Joyce Maynard, une adolescente américaine

avril 24th, 2013

Oui, la romancière Joyce Maynard est une adolescente américaine de presque 60 ans. J’ai eu l’occasion de la rencontrer récemment à Paris et elle reste, à un peu de patine près, la jeune fille qui figure, en jean et baskets, sur la couverture de l’un de ses deux livres de jeunesse que Philippe Rey a eu l’excellente idée d’éditer en français.

Joyce Maynard, je vous en ai déjà parlé dans ce blog, après ma lecture de ce qui reste pour le moment mon roman préféré d’elle : Les Filles de l’Ouragan. C’était il y a un an. On l’avait redécouverte depuis peu, avec Un long week-end. Redécouverte, parce que, pendant des années et même des décennies, elle avait été mise au ban de la bonne société littéraire américaine. Son crime? Avoir écorniflé un mythe : le grand JD Salinger en personne, avec qui elle a passé une année de sa vie, année qu’elle a racontée dans Et devant moi le monde. D’autant que l’auteur de L’attrape-cœurs a été un compagnon extrêmement exigeant et dominant. Et elle, était à l’époque une toute jeune femme très peu sûre d’elle et très malléable.

C’est d’ailleurs avec le regard de l’écrivain par-dessus son épaule qu’elle a écrit Une adolescence américaine, prolongement en livre d’un article qu’elle avait écrit pour le New York Times, qui l’avait fait remarquer du monde en général et de Salinger en particulier. Elle avait dix-huit ans. Dans ce livre, qu’on ne découvre donc qu’aujourd’hui, elle décrit les adolescentes de son temps et de son milieu : qui font des études, qui bénéficient de la libération des mœurs, qui fument des pétards et découvrent joyeusement la sexualité. Elle n’en fait pas partie. Déjà, elle se distingue de la masse. Et pas seulement par son attitude, car le livre est d’une incroyable maturité! (Mais que faisions-nous à dix-huit ans, au lieu d’écrire des livres pareils?) Certes, elle n’y décrit qu’une partie de la jeunesse américaine, mais avec une telle précision, une telle finesse qu’on ne lui en veut pas de ne pas voir le reste du monde qui l’entoure et notamment l’autre partie de la jeunesse américaine, moins dorée…

C’est ce monde-là qu’elle aborde quelques années plus tard dans Baby Love, son premier roman, où effectivement il est question de bébés et d’amour. Il y est surtout question d’une génération qui, fauchée en pleine adolescence par la lourde responsabilité parentale, n’a pour autre avenir que de vivoter dans une petite ville de province. Sans études, sans avenir, sans possibilité d’évolution. Pourtant, rien de plombant dans cette ronde de personnages, qui se succèdent dans des tableaux concis, tant l’écriture maynardienne est alerte. Certains veulent vivre comme des grands, d’autres cherchent à prolonger leur adolescence, d’autres encore lui ressemblent, qui veulent se sortir de là et tenter leur chance dans une grande ville. Il y en a aussi, des « grands », qui parfois ne sont pas moins désorientés que leurs cadets. Ces personnages se croisent parfois, s’évitent aussi. Il n’y a pas réellement d’intrigue, mettons plutôt le mot au pluriel. Et ajoutons-y une déclinaison de sentiments.

Il y a cette fille à qui la grossesse a fait prendre vingt kilos et qui est prête à brader son corps mal aimé, passant en toute innocence sa rage sur son tout petit-enfant. Il y a cette autre qui cherche à être la petite Américaine parfaite, bonne épouse, bonne mère, bonne ménagère. Elle n’est pourtant pas encore adulte… Et puis il y a cette autre fille, mystérieuse, solitaire, qui vient d’être abandonnée par l’homme plus âgé avec qui elle vivait, qui s’isole dans une maison trop grande pour elle, trop vieille pour elle et qui vit meurtrie dans le souvenir d’un amour perdu. Cette fille qui pourrait ressembler aux autres (elle a le même âge qu’elles) et qui en est si différente… Cette fille, c’est le double romanesque de Joyce Maynard, c’est la jeune fille d’Une adolescence américaine et c’est sans doute le personnage le plus attachant du livre. Aussi attachant, déjà, que la Joyce Maynard d’aujourd’hui.

