Je suis le Chien Pitié

mai 5th, 2010

Flûte, alors. Ça m’a repris, de laisser ce blog en jachère! Mais ça veut dire que la terre est bonne, maintenant… En attendant, le spectacle dont je vous parlais la dernière fois, celui de Joël Pommerat qui m’avait si fort impressionnée, a reçu un Molière. C’est chic.

Mais aujourd’hui, je voudrais vous parler photo. A propos d’une belle exposition que j’avais vue à Arles cet été et que j’ai revue dans une toute nouvelle chouette galerie.

Commençons par la galerie. Elle a un joli nom, qui en dit long sur la fantaisie de ses créateurs, une poignée de trentenaires passionnés et entreprenants : La Petite Poule Noire. Retenez bien ce nom, parce que vous pourriez bien vous sentir ridicule, sur le boulevard des Filles du Calvaire, à demander aux passants où se trouve “la petite poule rousse”. Pour vous sauver du ridicule, c’est au 12 dudit boulevard. La petite poule est noire. Et c’est un bel endroit fraîchement et joliment investi. Deux salles, un sous-sol pour les vidéos, beaucoup de clarté, du goût et des sourires. Que demander de mieux?

Une expo de qualité, peut-être. Et l’expo est toute trouvée. Il s’agit de “Je suis le Chien Pitié”, elle est liée à un livre qui porte le même titre, du photographe Oan Kim et de l’écrivain Laurent Gaudé (Goncourt 2004 pour Le soleil des Scorta). Les photos? C’est du vide. Sans rire. C’est une ville vide où on voit bien qu’il manque quelque chose, en l’occurrence des habitants. Il ne reste qu’un chien errant. Et c’est pour ça que c’est si beau, ce no man’s land, cet espace sans temps… Où sommes-nous? Peu importe. Nous sommes dans des noirs et des gris sublimes, lumineux. Tirages soignés, grands formats qui vous happent, je serais bluffée que vous n’en tombiez pas sous le charme ténébreux…

Et si ça n’est pas encore pour cette fois-ci, ce sera pour la suivante, car la Petite Poule Noire est un lieu à suivre…

Galerie La Petite Poule Noire - 12, bd Filles du Calvaire - Paris 11e. L’expo “Je suis le Chien Pitié” est à voir jusqu’au 27 mai.

De bruit et de fureur / THEATRE

février 15th, 2010

C’est drôle, parfois, le hasard du théâtre. Vous vous programmez deux pièces pour le week-end, vous n’en savez pas grand chose, à part votre envie de vous plonger dans des univers autres. Puis lorsque vous les découvrez, vous constatez qu’elles ont des points communs, c’est comme ça, c’est le hasard. Dans “Cercles / Fictions” de Joël Pommerat et dans “Littoral” de Wajdi Mouawad, que l’on peut voir l’une l’autre à Paris ou presque, il y a en commun la guerre, pas mal de personnages, une parole plutôt lyrique, beaucoup de bruit, et un peu de fureur.

“Littoral”, c’est la première pièce du très adulé Wajdi Mouawad, qui en a monté beaucoup, depuis. Je vous parlerais volontiers de ce spectacle choral, dans lequel on s’en veut de ne pas se laisser emporter, tant il semble fougueux et généreux, mais mon ami Laurent Sapir l’a fait si bien, que ce ne serait que redite, en moins vivant, en moins précis, allez donc voir son blog… Trop de peinture, trop de cris, des idées et du désordre, sur cette scène du Théâtre 71, à Malakoff, beaucoup beaucoup d’énergie, pas toujours bien canalisée, et au final, un souffle qui se perd… Il paraît que c’était mieux sous le ciel étoilé du festival d’Avignon.

