Une année studieuse

février 2nd, 2012

J’ai tendance à me méfier des romans autobiographiques — ou du moins inspirés de la vie de leurs auteurs — mais mes deux derniers grands coups de cÅ“ur sont Rien ne s’oppose à la nuit, de Delphine Le Vigan, qui nous livre la belle et triste saga de sa famille, et ce livre dont on a beaucoup parlé lors de la rentrée littéraire de janvier : celui d’Anne Wiazemsky.

Je l’ai lu parce que je savais qu’il parlait de Godard mais j’avoue l’avoir pris du bout des doigts (certaines réticences, parfois…). Je ne m’attendais pas à ne plus le lâcher jusqu’à la fin.

Anne Wiazemsky s’y raconte sans fard, sans coquetterie (pas son genre), elle y raconte sa rencontre avec le cinéaste, à qui elle a envoyé une lettre pour lui dire qu’à travers son cinéma, elle aimait l’homme. Ben voyons. C’est tout elle, timide mais téméraire. Quelques mois et dizaines de pages plus tard, les voilà mariés, contre vents et marées.

Rappelons qu’au moment des faits (graves, dans tous les sens du terme), la narratrice-auteur est mineure, fille d’une princesse russe, petite-fille de François Mauriac et son homme, artiste mao, a le double de son âge. On devine pas mal de problèmes à suivre…

Ce que dit Anne Wiazemsky, et c’est ce qui rend ce roman à la fois si passionnant et si attachant, c’est toute une époque, celle qui précède Mai-68. Elle dit les préparatifs de « La Chinoise », le film dans lequel son Godard de mari la fait jouer, elle dit le grand appartement conjugal qui est aussi le décor du film, avec ses grands panneaux de couleurs. Elle dit la fac de Nanterre et Daniel Cohn-Bendit (qui l’appelle « Anne Machin-Chose »). Elle dit la formidable générosité du philosophe Francis Jeanson, qui l’aide à passer à l’âge adulte. Elle dit les paparazzis, les belles bagnoles, les bistrots du Trocadéro. Et elle dit surtout le fol amour d’un homme, étourdi, attendri, éperdu, elle donne le portrait du plus attachant et du plus irritant des amoureux, elle dit Godard et, ne serait-ce que pour ça, son Année studieuse vaut vraiment le coup d’être dévoré.

Une année studieuse, Anne Wiazemsky (Ed. Gallimard)

Cestac et Veyron, deux albums parus chez Dargaud / BD

novembre 17th, 2011

Deux albums aujourd’hui qui, d’une certaine manière, parlent des rapports entre les hommes et les femmes. Une fois ce raccourci fait, je m’explique : j’ai lu pour vous Marivaudevilles de jour, de Martin Veyron, et Des salopes et des anges de Florence Cestac.

Commençons par le second qui, sur le mode toujours rigolard de Florence Cestac traite d’un sujet qui a longtemps été douloureux (et clandestin) : l’avortement. On y est en 1973 et je vous rappelle qu’en 1973 (du moins dans ses premiers mois), l’avortement était toujours interdit en France. Aussi les femmes qui ne souhaitaient pas de grossesse se voyaient-elles obligées, et grâce aux bénévoles du Planning Familial, de prendre des bus pour aller dans la journée avorter là où c’était autorisé, en Angleterre ou en Hollande. On imagine l’ambiance… Florence Cestac, qui a été jeune dans ses années-là et donc plus ou moins directement concernée par la question a eu l’idée, avec son excellent scénariste Tonino Benacquista, de suivre trois femmes dans le même bus, trois femmes au parcours différent : une célibataire militante, une jeune femme en couple dont le mari ne désire pas d’enfant qui pourrait entraver son ambition et une riche bourgeoise qui n’en veut plus, des enfants. Ces trois femmes ont donc des motivations différentes et ne tendent pourtant vers qu’un seul but : la liberté de choisir. Avec le sourire, toujours, malgré des circonstances pas toujours joyeuses, nous voilà donc emmenés dans cette folle épopée qui, au final, conduira la France à autoriser l’avortement. Le titre fait référence aux faiseuses d’anges, bien sûr, qui étaient condamnés ferment à la prison pour pratiquer des avortements clandestins, et aux 343 femmes qui, en 71, avait signé un manifeste dans lequel elles déclaraient avoir avorté, et que Charlie Hebdo avait rebaptisé « Le manifeste des 343 salopes ». Cet album parle d’une certaine histoire de la France, qu’il ne faudrait pas oublier. Et à l’heure où de nouveaux débats commencent sur la contraception, il est tout de même bon de se rappeler d’où on vient. Merci, Simone Veil.