Une adolescence américaine et Baby Love, Joyce Maynard, Editions Philippe Rey (traductions de Simone Arous et Mimi Perrin)


Paul Auster, I love you!

mars 27th, 2013

« Tenir tes bébés dans tes bras.

Tenir ta femme dans tes bras.

Tes pieds nus sur le sol froid au moment où tu sors du lit et vas jusqu’à la fenêtre. Tu as soixante-quatre ans. Dehors, l’air est gris, presque blanc, pas de soleil en vue. Tu te demandes : combien de matins reste-t-il?

Une porte s’est refermée. Une autre porte s’est ouverte.

Tu es entré dans l’hiver de ta vie. »

J’ai entendu Paul Auster raconter à la radio qu’il avait écrit son dernier livre en hiver, d’où son titre, Chronique d’hiver. À la lecture de cette dernière page, bien sûr, on le comprend autrement. On comprend aussi, en concentré, ce qu’on va trouver dans les 250 pages précédentes  (comme toujours chez lui)  : des émotions, des sensations et cette subtile intelligence des choses, des gens, du moment… Je n’ai pas de scrupules à dévoiler ces derniers mots, il n’y a pas de suspense dans le livre. Ce que Paul Auster  a raconté avant, c’est le reste de sa vie jusque-là : le printemps, l’été, l’automne. Je ne veux pas croire qu’on en soit déjà à l’hiver.

L’habileté de cette Chronique d’hiver, c’est que, à la différence des récits autobiographiques classiques, elle dit les souvenirs de son auteur dans le désordre. En dressant des listes : les lieux où il a vécu, les trajets qu’il a accomplis, les aliments qu’il a avalés, les plaisirs qu’il sait cultiver, les drames qu’il a traversés, les femmes qu’il a aimées, les passagères, les permanentes, les éternelles. Quand on a lu toute la fiction de Paul Auster (c’est mon cas), on se délecte de trouver des clés à certains de ses romans, qu’il prend même la peine de nous les préciser. Si l’on n’a rien lu d’autre, il me semble que ça n’est pas un problème pour aborder ce livre difficile à définir, tant il est fluide, sensible et brillant. L’écrivain y mêle trivial et métaphysique, violence aiguë et immense douceur, angoisse sourde et sérénité parfois affleurée… Et nous entraîne dans une réflexion abyssale sur le temps qui passe.

Je crois que ce que j’aime le plus chez Paul Auster, c’est cette immense qualité qu’il a de reconnaître les gens de valeur, et de les apprécier. C’est une chose que l’on décèle dans ses romans, et qui se révèle ici. J’ai souvent lu les livres de son épouse, Siri Hustvedt, j’y trouve la même qualité. Pas étonnant que ces deux-là se soient trouvés. Cette « Chronique d’hiver » est, entre autres, une belle déclaration d’un mari à sa femme. Quelle atmosphère d’intelligence et d’humanité doit-il régner dans cette maison de Brooklyn qu’ils habitent depuis de nombreuses années, avec cette chambre d’amie que je rêve d’occuper!

Paul Auster, I love you, en français, en English, je vous aime, livre après livre. Chaque nouvelle publication est source pour moi d’une grande excitation. Parfois, j’ai été déçue (ça arrive, en amour), mais celui-ci m’a enchantée, m’a émue, je lui souhaite une longue et belle route. Comme à vous, ainsi qu’un bel hiver. Couvrez-vous bien, surtout, ne prenez pas froid.