“Cercles / Fictions”, c’est autre chose. La fougue a disparu. On a mûri. On s’est posé. On a pris le temps de faire du beau, et c’est très réussi. Un spectacle de Joël Pommerat, c’est toujours une expérience, émotionnelle comme visuelle, et là, elle est magnifique. Il y a le lieu, d’abord, le splendide écrin des Bouffes du Nord. Au centre du dispositif, un cercle, des cercles, délimités par le public, pour commencer, parfois par les acteurs, et parfois par la lumière. Encore une pièce que je ne peux pas vous résumer. Il s’agit de tableaux intercalés, où il est question de rapports sociaux, entre des domestiques stylés et des patrons progressistes, d’ascension ou de dégringolade dans la société, de quête mystique, d’enfants qui meurent et d’enfants qu’on ne fera pas. Une clocharde y joue les Belle au Bois Dormant, qui fera presque malgré lui le bonheur de son Prince. Et son malheur aussi. Une patronne demande à ses domestiques de la tutoyer, ça les perturbe plus qu’elle qui, dans son aveuglement, ne se rend pas compte que son mari aime aussi ses employés, de très très près… Un chef d’entreprise, un vrai winner, libéral forever, devient le perdant, parce qu’il y a des fois, dans la vie, où y croire, ça ne suffit pas. Et eux n’y croient plus, ces chômeurs, meurtris jusque dans leur chair de manquer de travail comme d’assurance, d’avenir et d’illusions. Les illusions, elles donnent sur la cour, face à un Monsieur Loyal qui s’offre à nous, c’est notre esclave. Il en rêve. Un chevalier en armure apparaît, un évêque, un supplicié, un cheval. La langue se fait mystique et lumineuse et opaque. Elle envoûte, elle irrite. La langue, en dehors de ces passages hallucinés, est d’une précision d’orfèvre. Comme la mise en scène, au cordeau, de Joël Pommerat, l’auteur en personne. On apparaît, on disparaît, on tourne sur soi, on s’allonge, on se lève, on se traîne, on met des boules à facettes, des costumes blancs, des sourires tristes, et les nerfs en pelote.

Lorsqu’on sort des Bouffes du Nord, côté spectateur, on est tout abasourdi. On retient des tableaux, de la lumière (mais quelle magie!) et du bruit, ce bruit qui vous perce les tympans et vous glace les sangs. Ce bruit de guerre, ce bruit d’orage. Un bruit, aussi fort qu’une image. Ça doit être comme ça, la guerre, quand on est dedans, de l’autre côté de l’écran de télé. Et on trouve Paris tout silencieux, d’un seul coup. Et on est content d’y être, en paix. D’être épargné…


“Littoral”, de Wajdi Mouawad, c’est à Malakoff jusqu’au 21 février et “Cercles / Fictions”, de Joël Pommerat, à Paris jusqu’au 7 mars.

“La menzogna”, de Pippo Delbono / THEATRE

janvier 31st, 2010

J’adore. J’adore, c’est comme ça, le théâtre de Pippo Delbono. Quand d’autres spectateurs se sentent, agressés, floués, offusqués, s’en vont en faisant claquer leur siège ou avec un geste fort peu élégant (je vous jure, je l’ai vu aujourd’hui), moi, j’adore. J’aime cette laideur que Pippo Delbono exploite pour en dégager, par la simple magie de son art, une beauté étrange et envoûtante. En sortant cet après-midi dominical d’une représentation de “La menzogna”, au Théâtre du Rond-Point, j’ai entendu une jeune femme outrée devant la nudité de certains comédiens (et même du metteur en scène) tenir ces propos : “Vraiment, à quoi ça sert de montrer des gens nus sur scène, alors qu’on peut rester dans la suggestion!”. Non, non et non, on ne peut pas rester dans la suggestion quand on est Pippo Delbono, on ne peut pas rester dans le gentil et le correct quand on dénonce un vaste mensonge (la menzogna), le plus répandu peut-être, la prétendue compassion que l’on nous sert à longueur de journaux télévisés (suivez mon regard vers Haïti).

Pippo Delbono a conçu son spectacle à partir d’un triste fait divers : l’explosion en Italie d’une usine appartenant à un grand groupe international qui a fait sept morts. Sept ouvriers. Un événement largement relayé, comme il se doit, par la télé de Berlusconi. Et comme il se doit de même, l’auteur inclassable s’est mis en colère. Alors il a imaginé plus ou moins l’intérieur d’une usine, décor industriel et vestiaires métalliques, avec des ouvriers en combinaison de travail qui côtoient une strip-teaseuse, un hermaphrodite ou quelque chose comme ça, un sourd analphabète avec un pied cassé, des danseurs de tango, un ex-clochard décharné, deux prêtres avec des ray-ban, une Juliette qui pleure son Roméo, un travelot qui écoute des chansons douces… Et lorsque les gens s’expriment, ils hurlent ou ils aboient, ils crachent leur rancœur, leur dégoût, leur haine, et leur hypocrisie. Là où tout n’est que misère, violence et volupté.

