beau-frère de Wanda) étaient juifs, ils ont été assassinés par un paysan polonais pendant l’occupation des Nazis. C’est cette terrible vérité qu’elles découvrent ensemble, pour pouvoir se recueillir sur une tombe. Pas une larme.  Ça n’est pourtant pas gai, tout ça. D’autant qu’il y a autre chose, mais je ne vais pas tout vous dire. Même si le suspens n’est pas le moteur de ce film ensorcelant.

Et Coltrane, dans tout ça? Attendez…

Wanda, comme le spectateur, trouve Ida fort belle, sans aucun doute faite pour l’amour, qu’elle l’engage à tester, avant d’y renoncer, afin d’apprécier son sacrifice à juste valeur. Ida n’entend pas. Ida ne répond pas. De toute façon, Ida parle très peu. Un soir, elles sont dans un hôtel. La Pologne soviétique, 1962, les hôtels glaciaux et rudimentaires, les rencontres d’un soir, de l’alcool, trop d’alcool… Et c’est là que Coltrane apparaît, d’abord massacré (disons-le) par un jeune musicien qui assure la soirée, tendance baloche. Ensuite, pus tard, bien plus tard, Naïma réapparaîtra, en disque, cette fois-ci, mais je ne veux pas vous dire dans quelles circonstances…

Non, parce que je veux vous laisser apprécier dans toute sa splendeur ce film avare en dialogues, d’une rare sobriété. Il contient l’essentiel, un concentré de beau. Sec, élégant, spirituel, et surgi de nulle part, comme un chorus de Coltrane. Des jours plus tard,  « Ida » reste, discrète, mais tenace, à vos côtés. Comme cette séquence finale où, irrémédiablement, inéluctablement, elle marche dans la neige,  vers ce couvent qui semble inscrit dans le cadre comme dans la nuit des temps… Et dans votre rétine.

« Ida », de Pawel Pawlikowski, avec avec Agata Kulesza, Agata Trzebuchowska, Dawid Ogrodnik…


Le détail qui tue

février 18th, 2014

L’impeccable Frank Sinatra avait édicté seize règles de style. La première d’entre elles concerne le port du couvre-chef : « Utiliser vos deux mains pour mettre un chapeau correctement : relever légèrement l’arrière ; l’avant doit se caler 5,1 cm au-dessus du sourcil droit ». Sur cette célèbre photo de Sid Avery où, une cigarette en main, une bague au petit doigt et la cravate légèrement dénouée, son regard se perd dans des volutes de fumée, le sien, de chapeau, s’appelle un « trilby ». C’est un chapeau gris avec un ruban de satin nacré.

Monk, lui, sur une photo prise en 1947 par William B. Gottlieb devant le Minton’s à New York, préfère un béret béarnais orné de l’insigne des Forces Françaises Libres. Il porte un foulard autour du cou, en plus de sa cravate bariolée. Lunettes noires. Il sourit. A ses côtés, tout aussi souriants, Dizzy Gillespie, Roy Eldridge et le trompettiste Howard Mc Ghee affichent un look aussi élégant que décontracté. Ce sont des cool cats. Ils sont chic, ils sont beaux, ils ont du style.

Chet Baker, immortalisé par Bruce Weber quelques mois avant sa mort tragique dans le film « Let’s Get Lost » a du style aussi. Des rides, beaucoup. Les cheveux gominés en arrière, clope entre les doigts de la main droite, valise dans la main gauche. Un blouson noir, légèrement fripé. Et cette drôle de cravate coupée, une cravate de rockeur, plutôt. Elle est rayée, noire et blanche. On est en 1987. On pourrait se croire trente ans plus tôt. Mais la cravate de Bird, dont Esther Bubley a saisi le regard fatigué à Los Angeles, est encore plus courte, posée sur son ventre rebondi. Il est assis sur son étui de saxophone. Les jambes de son pantalon, remontées, découvrent ses chaussettes retournées sur des escarpins bien cirés. Il a chaud. Il a gardé sa cravate mais défait le bouton du haut de sa chemise. Il a du style. Comme les autres musiciens évoqués, mais aussi comme Audrey Hepburn, Marilyn Monroe, Sofia Loren, Rita Hayworth, Jack Kerouac, les Beatles, Jane Fonda, Julie Christie, Steve Mc Queen et un tas d’autres icônes recensées dans ce livre de François Armanet et Elisabeth Quint (qui en a, du style, tous les soirs sur Arte). A lire, à regarder, à appliquer.

Le détail qui tue (petit précis de style, de Marcel Proust à Kate Moss), de François Armanet & Elisabeth Quin, Ed. Flammarion


Esprit d’hiver / Laura Kasischke

janvier 7th, 2014

Encore un livre qui m’a envoûtée. Je vais finir par me croire impressionnable… Mais j’en lis beaucoup plus que je ne vous le dis et beaucoup me glissent dessus… Ça n’est pas le cas du nouveau roman de Laura Kasischke, auteure que — je dois le confesser — j’ai découverte avec ce livre : Esprit d’hiver. Attention, à manipuler avec précaution.