Chronique d’hiver, Paul Auster, Ed. Actes Sud (traduction Pierre Furlan)


Mon roman d’homme (enfin!) / Une fille, qui danse

mars 4th, 2013

Nous nous sommes fait une remarque récemment, avec mon collègue (et copain amoureux de littérature comme moi) Laurent Sapir : mais quel sera le grand roman d’homme qui va bouleverser notre fin d’hiver? Non pas que nous soyons obsédés par la question du sexe ou même du genre, mais enfin, nous avons constaté que tous les livres que nous lisions étaient écrits par des romancières et que celui qui nous avait vraiment tapé dans l’œil aussi (Mourir est un art, comme tout le reste, d’Oriane Jeancourt Galignani, Ed. Albin-Michel, lisez-en l’excellente critique de Laurent ici.

Bon, j’en suis là de mes réflexions, parce que Laurent, lui, a trouvé son roman écrit par un garçon (vous lui demanderez lequel). Moi, j’ai tenté ma chance avec le nouveau Julian Barnes, dont j’ai lu tellement de bien dans la presse. Il faut dire que j’ai été intriguée par le titre, avec sa virgule, comme dans le roman qui m’avait tapé dans l’œil (consacré à Sylvia Plath) : Une fille, qui danse. « Autant dans Mourir est un art, comme tout le reste », cette virgule s’imposait, autant dans le roman de l’auteur anglais, elle intrigue… Le livre aussi, à sa lecture, intrigue. Il commence dans les années 60, pendant les années lycées du narrateur. Les années où se lient des amitiés que l’on croit parfois indéfectibles. Mais il peut arriver qu’une fille, entre deux garçons, vienne les défaire. Cette fille, en l’occurrence, n’est pas du genre à danser. Et pourtant, c’est elle, la fille du titre. Car en effet, une fois dans le roman, elle danse. On dirait aujourd’hui, si l’expression n’était pas si affreuse, qu’elle « se lâche ». Une fois. Tout le reste du livre, elle se surveille. Et à vrai dire, ça ne la rend pas très sympathique, contrairement au narrateur.

Parce que la fille (celle qui danse, donc, je ne vais pas vous le répéter cent fois) revient dans le décor quarante ans plus tard, et notre Tony Webster (le narrateur, qui dit « je ») en est pas mal bouleversé. A partir de là, on change complètement de style de roman. On n’est plus dans les années lycée, mais dans celles de l’errance du retraité comme je les aime. De ces types qui n’ont rien d’autre à faire que de traverser Londres pour acheter un cordon de rechange pour un store. De ces types qui deviennent des habitués d’un pub insignifiant dans un quartier qui le serait tout autant s’il n’était à l’exact opposé du lieu d’habitation de notre drôle de héros. Pourquoi? On ne le saura qu’à la fin, lorsqu’on se sera enfin attaché à ce bonhomme assez non-sense. Et c’est le moment qu’il choisira pour nous lâcher. Là, dans ce quartier insignifiant, dans ce pub insignifiant, avec la clé d’une énigme qui nous met légèrement mal à l’aise…

J’ai lu ce livre assez paresseusement, mais je l’ai refermé avec regret. J’y étais bien, il me laisse aujourd’hui un bon goût dans l’imagination, dans cette partie de mon cerveau qui s’attache à une histoire, bien sûr, mais aussi à un style, à une langue, à un univers… Oui, en fin de compte, elle m’a plu, cette fille. Qui danse. Et qui a été couronnée du prestigieux « Booker Prize ». C’est pas pour rien. Et puis, moi, je l’ai peut-être trouvé, mon roman d’homme!

Une fille, qui danse, Julian Barnes, Ed. Mercure de France (traduction Jean-Pierre Aoustin)


Aux frontières de la soif, de Kettly Mars

janvier 31st, 2013

Au début, on se demande si c’est un sale type. Un architecte friqué, qui a écrit un livre à succès (un seul) avant de perdre l’inspiration, puis de se perdre, lui, dans le campement de fortune de Canaan, véritable ville dans la ville, immense bidonville abritant toute la misère du monde de Haïti après le tremblement de terre de 2010. Oui, Fito Belmar se perd, et on n’a aucune envie de le suivre, dans des amours tarifées avec de très jeunes filles. Des enfants, disons-le.