L’autre livre est signé Martin Veyron et comme son titre l’indique, il s’intéresse aux rapports amoureux, sociaux et/ou sexuels entre les hommes et les femmes. Vous allez me dire que ça n’est pas nouveau, mais ce qui l’est, c’est la forme choisie par le dessinateur : un long plan séquence dans lequel les personnages entrent et sortent, toujours en couples (plus ou moins récents). On assiste donc à leurs dialogues, souvent assez piquants, voire crus. Ça en dit souvent long sur ce qui nous lie ou nous oppose à notre prochain, et surtout lorsque notre prochain est du sexe opposé. C’est un projet assez ambitieux que, personnellement, je trouve assez réussi.

Des salopes et des anges, Florence Cestac & Tonino Benacquista, Ed. Dargaud

Marivaudevilles de jour, Martin Veyron, Ed. Dargaud

Betty, le dernier polar islandais chez Métailié / LIVRES

novembre 16th, 2011

Arnaldur Indridason est le maître du polar islandais, révélé par les excellentes éditions d’Anne-Marie Métailié. C’est un genre, le polar islandais, proche du polar suédois, mais en moins machiavélique, moins tordu (quoique) et plus dépressif encore… C’est dire. Rappelez-vous La Cité des Jarres ou La Dame en vert, d’Arnaldur Indridason. Ne me dites pas que vous ne vous êtes pas attaché(e), comme moi, au commissaire Erlendur, le même qui, dans La voix, séjourne pendant des jours et des jours dans la chambre non-chauffée (en Islande!) d’un hôtel où il enquête, par négligence (il omet de signaler la panne à la réception)…

Bref, ne parlons plus d’Erlendur, puisque dans Betty, il n’est pas là. Non, dans Betty, il y a une histoire assez classique de ménage à trois, la femme, l’amant, et un mari aussi richissime et gênant que brutal. On devine ce que la suite nous réserve… Et c’est bien ce que vous imaginez, aucun intérêt, donc. L’intérêt est ailleurs, dans une formidable trouvaille de l’auteur, dont je ne peux rien vous dire sans vous ôter le plaisir d’un livre qui, par ailleurs, n’en a pas beaucoup, d’intérêt.

Mais, ne serait-ce que pour cette cheville, par laquelle le livre bascule, je vous conseille la compagnie de cette étrange Betty, aussi séduisante qu’irritante. Ça vous permettra de patienter jusqu’aux nouvelles aventures d’Erlendur Sveinsson (vite!).

Betty, Arnaldur Indridason, Ed. Métailié (trad. Patrick Guelpa)

Du domaine des Murmures / LIVRES

novembre 2nd, 2011

C’est un drôle de livre que ce nouveau roman de Carole Martinez, resté en lice pour le Goncourt jusqu’au dernier moment (3 voix contre 5 pour le lauréat, Alexis Jenni). Une drôle de langue ciselée, un français pas vraiment d’aujourd’hui, pas vraiment non plus du 12e siècle, dans lequel nous plonge Du domaine des Murmures, mais entre les deux, une langue joliment ampoulée, presque enluminée.

Les Murmures, c’est un château, auquel on accède par « la forêt épaisse depuis le pré de la Dame Verte. » Son seigneur et maître va y marier sa fille adorée à un guerrier coureur de jupons. C’est un projet qui ne séduit guère la bien-nommée Esclarmonde. Elle ne dit mot car on ne désobéit pas aux désirs d’un père, et au moment de dire oui… elle se tranche l’oreille! Aussi sec, elle demande à se faire emmurer vivante, dans une tour conçue pour elle, un tombeau de recluse où elle souhaite se consacrer à son seul et unique amour : Dieu. Là, elle pourra devenir la sainte du coin, que les pélerins viendront visiter pour chercher auprès d’elle bonne parole et pénitences… Mais avant de rejoindre le monde des mystiques comme il y en a apparemment eu beaucoup à cette époque (celle des Croisades), elle fait une dernière balade nocturne et… bing, elle se fait violer. Je ne vous raconte pas la suite, il faut bien vous laisser un peu de suspense.