De la volupté, il y en a, à la manière brute de Pippo Delbono, qui ne se sépare pas, sur scène, des deux objets du mal : le micro et l’appareil photo. Il est le seul à avoir la parole, celle de l’auteur, celle du commentateur. Sur cette scène, il y a des gens nus, donc. Et qui ne sont pas beaux. On n’est pas là pour se rincer l’œil. On est là pour être modifiés, changés, bousculés. Et ça marche. Il y a dans cette laideur quelque chose qui fascine, qui séduit, qui renverse.

Alors j’entends d’ici les râleurs qui râlent. Etait-il nécessaire de faire danser nu un comédien trisomique? Doit-on exhiber la supposée candeur d’un sourd analphabète qui a passé cinquante ans dans un asile de fous avant de se retrouver dans cette troupe cabossée? Pourquoi préciser qu’un échalas famélique est un ancien clochard, qui le reste un peu? Ça ne serait pas un peu malsain, tout ça? En réponse aux râleurs qui râlent, je dirais que si malsain il y a, c’est notre regard de spectateur, qui nous place dans une position de supériorité. Ceux qui se sentent gênés devant la nudité d’un trisomique peuvent se demander pourquoi. Pippo Delbono montre son monde déglingué tel qu’il est, grotesque et émouvant, et avec quelle puissance, quelle folie, quelle outrance…

A la fin du spectacle, il demande pardon. Pas pour le spectacle, les râleurs qui râlent seront déçus, il demande pardon parce que, comme nous tous, il ment. Et il ment depuis toujours. Sauf, peut-être, lorsqu’il est sur scène, avec ce qu’il appelle son “théâtre de fous”. Et lorsque les saluts sont terminés, que ces drôles de corps ont dépeuplé le plateau, que les uns ont cessé de soupirer et les autres de crier des “bravo” enthousiastes, longtemps, longtemps encore, il reste les frissons. Car c’est cela, le théâtre de Pippo Delbono, c’est de l’émotion brute. Alors forcément, lorsqu’on est habitué à verser des larmes de crocodile devant son petit écran, ça dérange…

“La menzogna”, de et avec Pippo Delbono, c’est au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 6 février.

La Fabrique Imaginaire au TOP! / THEATRE

janvier 17th, 2010

Eve Bonfanti et Yves Hunstad tissent depuis plus de vingt ans une drôle de toile théâtrale où ils emmêlent allègrement les fils. Qui est qui ? Qui fait quoi ? C’est un vrai mystère. Vous vous croyez spectateur et voilà qu’on vous parle comme à un acteur, contraint de jouer son rôle de spectateur. Vous croyez avoir devant vous des acteurs, ou des auteurs peut-être, mais ce sont des auteurs qui jouent des acteurs qui jouent des auteurs. Vous croyez voir un spectacle écrit, comme la plupart des spectacles, mais ce que vous voyez, c’est un spectacle en train de s’écrire. Ecrit, en fait. Ecrit comme s’il était en train de s’écrire…

Vous êtes perdu ? C’est normal, c’est le jeu. Et ce que c’est bon, de se laisser perdre!

Le TOP, le Théâtre de l’Ouest Parisien, à Boulogne-Billancourt, a l’excellente idée de proposer jusqu’au 7 février l’intégrale de leur quatre spectacles, dans l’ordre de leur création, « La tragédie comique », « Du vent… des fantômes », « Au bord de l’eau » et « Voyage 1er épisode ». A un, à deux ou à six sur scène, La Fabrique Imaginaire — c’est le nom de leur compagnie — nous invite à une expérience théâtrale peu commune…
Jusqu’au 21 janvier, c’est le spectacle fondateur que l’on peut voir. « La tragédie comique », jouée par Yves Hunstad et mise en scène par Eve Bonfanti, pose les bases de tout ce qui fera l’enchantement de leurs spectacles suivants. Ce spectacle a été joué plus de cents fois depuis sa création, et il reste aujourd’hui joué partout dans le monde dans une dizaine de langues… Sur scène, le comédien joue un personnage. Ça paraît idiot comme ça, mais on n’a pas tellement l’habitude de voir un personnage qui vous dit qu’il est un personnage. Un personnage né avant son auteur (ça se complique), qui est aussi son acteur. Un personnage qui porte un faux-nez (ça, c’est pour aider à la compréhension du public), alors que l’acteur (celui joué par l’acteur qui joue aussi le personnage), lui, ne porte que ses angoisses et ses doutes. C’est un énorme doute sur pattes, un acteur, en fin de compte. Alors qu’est-ce qu’on voit, au final ? Ben… C’est difficile à dire. Peut-être que ce qu’on voit, ça n’est que LE théâtre. Celui qui nous raconte des histoires tout en nous montrant l’arrière du décor. On fait semblant d’y croire, ça s’appelle la convention théâtrale. Ici, ça pourrait s’appeler aussi la connivence avec le comédien. Car nous sommes tous consentants, et plutôt deux fois qu’une. Sceptiques, s’abstenir.