Il n’est pas très sympathique, ce Fito : notable, pédophile, qui ne fait rien pour qu’on l’aime puisqu’il ne s’aime pas lui-même, qui ne (re-)connaît pas l’homme qui, chaque vendredi à 19h précises, va voler dans les pires conditions des éclats d’enfance qui, seuls, le ramènent brièvement à la vie. Non, on ne l’aime pas. On ne peut pas l’aimer. Seul pourrait le faire un étranger, une étrangère… à sa vie, à sa culture, à sa luxure. Et l’étrangère vient, sous les traits énigmatiques d’une journaliste japonaise, possible planche de salut qu’il ne saura pas saisir.

Le nouveau roman de l’Haïtienne Kettly Mars saisit. D’abord parce qu’il conduit dans les bas-fonds (les fonds au sens marin, car la mer joue un rôle fondamental dans ce roman insulaire) d’Haïti, et qu’il montre la violente réalité d’un pays livré à lui-même. Ensuite parce que, à l’image de ce pays cabossé, il nous intéresse malgré nous à cet homme perdu, cet homme en souffrance, vers qui on n’a pas envie de tendre la main. Enfin, parce que, loin des volutes habituels de la littérature haïtienne, sa langue directe, dépouillée, séduit. Sans chichis, sans emphase. Dans Aux frontières de la soif, il n’y a pas plus de jugement que d’espoir. Il y a un constat, celui d’un triste marasme. Et de la poésie qui réussit, malgré tout, à exister.

Aux frontières de la soif, Kettly Mars, Ed. Mercure de France


L’arroseur et son arrosoir

décembre 26th, 2012

Bernard Pivot a une maladie chronique : la questionnite. Heureusement pour nous, il a exploité ce grave handicap dans des émissions qui resteront à jamais gravées dans nos mémoires cathodiques, et en particulier dans la mienne. Je le clame haut et fort dans ces pages lues par des centaines de milliers de gens (et peut-être plus) : Bernard Pivot, je vous aime!

Voilà qui m’a mise dans d’évidentes bonnes dispositions pour aborder son livre Oui, mais quelle est la question?,  qu’il présente comme un roman. Son personnage principal, qui n’est pas exactement un héros, lui ressemble beaucoup : il est un célèbre journaliste qui enquiquine son entourage et tous ceux qu’il approche avec des questions si directes qu’elles peuvent en être parfois dérangeantes. Les femmes de sa vie, notamment (celles du personnage de papier), en ont souvent été lassées. Parfois d’être trop questionnées, parfois — paradoxalement — pas assez.

Mais mettez-vous à sa place, enfin. Comment se taire quand on a une curiosité si envahissante? Vous êtes-vous demandé, vous, si Mistinguett avait couché avec l’amateur de jolis garçons Jean Cocteau? La question du lieu de naissance d’Homère vous a-t-il déjà empêché de dormir? Adam Hitch, oui. Et croyez-moi, c’est pas simple de vivre avec des tonnes de questions en tête, surtout qu’elles sortent souvent au mauvais moment.

Alors voilà, Bernard Pivot raconte sans doute une partie de sa vie, on cherche des clés, mais c’est idiot. On lit des noms connus, et même le sien, puisque Adam Hitch, comme Madame Bovary, c’est lui mais pas complètement (Il n’est curieusement jamais question de livres dans celui-ci, d’ailleurs.). On les lit avec aisance, avec plaisir et souvent le sourire aux lèvres, car Bernard Pivot — on n’a pas attendu son livre pour s’en rendre compte — a de l’esprit, en plus d’avoir aussi pas mal de qualités pour faire partager les rencontres qu’il a faites toute sa vie derrière un micro ou une caméra. Enfin, pas lui, Adam Hitch. Alors bien sûr qu’on voudrait lui poser un tas de questions. A Bernard Pivot (vous suivez?), mais il n’aime pas ça. Enfin, pas lui, Adam Hitch : « L’une des raisons pour lesquelles je n’aime pas être questionné, et surtout, interviewé, c’est parce que , enfermé dans mon respect pour les questions, je ne peux pas me laisser aller à répondre par des craques. Je suis moralement dans l’obligation de dire la vérité. Ce n’est pas toujours confortable. Si l’on ne veut pas que je dise des mensonges, il faut me poser des questions. » Voilà donc un arroseur qui, plutôt que de se faire arroser, préfère sortir l’arrosoir tout seul.