Alors disons-le, ça partait mal, quand même. Ça partait mal, mais ça se poursuit bien. Car peu à peu, l’étrange musique de Carole Martinez nous envoûte et on se laisse prendre aux furieux délires d’Esclarmonde, qui dans les mains trouées de son bébé (oups, j’ai lâché le morceau, pour le bébé, mais je ne vous dis rien pour les mains trouées) voit la déroute des Croisés en Palestine… Ce roman nous emmène dans de lointaines contrées où il faut accepter de le suivre. Le merveilleux y côtoie le terrible, la foi y est au cÅ“ur de tout, plus pour le pire que pour le meilleur, le tout dans une grande violence, souvent assez muette et d’autant plus éprouvante. Il faut laisser son rationalisme du 21e siècle à la porte du château pour en entendre les murmures. Si vous y arrivez, vous aussi, vous penserez comme moi qu’elle aurait bien pu l’avoir, ce Goncourt, Carole Martinez…


Du domaine des Murmures, Carole Martinez, Coll. NRF, Ed. Gallimard

Le nouveau Paul Auster / LIVRES

octobre 28th, 2011

C’est curieux comme le nouveau roman de Paul Auster semple répondre à celui de son épouse Siri Hustvedt (il se trouve que j’ai lu les deux à la suite, hasard des piles de livres). Dans Un été sans les hommes (celui de madame), la narratrice tente difficilement de se remettre de la « trahison » de son mari, qui lui a demandé de « faire une pause » après des décennies de vie commune. Dans Sunset Park (celui de monsieur), c’est l’un des personnages qui s’en veut à mort d’avoir « trahi » sa femme dans une seconde d’égarement. Une seconde qui suffit à briser une vie de confiance…

La confiance est au cÅ“ur de ce nouveau roman new yorkais de Paul Auster. Celle qu’on a dans les autres, celle qu’on voudrait qu’ils gardent, celle qu’on a trahie, celle, enfin que l’on n’a pas — ou plus — en soi. Il y est aussi question, comme toujours chez l’auteur, de perte, de désespoir, d’humanité, de littérature et même de base-ball. Tous les ingrédients d’un bon Paul Auster sont là, et c’en est un, de bon Paul Auster, pas un « mineur », comme j’ai pu le lire dans la presse.

Miles Heller est un jeune homme au destin brisé, responsable (mais sans doute pas coupable, c’est l’une des questions du livre) de la mort de son demi-frère. Une responsabilité qu’il a choisie de payer par sa propre disparition (c’est du Paul Auster tout craché). Il vit de petits boulots à l’autre bout des Etats-Unis, où il entretient une relation avec une mineure. Problème. Il doit partir, sinon il risque d’avoir de gros ennuis avec la police. Il retourne donc chez lui, à New York, tente de se rapprocher de ses parents, de son histoire et… Je n’en dis pas davantage sur la trame de ce livre désespéré. Un livre où interviennent, sans qu’ils soient formellement nommés, les « indignés » américains. De jeunes gens qui travaillent et ne peuvent se payer un loyer, à qui il ne reste donc qu’à devenir des squatteurs.

C’est peut-être la première fois que Paul Auster aborde si frontalement la question sociale, et c’est une bonne idée, car le roman nous porte aussitôt dans une nouvelle dimension. Encore une nouvelle couche de lecture. Encore une raison de se laisser prendre. Il me semble aussi que c’est la première fois que le romancier écrit un roman presque choral, où les personnages ont une importance égale.

Bref, il semble qu’il y ait là une nouvelle veine, un nouveau souffle dans cette Å“uvre foisonnante. Alors quoi, on a beau être désespéré, hourrah!