Et pour porter un texte aussi machiavélique (désolée de ne pas pouvoir vous résumer davantage le spectacle), il fallait une sacrée stature d’acteur. Jamais, en voyant les autres spectacles (ultérieurs, donc) de la comapgnie, je n’avais pris conscience à quel point Yves Hunstad est un acteur exceptionnel. De la carrure d’un Philippe Caubère, qui passe d’un personnage à l’autre en un rien, une lueur dans l’œil, une inflexion dans la voix. Ou de celle, dans un autre genre, de son compatriote belge Jos Houben, avec qui il a en commun un vrai génie du rire.

Les autres spectacles présentés au TOP sont plus minimalistes, plus modestes aussi, peut-être, mais pas moins rares. Je cherche… et non, je ne trouve pas. Je ne trouve rien, en matière de théâtre, qui ressemble à l’univers de la Fabrique Imaginaire. Alors, comme les occasions de les voir sont tout aussi rares, un seul mot d’ordre, qui est aussi un mot d’amie : foncez! Ne perdez pas une minute. Toutes les suivantes seront consacrées à rêver…

La Fabrique Imaginaire, l’intégrale, c’est jusqu’au 7 février au TOP, 1, place Bernard-Palissy, à Boulogne-Billancourt (accessible en métro). On peut y dîner avant et après le spectacle, dans le beau foyer à l’étage. Les spectacles se jouent successivement — ne vous laissez pas prendre par le calendrier — du mardi au samedi à 20h30 et le dimanche à 16h.

Beau, oui, comme Bogie

janvier 5th, 2010

Ah mais, ce qu’il était beau! Une vraie gueule d’amour, avec son front large qui s’est vite dégarni et ses lèvres ourlées, au sourire énigmatique, un sourire à la Trintignant. Et ce regard, profond, inquiet, tempêtueux. Il s’appelait Humphrey, je ne sais pas ce que vous en pensez, mais c’est pas facile à porter. Oumf. Et pourtant, Humphrey, qui s’appelait aussi Bogart, est devenu une légende, qu’Arte honore ce jeudi 7 janvier, avec un documentaire américain assez touchant, où l’on voit son propre fils interviewer les gens qui l’ont connu et nous raconter le “conte de fée” qu’a été le mariage de ses parents (la sublime Lauren Bacall, sa mère, a été la quatrième et dernière épouse de Bogie). Autre pierre à l’édifice du mythe, “Le faucon maltais”, d’après Dashiell Hammett, diffusé en première partie de soirée. C’est pour ça que je vous en parle. Parce qu’on n’a pas besoin d’un prétexte plus solide pour clamer son amour à Humphrey Bogart. Le gros dur au cœur tendre, alcoolique et ça l’a perdu, dommage, lorsqu’il avait enfin atteint un semblant d’équilibre avec sa femme, ses deux enfants, ses amis, sa carrière… et la mer. Humphrey Bogart était fou de voile, le saviez-vous? Pas un marin d’eau douce, un de ceux qui affrontent les tempêtes et qui gagnent des courses. C’est là, sur la mer, qu’il se sentait le mieux, mieux que sur un tournage avec son ami John Huston, mieux qu’au resto avec ses copains du Rat Pack, et c’est là qu’il repose. Enfin, façon de parler.