Quand on aime les interviews (qu’on ait la chance de les faire soi-même ou pas), on ne peut que se passionner pour un tel ouvrage, qui n’est ni un manuel, ni un récit, ni un recueil de souvenirs, qui est un roman, d’une forme un peu curieuse… « La réponse est oui, mais quelle était la question? » (Woody Allen, en exergue)

Bernard Pivot, Oui, mais quelle est la question?, Ed. NiL


Le rire ou la vie!

avril 4th, 2012

François L’Yvonnet est prof de philo, entre autres multiples activités. Il est donc pas mal documenté en la matière, et quand il s’agit de parler du rire, il est plutôt à l’aise pour convoquer Socrate et Bergson. Mais il redescend vite de ces hautes sphères, pour mieux éreinter ceux qu’il appelle les néo-humoristes d’aujourd’hui, et qu’à franchement parler, il ne trouve pas drôles du tout. Nous non plus. Dans son petit livre Homo comicus ou l’intégrisme de la rigolade, c’est surtout des Guillon, Bigard et autres Michaël Youn qu’il nous parle, ainsi que, et c’est là le vrai sujet, de la dictature du rire. Grosso modo : moins c’est drôle, plus c’est politiquement correct, plus le public en redemande et feint d’aimer ça. Car si l’on ne rit pas aux blagues, même mauvaises, c’est forcément que l’on est un mauvais coucheur. Or, personne n’a envie de passer pour un mauvais coucheur. Il y a beaucoup de vérités dans le livre de François L’Yvonnet, qui n’a pas peur, lui, de passer pour un mauvais coucheur, au risque de le devenir vraiment. On se sent moins seul lorsque les humoristes de certains médias n’arrivent à nous arracher un sourire, mais il y a aussi pas mal de condescendance dans ce court essai, et c’est dommage. On aimerait bien que l’auteur applique à ses propos un peu du second degré dont il déplore tant l’absence chez nos contemporains humoristes. Du coup, on y perd en causticité. Si les comiques ne sont pas toujours drôles, ceux qui parlent d’humour le sont aussi rarement. C’est un regret, mais que cela ne vous épargne pas la rapide lecture de cet ouvrage que vous trouverez dans la collection Essai des Mille et une nuits. Sans rire.

Homo comicus ou l’intégrisme de la rigolade, François L’Yvonnet, Coll. Essai , Ed. Mille et une nuits


Berbérian a encore frappé

mars 22nd, 2012

Bienvenue à Nanarland ! Après nous avoir baladés dans « Boboland », le dessinateur Charles Berbérian, Grand Prix, avec son complice Dupuy, de la Ville d’Angoulême en 2008, nous initie avec son dernier album à la dégustation des nanars les plus redoutables. Dans Cinérama, il propose, comme il le dit lui-même, une « sélection des meilleurs plus mauvais films du monde ». Souvenirs directs de son enfance et de son adolescence, ces films qu’il a vus à Bagdad où ailleurs, là où il a vécu — et où des programmateurs scrupuleux imaginaient qu’il était préférable de montrer à des enfants des séries Z plutôt que ce qu’ils attendaient, c’est-à-dire des films rigolos avec Louis de Funès — sont globalement des œuvres plutôt exotiques, avec des filles roulées comme des bolides et des hommes aux muscles saillants, des films d’ailleurs, de Turquie, d’Italie, ou de France (le « Paroles et musique » d’Elie Chouraqui n’échappe pas au douloureux traitement)… Du coup, même si le dessinateur les a parfois trouvés affligeants à la première vision, il les regarde aujourd’hui avec une certaine tendresse, qu’il nous fait partager, avec humour et générosité, comme toujours. On en viendrait presque à avoir envie de les voir ! C’est dire…

Cet album paru en technicolor chez Fluide Glacial est sorti avec le printemps, le 21 mars. Et cette sortie sera dignement fêtée lundi 26 mars à Paris dans le cadre d’une Carte Blanche que le cinéma MK2 Bibliothèque offre à Charles Berbérian. Au programme : une dédicace à partir de 17h, une conférence / débat à 20h suivie de la projection du film « La Cité de la Peur », d’Alain Berbérian, son frère, mieux connu sous l’étiquette du « film de Les Nuls ».