Sunset Park, de Paul Auster (traduction de Pierre Furlan), Ed. Actes Sud

Des vies (rêvées) d’oiseaux / LIVRES

septembre 30th, 2011

Je vous ai déjà fait part de mon enthousiasme pour l’univers de Véronique Ovaldé, et surtout pour celui de Ce que je sais de Vera Candida, son formidable et foisonnant roman sorti il y a deux ans. On a toujours un peu peur quand on a tellement aimé un livre d’être déçu par le suivant…

Ouf, il n’en est rien. Des vies d’oiseaux est certes moins flamboyant que le précédent, mais la magie Ovaldé continue d’opérer. On est toujours en Amérique Latine. Pas dans un pays en particulier, mais dans le pays de Véronique Ovaldé, cette terre imaginaire reconstituée à partir d’éléments réels, comme ce village d’Irigoy, un bout du monde sans foi ni loi, fait de violence, de misère, de décadence… C’est de ce village que vient la belle Vida, mais elle s’en est sortie grâce à un beau mariage avec un bourgeois qui l’aime, sans doute, oui, comme on aime un beau vase. Elle est décorative, Vida, dans sa maison dernier cri qui s’enfonce dans un terrain trop meuble. Elle est décorative, et elle étouffe dans ce décor où le seul air qu’elle respire est un air conditionné. Oui, mais elle s’est sortie d’Irigoy.

L’amoureux de sa fille Paloma aussi s’en est sorti, même s’il a gardé ses manières de bad boy. Tant mieux, c’est ça qui plaît à la tout aussi jolie Paloma. Ce qu’ils font, tous les deux, pour respirer un air meilleur, c’est qu’ils vivent comme des coucous, dans les maisons des autres quand leurs riches propriétaires sont en vacances. Des vies d’oiseaux…

Le lien entre ces deux couples, c’est un lieutenant de police qui n’en finit pas de ne pas se remettre de son chagrin d’amour. Il est ténébreux, pas vraiment beau, mais il est tranquille, il est rassurant, et Vida a besoin d’être rassurée. Alors ce qui doit arriver arrive, un couple se défait et un autre s’apprête à se former. Ce sera le troisième, il y a en aura un quatrième, encore plus curieux. Celui d’un amoché de la vie et d’une croupière, un couple amical, qui boucle la boucle entre ces quelques personnages inégalement attachants.

Finalement, c’est nous, les coucous, à passer comme ça, d’un nid à l’autre. Mais notre seul désir, c’est de rester dans le nid de Véronique Ovaldé, dans la richesse de sa langue, dans son regard si singulier sur les choses, dans son imaginaire tout en contrastes où tout n’est pas beau, loin de là.

Alors, c’est sûr, ça ne va pas être facile d’attendre le prochain roman! D’ici là, vous pouvez toujours réécouter la matinale de Nathalie Piolé avec la romancière en podcast sur notre site (voir le blog photo). Et engloutir ces deux romans (les autres, aussi, mais l’univers est différent) parus aux Editions de l’Olivier.

Des vies d’oiseaux, Véronique Ovaldé, Ed. de l’Olivier

Brassaï en Amérique

septembre 6th, 2011

En 1957, Brassaï est un homme mûr qui aborde pour la première fois le continent américain avec un enthousiasme de jeune homme. Invité par le luxueux magazine Holiday, le photographe foule un territoire qui lui est encore vierge, et un territoire qui nous intéresse en particulier à TSF, puisqu’il coïncide avec celui du jazz : la Louisiane et New York. Ce séjour de plusieurs mois représente un tournant dans la carrière du photographe, tant sur le plan esthétique que sur celui de son entregent et, par ricochet, de son porte-monnaie.

Enthousiasme, donc. Car Brassaï est follement excité à l’idée de découvrir l’Amérique, mais aussi ému de retrouver ses amis partis s’y installer après les Années Folles, André Kertesz son compatriote en tête. Il porte sur le Nouveau Monde un regard plein de candeur et de malice. Il vole des clichés à des couples d’amoureux, de dos, de profil, de face, en mouvement, toujours, en action. En pleine conversation. On est happé par ces photos en couleurs, qui nous transportent aussi dans les heureuses années de l’Amérique. Heureuses? Ça dépend pour qui… Brassaï semble visiblement frappé par une frange de la population qu’on ne voit guère à l’époque, dans les magazines : les Noirs. Le petit peuple, toujours bien mis, modeste, souvent religieux. Je pense à ce couple de personnes âgées : ils sont grands, ils sont minces, ils sont sans doute en habit du dimanche, malgré leur pauvreté apparente, ils sont beaux, ils sont émouvants. Ils ne semblent pas voir l’objectif, peut-être ne le voient-il pas.