Tous les bons films d’Humphrey Bogart sont disponibles en DVD. Pour ceux qui habitent ou passent par Paris, il n’est pas rare qu’il y en ait un ou deux à l’affiche des cinémas Action. Alors nous n’avons aucune excuse pour nous avachir devant un pauvre téléfilm quand nous avons ça sous la main, pas vrai? Vous faites quoi demain? On pourrait peut-être se repasser “Casablanca” pour la dix-septième fois, susurrer, le regard humide, “As Time Goes By” avec ce vieux Sam et fondre en larmes sur un tarmac d’aéroport, bruit d’hélices en fond sonore, sur son “It’s looking at you, kid”…

Tombe la neige, avec le clown Slava / SPECTACLE

décembre 6th, 2009

Par quelle magie le clown russe Slava Polunin, que l’on surnomme, paraît-il, “le plus grand clown du monde”, arrive-t-il à réveiller l’enfance de ses spectateurs? Il faut les voir, ces hommes, ces femmes, ces adultes, ces quinquas ou plus, ces quadras ou moins, lever les mains, crier, rire, se laisser volontiers maltraiter par de drôles de créatures, se faire asperger d’eau ou se laisser mettre des confettis entre les orteils!

Peut-être par sa simplicité, car son rapport au public est frontal, direct, et muet. Il faut dire que son spectacle “Slava’s Snowshow” se joue depuis quinze sur toutes les scènes du monde. Curieusement, il n’était jamais passé par ici, et il aura fallu la conviction d’une poignée de passionné(e)s pour le faire enfin venir en France où, pourtant, il a en partie élu domicile, “vivons heureux, vivons cachés”. C’est au Nouveau Monfort que Slava et ses bizarres complices verts sèment la pagaille pour quelques semaines. De la neige, des confettis, des paillettes, des toiles d’araignées géantes et des ballons géants itou, rien n’est trop beau pour faire rêver les petits et les grands, mais, à vrai dire, surtout les grands!

Follement visuel, ce “show” qui en est vraiment un, avec sa BO incessante et ses quelques saucissons musicaux enregistrés (c’est le seul reproche que je ferai à ce spectacle, que la musique soit si identifiable et jouée sur bande, c’est dommage), nous en met plein la vue! Poétique, effréné, généreux et terroriste, l’art du clown et de la pantomime selon Slava et ses acolytes, c’est du spectacle comme — croyez-m’en — vous n’en avez jamais vu. C’est une folle énergie, une audace incroyable, c’est un feu d’artifice qui dure une heure et demie. Ou plus, peut-être. Ça dépend de la persévérance du public à la fin du spectacle qui n’en est pas une : les clowns et les personnages aux grands pieds et aux casquettes ailées restent là, sur scène, attendant patiemment que les grands enfants dans le public cessent de jouer avec d’immenses ballons, sous une pluie de neige en papier, leur insufflant, discrètement mais sûrement, leur énergie tranquille. La BO continue de tourner, comme les ballons, dans le ciel du théâtre.

Vous ne me croyez pas, j’en suis sûre, parce que ce que je vous raconte est incroyable, et c’est aussi, d’ailleurs indescriptible. Parce que voir ce “Slava’s Snowshow” est une expérience incroyable. Parce que si vous ne l’avez pas vu vous-même, vous ne pourrez jamais comprendre ce que vous avez raté : une émotion enfantine, un plaisir spontané, une joie lumineuse… et une légère mélancolie, aussi, un bout d’âme slave, sans doute.

“Slava’s Snowshow”, c’est à voir au Monfort (le nouveau Théâtre Sylvia-Montfort), 106, rue Brancion, dans le 15e, à Paris (le mieux, c’est de descendre au Métro Porte de Vanves, c’est à quelques minutes à pied). Le spectacle est prolongé, bonne nouvelle, jusqu’au 10 janvier. Réservez vite, il ne reste que quelques places!

Avril en Break Bleu (EXPOSITION)

novembre 22nd, 2009

Avril s’appelle François Avril, mais il signe de son patronyme seul, comme le font les plus grands, de Sempé à Savignac. Et puis “Avril”, c’est très graphique, ça colle à son univers élégant, épuré, clair. Si vous passez par la rue de l’Université, vous serez sans doute surpris par les dessins qu’il montre dans sa dernière exposition, “Le Break Bleu”, à la Galerie Martine Gossieaux. Ils sont moins épurés, moins clairs qu’à son habitude, mais toujours aussi élégants. L’auteur présente cette exposition comme “une série de dessins récents sur le thème d’un couple qui décide de faire une pause sous le ciel azuréen d’un pays qui ressemble à l’Italie…”.