Les filles de l’ouragan, de Joyce Maynard

mars 5th, 2012

On connaît Joyce Maynard pour de mauvaises raisons. Ou plutôt pour des raisons énervantes : on nous la présente toujours par rapport à J.-D. Salinger, avec qui elle a vécu toute jeune une expérience de vie commune pour le moins… curieuse. C’est une histoire qu’elle a racontée bien plus tard dans un livre qui lui a valu sa mise au pilori par le monde de la littérature et de l’édition aux Etats-Unis. On ne touche pas à un mythe en toute impunité. La suite, ça a été un long silence littéraire forcé, puis un retour avec l’excellent Un long week-end, publié d’abord de manière anonyme, et, enfin, celui de la vraie Joyce Maynard, formidable romancière qu’on retrouve aujourd’hui avec un plaisir indicible avec ce dernier livre intitulé Les filles de l’ouragan.

Alors, comment vous parler de ce livre sans divulguer le secret qui est son pivot?

C’est l’histoire de deux familles très très différentes qui, par une facétie destin, se trouvent réunies dans une maternité, neuf mois jour pour jour après un mémorable ouragan, pour la naissance de leurs filles respectives.

Non. C’est l’histoire de deux jeunes femmes qui sont nées le même jour au fin fond des Etats-Unis, l’une dans une famille paysanne, l’autre dans une famille fantasque. Ces deux jeunes femmes sont nées le même jour mais ne se ressemblent guère : l’une, dans sa famille terrienne, se sent attirée par l’art et l’autre, dans sa famille bohème, ne rêve que de stabilité et de racines. Les deux, pourtant, sont réunies de manière aussi artificielle que tenace, par la mère de l’une d’elles qui veut absolument voir en elles des « sœurs d’anniversaire ». Et créer des liens qui ne prendront pas. Pendant toute une vie, ces deux-là, qui n’ont vraiment rien à échanger, vont se croiser sans comprendre qu’un terrible secret les lie.

C’est aussi le récit de deux très belles histoires d’amour, l’une entre un homme et une femme, qui sera brutalement interrompue on ne sait pas vraiment pour quelle raison (on le saura plus tard), et l’autre entre deux femmes, qui sera lentement et tristement interrompue par la mort.

C’est enfin le portrait d’une Amérique pleine de contrastes, à travers les décennies, des années 50 à aujourd’hui, une Amérique agricole rarement abordée par les auteurs contemporains…

Ces « filles de l’ouragan » nous racontent elles-mêmes leur histoire et celle de ceux qui les entourent, chacune à son tour, chapitre par chapitre, dans un procédé systématique qui serait lourd, sans doute, s’il était utilisé par un autre que Joyce Maynard. Car son écriture est si simple, si fluide, si attachante, que, de toute façon, on lui laisserait tout passer… Mais on n’a rien à lui laisser passer. Son roman est parfait. On est en haleine du début jusqu’à la fin ; on n’a jamais autant accordé d’importance à la météo, à la terre, aux fraises, aux Massey-Ferguson ; on se prend d’une tendresse éperdue pour ses personnages, pour le père agriculteur, pour le grand frère paumé, pour Ruth, la « Grande Perche » idéaliste, pour Dana, la courte-sur-pattes amoureuse… Oh, ce que c’est triste de les quitter à la fin. Vite, vite, un autre roman! Dommage qu’on ait déjà lu le trop court corpus de Joyce Maynard, il va falloir attendre le prochain.