Esprit d’hiver fait partie de ces livres qui vous donnent l’impression que l’espace autour de vous se réduit au fur et à mesure que vous avancez dans leur lecture. Plus ça va, plus vous manquez d’air. Pas question pour autant de les lâcher, parce qu’ils vous captivent…

Holly est poétesse. C’est-à-dire qu’elle a écrit un recueil de poèmes dans sa jeunesse, et qu’elle rêve depuis de réitérer cet exploit. Sauf que… la vie, la maternité, le couple, le boulot, tout ça. Le « pas de temps ». Fausse excuse : elle n’écrit pas parce qu’elle n’en éprouve pas l’urgence. Cruel constat qu’elle ne veut pas faire. Pourtant, un matin, elle se réveille avec cette urgence, comme « un cygne coincé dans la gorge ». Ça n’est pas un matin comme les autres. C’est un froid matin de Noël, elle et son mari se sont réveillés en retard, avec une gueule de bois abrutissante. Lui a sauté dans son jean, pour aller chercher ses parents à l’aéroport. Les autres invités ne vont pas tarder, il est tard.

Tatiana est réveillée. Elle est bizarre, aujourd’hui.

Tatiana est leur fille adoptive, ils en sont tombés éperdument amoureux lorsqu’ils l’ont vue la première fois dans un sordide orphelinat en Sibérie. C’était quinze ans plus tôt. Et pendant ces quinze années, elle a été l’enfant idéale, à l’idéale beauté et à l’idéale joie de vivre dont ils avaient rêvé. Pourtant, aujourd’hui, cette princesse au teint bleuté a de mystérieuses réactions. Que sa mère ne peut s’expliquer.

Sa mère, revenons-y : en traînant des pieds, elle met tant bien que mal sa journée de fête en route… Pour rien, car tous les invités seront bloqués par un blizzard aussi violent qu’inattendu. Du coup, cette journée qui s’annonçait trop remplie devient un huis-clos étouffant.

Et nous, là, en lisant notre livre, on sent peu à peu l’angoisse gonfler. Ça ressemble au cygne dans la gorge… Au passage, on en apprend davantage sur Tatiana, l’orphelinat, la Sibérie, et sur Holly aussi, ses poèmes, sa maladie génétique, sa mère, ses sœurs qui, une à une, ont quitté ce monde, ses angoisses, sa culpabilité.

La journée se déroule et c’est la fin. Et là…

Je ne peux pas vous en dire davantage. Juste que j’ai été cueillie. Ebranlée. Abasourdie. Il a fallu que je relise trois fois la dernière page pour comprendre combien j’avais été abusée… et subjuguée (au sens littéral et magique du terme).

Alors, de ce qu’on m’a dit, ça n’est pas la première fois que Laura Kasischke utilise ce procédé littéraire impeccable, formidablement maîtrisé. N’empêche. Ce livre est admirablement écrit et construit. Il se dévore. Et nous laisse avec une sourde angoisse, un cygne… A voir ce qu’on en fait, à notre tour.

Esprit d’hiver, de Laura Kasischke – traduit par Aurélie Tronchet – Ed. Christian Bourgois


La saison de l’ombre / Léonora Miano

novembre 6th, 2013

On va beaucoup écrire, sans doute, sur le nouveau roman de Léonora Miano, qui vient d’obtenir le Fémina 2013. Et comme il faut des étiquettes pour faciliter la tâche des médias et des lecteurs, on va lire qu’il s’agit d’un livre sur la traite des esclaves africains. C’est vrai, et pourtant pas entièrement juste. Ou alors complètement réducteur. Car nulle part dans les 230 pages de La saison de l’ombre, vous ne verrez écrit les mots « esclave » ou « esclavage ». Pas plus que le mot « Blanc », d’ailleurs. A nous, lecteurs, de remettre les événements dans leur contexte historique.

Car le moment qu’évoque ce roman envoûtant est celui d’une Afrique encore à la veille de basculer dans l’horreur négrière. L’Afrique des clans, où une poignée d’hommes ont mystérieusement disparu à la suite de l’incendie de leur village. En attendant de trouver un vrai coupable à ces disparitions, on isole celles en souffrent le plus : les mères de ceux qui ne sont plus là. C’est la sage-femme du village, qui est aussi une femme sage, l’ancienne, qui suggère de les isoler, à la fois pour que leur chagrin ne se répande pas, mais aussi pour qu’elles se consolent entre elles. Les femmes font toutes le même rêve, mais il n’y en a qu’une qui le comprend. C’est celle dont le corps abrite un esprit d’homme. Comme le chef du village qui, lui non plus, ne croit pas à la malédiction, elle part. Chacun de leur côté, ils prennent le chemin de l’inconnu, à travers forêt et marécages, pour comprendre, trop tardivement, que les hommes ont été enlevés par un clan voisin pour être livrés à ces « hommes aux pieds de poule » que nous, nous appelons les « Blancs ». Et nous, contrairement aux villageois qui, ne connaissant pas même l’existence de la mer, ne peuvent pas imaginer que des bateaux sont venus pour emporter les leurs vers un funeste destin, nous savons ce que les Blancs sont venus chercher. Sont venus prendre en Afrique…

Voilà pourquoi il ne faut pas vous attendre à un roman historique. Ce roman à la folle densité poétique est à la fois opaque et lumineux, plein d’humanité, plein d’amour, même, et loin encore de cette colère qui ne manquera pas de vous gagner au fil des pages.


La saison de l’ombre, de Léonora Miano, Ed. Grasset