Oui, ça ressemble l’Italie. Il y a des cyprès, il y a des pins parasols, sans doute, aussi. Il y a surtout des arbres qu’on ne voit que chez Avril. Des arbres qui prennent des formes vivantes, quand la nature et même les paysages urbains eux aussi semblent s’animer, pour devenir des êtres effrayants, voire oppressants. C’est l’histoire d’un couple qui etc.

Alors Avril a mis de la couleur, parfois, du rouge, du bleu, au crayon, comme il sait si bien le faire. Mais il a mis du noir, surtout, beaucoup. Vraiment, cette exposition ne ressemble guère à l’Avril que vous connaissez peut-être, celui qui se balade à New York, Paris, Tokyo comme dans sa poche, l’Avril qui aime le jazz et qui le dessine, l’Avril des couvertures de Jazzman ; cette exposition ne ressemble à rien de ce que je connaissais déjà d’Avril et elle est magnifique. Comme le reste, mais différemment. On voit le décor au prisme de son état d’esprit du moment. Et quand on est François Avril, on le dessine, aussi. C’est l’histoire d’un couple etc.


“Le Break Bleu”, Exposition personnelle de François Avril à voir à la Galerie Martine Gossieaux, 56, rue de l’Universit, dans le 7e à Paris (vite, c’est jusqu’au 3 décembre!)

Kriss, parmi les étoiles…

novembre 22nd, 2009

Quand on fait le métier que je fais, et surtout quand on le fait comme j’aime le faire, sur un mode généreux et amoureux, on ne peut pas ne pas se sentir seule aujourd’hui, en ce dimanche venteux à Paris. Je viens d’éteindre ma radio. Je n’écoutais pas TSF, non, j’écoutais France Inter. Parce que j’avais rendez-vous avec une étoile. Une étoile de la radio, mais une étoile tout court, qui n’a jamais cessé de briller et qui va continuer de le faire, de très loin.

Je viens d’écouter l’hommage que sa radio a rendu à Kriss, Corinne Gorse, son dernier “Crumble”. Kriss a inventé un mode radiophonique, pétillant, curieux, intelligent, impertinent, sensuel et joueur. Il paraît qu’enfant, sa maman lui demandait chaque soir à son retour de l’école si elle s’était “bien amusée”. Ça vous forge un caractère, ça.

Entrée toute jeune à Radio France, où elle avait toujours rêvé d’être, dès l’enfance, Kriss s’est très vite fait remarquer par son naturel et son insolence. Vous dites “Kriss”, on vous répond “L’oreille en coin”. Moi, j’étais trop jeune pour écouter “L’oreille en coin”. Je l’ai découverte plus tard, avec ses “Dimanches en roue libre”, trois heures de folie douce qui ont souvent chassé mon blues du pré-dimanche soir. Aujourd’hui, j’ai découvert ce que c’était que cette émission première, dans une France encore et toujours machiste, malgré les révolutions de 68 et d’après, une émission de femmes libres, libres d’être, de penser, de jouer, de séduire… Tout Kriss, ça.

Kriss, première voix de Fip. Toutes les Fipettes, pardon, ne sont que de pâles copies de la Fipette fondatrice, la première à avoir rendu les embouteillages drôles et sensuels. Kriss et ses portraits sensibles, loin de la folie du people. Kriss et ses sourires silencieux.

Kriss écrivain. De livres et de  ses textes radiophoniques, poétiques, joyeux mais doucement mélancoliques, rêveurs, rieurs, tendres, et toujours, cette voix qui disait tout. Tout ce qu’elle était. Avec son dernier livre, La sagesse d’une femme de radio, j’ai frémi, parce que je partageais tant d’émotions, tant de sensations radiophoniques avec elle… Un livre à donner envie à un muet de se mettre derrière un micro!

J’ai eu la chance de connaître Kriss. Elle était comme on l’imaginait. Comme sa voix nous laissait l’imaginer. Elle était belle, elle était joyeuse, elle était féline, elle était riche et généreuse, elle était pudique, et, malgré les années de métier, elle ne portait pas en elle une once de cynisme. Pas même blasée. Quand je l’ai rencontrée, elle se demandait si elle n’allait pas complètement arrêter la radio (Quelle folie! Elle n’a pu s’y résoudre…), pour profiter de la vie, de son jardin, des voyages avec celui qu’elle appelait son “amoureux”, et de ses belles amitiés, pour prendre le temps de faire la peau à ce satané cancer qui nous l’a enlevée trop tôt. Beaucoup trop tôt. On en vient même à regretter que cette “longue maladie” n’ait pas été plus longue. Saloperie de cigarette.