Les filles de l’ouragan, Joyce Maynard, Ed. Philippe Rey


Méta-Maus ou Maus (re-)vu par Art Spiegelman

mars 5th, 2012

Maus, c’est une BD choc en deux volumes, parue dans les années 80 sur l’Holocauste, un sujet dont on ne parlait pas encore comme on le fait aujourd’hui. Il se trouve que le sujet hantait depuis toujours son auteur, dont les parents ont été déportés à Auschwitz.

Art Spiegelman a reçu le prix Pullitzer pour cette œuvre qui, depuis, reste un best-seller international ainsi que, pour le public, une façon accessible — en BD — de se confronter à un sujet difficile.

Meta-Maus est, comme nous l’indique son éditeur, « un nouveau regard sur Maus, un classique des temps modernes ». C’est un ouvrage abyssal : il y a le livre, avec une longue interview d’Art Spiegelman par une jeune chercheuse qui a fait sa thèse sur Maus. Le dessinateur explique pourquoi l’Holocauste, pourquoi les souris (il raconte notamment comment, plus ou moins, il a été influencé par Walt Disney!), pourquoi, après les souris sont tout naturellement arrivés les chats, comment il a choisi de les dessiner à la même échelle, il dit, enfin, pourquoi il en est venu à raconter cette histoire en bande dessinée. Il raconte son rapport à son père, assez distant d’abord, puis de plus en plus proche après le suicide de sa mère ; comment Vladek (son père) a égrené ses souvenirs, qui parfois piétinent, se répètent à l’identique mais dont il a tiré l’essentiel dans Maus.

Le tout est agrémenté de dessins, d’ébauches, d’esquisses, de schémas, etc. Le résultat est passionnant, émouvant, magnifique. Comme Maus. Ces ingrédients auraient pu suffire à motiver notre boulimie de Meta-Maus, mais il y a encore mieux, il y a aussi un DVD issu d’un CD-rom paru il y a quelques années. Il propose l’intégrale numérisée de des deux volumes de Maus, à feuilleter avec sa souris et cliquer sur les esquisses restées (heureusement!) dans les nombreuses archives. On peut également y entendre les voix d’Art Spiegelman et de son père… Bref, ça tourne la tête. C’est indispensable et, curieusement, malgré le sujet… plutôt gai!

Meta-Maus, Art Spiegelman, Ed. Flammarion


Mais qui est le mufle?

février 6th, 2012

Il y a des hommes qui trompent et d’autres qui sont trompés. Lui, il fait partie de la seconde catégorie. Les trois femmes avec qui il a vécu sont parties pour des hommes plus riches. La dernière, c’est un peu différent : elle ne serait pas partie, sans doute, s’il avait pu digérer la découverte de ses nombreuses infidélités. Oui, mais voilà, à partir du moment où il tombe sur un SMS révélateur, le personnage de Mufle, le nouveau et court roman d’Eric Neuhoff, ne peut plus penser à autre chose… Et sa belle et atomique Charlotte perd de son lustre : là où n’était que luxe, excitation et volupté, notre cocu pas très magnifique ne voit plus qu’artifice, mensonge et cruauté. Charlotte n’est plus ce qu’elle était, et Lui que l’ombre de lui-même.

Eric Neuhoff vient avec son dernier livre sur le terrain des grands romantiques. Sans aucun doute, cet amateur de Cioran, sous ses dessous de parfait cynique, en est un. On retrouve avec un immense plaisir son style concis, efficace, qui arrive, dans les pires moments de désespoir, à garder une ironie salvatrice. Le journaliste-romancier a l’élégance de faire court. « Evitons les amours aux lentes agonies », entend-on dans « Les Demoiselles de Rochefort. », le film de Jacques Demy. Lui, il lui faut 114 pages pour passer à un nouvel amour. Et si Charlotte dit l’avoir trompé « par mégarde », le personnage, jure, dans les derniers mots du roman, qu’il ne l’a « pas fait exprès »… La vie est bien faite, parfois, dans les romans. Et le mufle pas toujours celui qu’on croit.

Mufle, d’Eric Neuhoff (Ed. Albin Michel)