Une autre fois, on est dans le jazz, devant un club de la Nouvelle-Orléans. On s’apprête à y danser avec le quintette d‘Earl Williams, légende locale aux airs de crooner à la Nat King Cole. Puis on part dans une boîte sur Bourbon Street, ça donne moins envie, il y a des marines et de l’alcool, beaucoup. Un Noir, aussi, c’est le seul du tableau. Il porte un plateau de verres, c’est encore l’Amérique de l’Apartheid. Pas forcément heureuse pour tout le monde, donc…

Et Brassaï nous dit aussi cela, avec un regard d’une intelligence folle, sans démonstration. On se perd avec délice dans l’Amérique de Brassaï, et on a l’impression d’en sortir un tout petit peu plus intelligent.

Brassaï en Amérique, Ed. Flammarion (avec une introduction très riche d’Agnès de Gouvion Saint-Cyr)

Exposition à voir au Pavillon Populaire, à Montpellier, jusqu’au 30 octobre.

Un (vieil) air du temps

août 31st, 2011

C’est curieux, l’air du temps… Deux romans de la rentrée littéraire (au moins) parlent de la vieillesse, et plus en particulier de celle qu’on peut tristement passer dans une maison de retraite. Le premier fait pas mal de ramdam, le second est plus discret.

David Foenkinos raconte ses Souvenirs, depuis son enfance avec son grand-père qui l’amenait au guignol, jusqu’à aujourd’hui, après son histoire d’amour, son fils, sa séparation. Entretemps, il nous fait découvrir sa tendre et malicieuse grand-mère, celle qui, après la mort de son mari, se voit forcée par ses fils de s’installer dans une maison de retraite. Elle y est si peu heureuse qu’elle fugue… Et le seul à qui elle accepte de parler, le seul qui la devine si bien qu’il arrive à la retrouver, c’est son petit-fils, double de l’auteur. Peut-être l’auteur lui-même.

Fanny Saintenoy, dans Juste avant, nous envoûte avec sa petite arrière-grand-mère, que l’on rencontre à presque cent ans sur son lit de mort. Qu’elle est attachante, cette Juliette, sa « Granny », sa « vieille pomme »! Pour elle, la maison de retraite est plus supportable, elle y a des copines. Comme elle en a toujours eu, parce qu’elle a toujours su faire rire tout le monde quand sa vie, franchement, n’a pas toujours été gaie. Une vie de femme, avec des femmes, les hommes s’y sont souvent fait la malle. Pas grave, on est bien, dans le clan féminin, on a de la force, et de la joie de vivre.

Il y a de nombreux points communs entre ces deux livres, outre ces histoires de grands-mères et de maisons de retraite pas très drôles. Il y a aussi une sensibilité délicate et légère, une politesse à toujours nous faire sourire là il y aurait de quoi s’apitoyer. Fanny Saintenoy et David Foenkinos appartiennent à la même famille d’auteurs, qui disent des choses intimes sans nous parler de leur nombril, qui savent parfaitement doser entre distance et proximité. En un mot, ce sont des auteurs subtils et leurs livres, malgré quelques faiblesses, le sont tout autant. Et vive la tendresse, bordel!


Les Souvenirs, David Foenkinos, Ed. Gallimard

Juste avant, Fanny Saintenoy, Ed. Flammarion

Un peu gênée aux entournures…

août 22nd, 2011

Commençons par le début. Le début, c’est une enfance, la mienne. Avec, dans un petit écran vraiment petit, une émission culte, déjà : « Le Grand Echiquier » (est-ce bien normal d’aimer « Le Grand Echiquier » lorsqu’on est enfant?). Je n’y comprenais pas grand chose, évidemment, mais j’aimais ce rendez-vous convivial, élégant, cultivé. Sans savoir pourquoi, je comprenais que ça volait haut, comme « Apostrophes », et ça me plaisait. Dans ma mémoire, au « Grand Echiquier », il y avait toujours les mêmes invités : Karajan (je l’adorais, il était beau!), Gilles Vigneault (il me soûlait, mais j’aimais son accent) et l’indispensable Georges Brassens, sa pipe, sa grosse moustache, son sourire timide, son air bourru et cette façon de s’exprimer, si élégante, si délicate. A l’époque, je n’aimais pas ses chansons, mais déjà, j’aimais l’homme.
Et puis c’est tout. Adulte, je me suis acheté des disques de Brassens, et je les ai aimés, avec modération.
Il y a seulement quelques années que je me suis mise à les écouter vraiment et à savourer la perfection de chacune de leurs chansons, leur rythmique, leur mélodie et leur poésie. Depuis, c’est comme ça, Brassens, j’adore.
Mais je ne le connaissais pas vraiment. Bien sûr, il ne se dévoilait pas facilement. Ça se méritait, de connaître Brassens pour de vrai. Ça se comptait en années, en longues années d’amitié fidèle. Et malheureusement, je n’ai jamais compté parmi ses amis (quel rêve!). Aussi me voici un peu gênée aux entournures de voir sa vie ainsi exposée à la Cité de la Musique. Bien sûr, l’exposition « Brassens ou la liberté » a été conçue par une journaliste (Clémentine Deroudille) aussi spécialiste que respectueuse et par un dessinateur (Joan Sfar) aussi amoureux que prolixe, c’est dire. Bien sûr, elle ne fait que forcer notre admiration et notre tendresse, bien sûr on y découvre des choses fantastiques, des témoignages d’amitié, de fidélité, de respect, des rencontres, des lettres, des photos, des choses drôles et d’autres moins. Oui, mais voilà : est-ce que l’exhibition de sa vie, même pas très privée, n’aurait pas dérangé Brassens, si discret, si secret?