Alors voilà, il y a sans doute eu de plus beaux hommages, de plus riches, de plus travaillés. De plus sincères, de plus émus, peut-être pas. Car, il y a des gens que vous n’avez pas besoin de connaître beaucoup pour savoir que vous les aimerez toujours. Si vous aviez connu Kriss, vous seriez comme moi, aujourd’hui. Triste, infiniment triste.

“Je vous embrasse, c’est dimanche. C’est légal.”

Trois créations d’Alfredo Arias (THEATRE)

novembre 16th, 2009

On sait que le metteur en scène argentin Alfredo Arias a beaucoup de talent, mais son plus grand talent, c’est de savoir s’entourer d’artistes incroyables, comédiens, danseurs, chanteurs, et quel magnétisme, avec ça! Dans ses nouvelles aventures au Théâtre du Rond-Point, l’auteur de l’inoubliable “Mortadela” revient à ses amours musicales. Et tant mieux car il n’est jamais aussi bon que dans les comédies musicales, où sa fantaisie, sa folie et son goût immodéré pour le kitsch peuvent s’en donner à cœur joie. Jusqu’à la fin de l’année, il présente trois spectacles plutôt tango, trois spectacles dont deux lui ressemblent vraiment et le troisième pas tout à fait…

Commençons par le premier, par ordre logique. Ce sera bien le seul endroit où on trouvera un peu de logique dans cet univers foutraque et dévergondé. Le premier, c’est “Trois tangos” qui, comme son titre l’indique, raconte trois histoires de tangos, avec des femmes, des maris, des amants, des putains, des trahisons, de l’alcool et l’amour qui tue à feu violent. Ça commence sobre (façon de parler) dans un “arrabal” de Buenos Aires et dans les années 30. On est tango, argentin, “por supuesto”, hmmm, c’est magnifique. Drame de l’amour. Le second tango est italien, sur un paquebot qui nous conduit vers le Brésil. Drame de l’alcool. Plus on avance, plus on s’enfonce dans le kitsch et, Dios, que c’est bon! Le troisième tango est supposé se passer dans les années 70 mais tend plutôt vers une ambiance années 80, très en vogue en ce moment. Drame des apparences. On y retrouve les ingrédients préférés des pièces d’Arias, des sexualités mal définies, plutôt homo, globalement, des masques, l’amour physique (sans issue, ou fatale) et du grand-guignol. Un couple de danseurs de tango vient faire diversion, intermède musical dansé, qui vient compléter l’aspect carte postale (trash). Et si l’on parle étranger, pas d’inquiétude, un improbable (et irrésistible) maître de cérémonie présente chacune des histoires en français. De manière générale, on parle toutes les langues, chez le roi Alfredo, plutôt espagnol, italien, anglais et français, comme à Buenos Aires.

Dans “Tatouage”, le héros est une folle. Un “maricon”, comme disent les Espagnols (on parle comme ça, chez Alfredo Arias qui, rappelons-le, est venu dans les années 70 bousculer nos vieilles habitudes de spectateur avec une bande d’olibrius portègnes et excentriques), un chanteur célèbre dans les années 30, ami de Garcia Lorca à qui les Franquistes ont fait subir tous les outrages. Miguel de Molina a donc fui ce pays où il était une star de la “copla” (style de chanson espagnole) pour s’installer en Argentine où la blonde Evita Peron l’a pris sous son aile. Pas folle, Evita (elle). Reine de la communication quand le mot n’était pas même inventé. Evita Peron, étoile trouble habilement montée au firmament, d’où elle continue de briller… dans l’univers d’Arias. C’est la reine blanche, incarnée par une divine chanteuse, Sandra Guida (si j’étais metteur en scène, je brûlerais son passeport pour me la garder à Paris! Avis aux amateurs. De mise en scène, parce que brûler les passeports, c’est mal). “Miguelito Maravillas”, sur scène, lui, a trois avatars : lui jeune, lui vieillissant (Arias himself) et lui en spectacle. Les deux comédiens chanteurs (Carlos Casella et Marcos Montes) sont les mêmes que dans le spectacle précédent et ils sont magnifiques. Une scénographie minimaliste, quelques trouvailles géniales et du talent, à la pelle. On est subjugué, enchanté, hilare. Courez-y!

Le troisième de ce spectacle ne se joue que le dimanche. C’est le moins intéressant, parce que le moins riche : un récital façon cabaret désargenté, mis en espace par un metteur en scène étonnamment sobre. Comme si Alfredo Arias n’osait pas prendre trop de place dans un projet qui n’est pas le sien. Car ce “Cabaret Brecht Tango Broadway”, c’est le projet de la chanteuse comédienne que je n’ai pas encore citée, Alejandra Radano, même si c’est elle qui illumine de sa fantaisie enfantine le spectacle “Trois tangos”. Elle présente une série de chansons en duo avec Sandra — soupir — Guida, des chansons qui nous baladent dans divers univers et qu’elles interprètent avec brio, mais bon, c’est le (seul) spectacle dont on peut se passer. Ça tombe bien, il ne se joue qu’une fois par semaine, ce sera plus difficile de trouver des places.

L’idéal, bien sûr, c’est de voir les trois. Un pack Arias, ça vous occupe un week-end, dépaysement et euphorie assurés… Testé pour vous (et à part quelques épanchements lacrymaux pour les sensibles au tango, il n’y a aucun risque ni contre-indication).

“Trois tangos”, “Tatouage” et “Cabaret Brecht Tango Broadway”, c’est jusqu’au 31 décembre au Théâtre du Rond-Point

Ce que je sais de Vera Candida / LIVRES

octobre 25th, 2009

Ce qu’elle sait de Vera Candida, Véronique Ovaldé nous le raconte dans son nouveau livre paru aux Editions de l’Olivier. Formidable, le livre. Simple mais ambitieux, riche, envoûtant, émouvant, lumineux, tout. Ce livre a tout et c’est assurément mon coup de cœur de cette rentrée littéraire. D’ailleurs, il fait partie de la deuxième sélection pour le Prix Goncourt. J’ai les mêmes goûts que Bernard Pivot et Françoise Chandernagor!

Vera Candida est la troisième d’une lignée de femmes aux destinées tortueuses. Sa grand-mère, mythologique telle que l’a voulue Véronique Ovaldé, est une ancienne pute (chez cet auteur, on appelle un chas un chas, ne tournons pas autour de la langue de bois) reconvertie dans la pêche au poisson volant. Elle s’appelle Rosa Bustamente et son nom à lui seul est déjà un roman. Dans son petit village d’une Amérique Latine rêvée, elle habite une cabane au bord de l’eau qui ne dérange personne… sauf un petit cacique sans doute d’origine européenne et douteuse qui choisit de se faire construire un véritable mausolée sur la colline d’où le petit cabanon lui gâche le paysage. De fil en aiguille et après quelques vols de poissons, Rosa Bustamente rencontrera cet étrange personnage et… Violette naîtra.

Violette est moins forte que sa mère, pas très structurée et si elle aussi vend son corps, c’est pour rien. Pour se perdre, sans doute. Ce qui arrivera, comme la naissance de la fameuse Vera Candida.

Née de père inconnu, la splendide Vera Candida décide de casser le schéma. Elle fuit son destin et celui de sa fille… née de père inconnu (mais on a un horrible doute sur son identité). Elle choisit de quitter le village pour partir à la grande ville, où la vie n’est pas plus simple ni plus douce, loin de là. Jusqu’au jour où un homme, enfin, ne se conduira pas comme un salaud. Mais pas non plus comme vous croyez qu’il va se conduire.

Car Ce que je sais de Vera Candida n’est pas un simple roman d’amour. C’est un roman de vie. S’il faut quelques dizaines de pages pour se laisser séduire, on ne peut plus le lâcher ensuite. L’écriture de Véronique Ovaldé y est si simple, si généreuse et si précise qu’on s’y croit brûlé par le soleil des Tropiques. Il fait chaud, chez Vera Candida. Il y a des victimes et des salauds, qu’on n’est pas obligé de laisser faire. Il y a des petits et des grands sentiments, il y du beau, il y a du laid. Et surtout une énergie folle, enthousiasmante, communicative. J’en ai encore plein le cœur et les mirettes. Et c’est tout le mal que je vous souhaite. Vous savez ce qu’il vous reste à faire!

Ce que je sais de Vera Candida, de Véronique Ovaldé, est paru aux Editions de l’Olivier.