Ben si, forcément. Alors, voilà : ça me gêne. J’ai peur d’en avoir trop vu, d’en avoir trop lu (le catalogue, qui est surtout un album de Joan Sfar, comme l’expo est aussi une expo des dessins de Joan Sfar, est très réussi, riche, ludique et argumenté). Il y des artistes dont on se dit qu’ils auraient été contents qu’on les connaissent mieux, fût-ce à titre posthume. Brassens, non. Lui, tout ce qu’il veut, c’est reposer en paix au cimetière des pauvres, au Py. Celui du bas, qui a les pieds dans l’étang de Thau, cet étang où son oncle, paraît-il, s’est noyé, cet étang d’où l’on voit à Bouzigues l’ombre de son grand-père qui y était tonnelier. Tout simplement.

« Brassens ou la liberté » à la Cité de la Musique, à Paris

Brassens ou la liberté, Clémentine Deroudille & Joan Sfar, éditions Dargaud


Demandez le Houellebecq nouveau!

septembre 9th, 2010

On savait déjà tout du nouveau Houellebecq (voir le blog de Laurent Sapir) des semaines avant qu’il ne sorte en librairie. On attendait un scandale, et le scandale n’est pas venu, malgré quelques ridicules tentatives d’accusation pour plagiat. Et pour cause, La carte et le territoire n’est pas un livre scandaleux, pas plus qu’un livre dérangeant ; ça n’est pas non plus un livre génial. Mais c’est un livre brillant, comme peut l’être son généralement obscur auteur. Son personnage principal, qui n’est pas un héros, est artiste. Un gars qui ne fait pas exprès de réussir, qui ne le souhaite même pas. C’est un peintre/photographe/vidéaste qui veut montrer la réalité au plus près, et c’est exactement ce que fait Michel Houellebecq, bien qu’il ne penche jamais vers le livre documentaire. Et comment ce miracle est-il possible ? Je suppose que c’est cela que l’on appelle le talent.
Dans ce livre pressenti pour le prochain Goncourt, on s’amuse beaucoup, et ça, on ne l’a guère dit, si ? Il y a certaines scènes d’anthologie assez hilarantes, comme une mémorable Saint-Sylvestre chez le journaliste Jean-Pierre Pernot. On est ému, parfois, et notamment par la relation que le personnage entretient avec son architecte de père. On est lassé, aussi, par les longues descriptions techniques, mais ça fait partie du jeu, on peut les lire en diagonale, c’est le genre de Houellebecq, donc, de rendre compte du monde. Et c’est ça, sa conception de la littérature.
Le romancier nous balade, d’un univers à l’autre, et même d’un univers littéraire à l’autre, il va même faire un tour du côté du polar vers la fin du livre et c’est pas mal, cette incursion. Son livre n’est pas génial, non,  mais c’est un bon livre, qui se lit avec appétit et avec un plaisir qu’il faut ne pas bouder. Je ne sais pas si Houellebecq, qui a déjà enregistré un disque, se livre à la pratique de l’art plastique, mais il a de vraies bonnes idées en la matière, qui ne sont pas que des idées de romancier. A suivre, peut-être?

La carte et le territoire, Michel Houellebecq, Ed. Flammarion